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Pascale Marthine Tayou, Fresque de craies K [détail], 2015
Craies et matériaux divers • 210 × 300 cm • © Courtesy Galleria Continua, San Gimignano / Beijing / Les Moulins / La Havana. Photo Andrea Rossetti © ADAGP, Paris 2017
Il y a vingt-cinq ans, ils n’étaient rien. Des « Magiciens de la terre », essayait de proclamer une exposition du Centre Pompidou ? Tous en riaient alors, et la tentative avait fait scandale plutôt que florès. Non, ils étaient tout juste de nobles artisans, dans le meilleur des cas. Ou les piètres héritiers d’un passé anéanti, dans le pire. Décidément, il y a vingt-cinq ans, les artistes africains n’avaient droit à aucune reconnaissance. Ils n’existaient tout simplement pas. Que de chemin parcouru depuis… Les expositions à leur gloire se multiplient, de New York à Bilbao, et elles remportent un grand succès, à l’instar, récemment, de « Beauté Congo » à la fondation Cartier. Pas une galerie n’échappe à l’engouement, et toutes cherchent à intégrer Béninois ou Kényans dans leur écurie. Des foires se montent même autour de ce seul motif, comme 1:54 à Londres et New York, et Akaa à Paris, déprogrammée en 2015 et prévue pour l’automne 2016. Que s’est-il passé pour que surgisse cette prise de conscience tardive ? L’énergie du continent noir a gagné contre les esprits sceptiques, des acteurs influents s’en sont emparés, et les artistes ont fait l’indéniable preuve de leur talent, et de leur nouveauté.
« À l’époque, les préjugés sur l’art africain étaient très bas de gamme. »
Simon Njami
La bataille fut ardue. Né en Suisse et d’origine camerounaise, Simon Njami, commissaire de la biennale de Dakar (du 3 mai au 2 juin 2016), fait partie des premiers à être montés au front en créant, avec Jean-Lou Pivin, la Revue noire, dès 1990. « À l’époque, les préjugés sur l’art africain étaient très bas de gamme, on n’était pas très loin de la cinéaste nazie Leni Riefenstahl, se souvient-il. Les seuls qui s’en préoccupaient alors étaient les ethnologues, il y avait tout à inventer. » Quand Jan Hoet parcourt l’Afrique pour préparer sa Documenta de Kassel de 1992, il assure à Simon Njami n’y avoir découvert aucun artiste digne d’intérêt. Ce dernier lui présente le travail d’Ousmane Sow. Le sculpteur sénégalais sera le premier à sortir de ses frontières, et ses silhouettes façonnées dans une terre chargée de mystère hanteront bientôt la biennale de Venise ou le pont des Arts à Paris.
Ousmane Sow, Vue de la fondation Blachère ouverte en 2004 à Apt (Vaucluse)
Fort de ses fiers guerriers, le sculpteur sénégalais Ousmane Sow s’est frayé une voie dans l’Europe de l’art. Ici à la fondation Blachère, qui offre un soutien sans faille à l’art africain.
© Odile Pascal pour la Fondation Blachère © ADAGP, Paris 2017
Mais s’il est un grand manitou de l’art africain en France, c’est André Magnin. Dès la fin des années 1980, il explore le continent pour préparer sous la houlette de Jean-Hubert Martin « Magiciens de la terre », la première exposition à défricher le monde entier pour dessiner une histoire de l’art contemporain qui ne soit pas écrite que par l’Occident. « J’aimais les défis, alors j’ai pris mon bâton de pèlerin pour parcourir le continent », raconte-t-il. Avec quelle boussole ? Son intuition lui a été seul repère, quasiment personne ne s’étant interrogé auparavant sur la création contemporaine africaine. Et sa tchatche a été sa principale arme : « Car en Afrique, il faut parler, tout passe par le bouche à oreille. » La petite photo d’une sculpture trouvée dans un livre le mène ainsi sur les hauts plateaux du Mozambique, en pleine guerre civile. « À vélo, à pied, en pirogue, en avion, en camion, j’ai mis trois semaines pour y arriver, avec ma valise en carton bouilli. » Après un inénarrable périple, il finit par rencontrer l’auteur de la fameuse sculpture : John Fundi. Son premier coup de cœur, qui décidera de sa destinée. D’autres aventures le mèneront vers Frédéric Bruly Bouabré, poète ivoirien qui inventa d’incroyables alphabets dessinés, ou vers Seydou Keïta, portraitiste des familles de Bamako dont il fera une star internationale.
Frédéric Bruly Bouabré, Tagro Drehounou, 2010
C’est un véritable alphabet dessiné que ce poète ivoirien a offert à l’Afrique, afin de sauvegarder la culture bété dans laquelle il a grandi.
Ensemble composé de 213 dessins. Stylo bille, crayons de couleur sur papier cartonné • © Courtesy Galerie MAGNIN-A, Paris.
En près de trente ans, André Magnin a révélé des dizaines d’artistes. « Comme l’écrivain Nicolas Bouvier, je peux dire que c’est le voyage qui vous fait et vous défait, ce n’est pas vous qui faites le voyage. J’ai gagné ma liberté en écoutant l’autre, en remettant en question toutes les vérités de l’Occident. Reconnaître la puissance d’autres pensées, c’est un moment d’inouï bonheur. » Mais ce chercheur d’or ne serait rien sans un homme, « un collectionneur qui, un jour, a visité « Magiciens de la terre » et est venu me voir en me disant qu’il en avait assez d’acheter des Basquiat et des Warhol, comme le moindre dentiste de Cincinnati. Persuadé que cette exposition allait changer la face de la planète, il m’a confié la tâche de lui construire une collection unique au monde. »
« Je ne vois pas pourquoi ce serait un problème de parler d’art africain ! On doit en passer par là pour que les amateurs et les critiques commencent à repérer des signatures. »
André Magnin
Voilà Jean Pigozzi, héritier du constructeur automobile Simca, aujourd’hui à la tête de la plus grande collection d’art africain, riche de 15 000 œuvres, sans avoir jamais posé un pied sur cette terre qui l’effraie encore… Au-delà de ce cas, peu à peu la curiosité s’éveille. Conduite par l’Américano-Nigérian Okwui Enwezor, la Documenta de Kassel de 2002 a un retentissement colossal, révélant au public des artistes comme Georges Adéagbo ou Pascale Marthine Tayou. Le fameux commissaire n’a jamais trahi cet intérêt pour le continent qui l’a vu naître, et dont il a porté une quinzaine d’artistes à la dernière biennale de Venise. Concernant la France, c’est l’exposition « Africa Remix », au Centre Pompidou en 2005, qui poursuit sous l’égide de Simon Njami le travail de sape des digues séparant les artistes africains de leurs confrères du monde dominant. Mais pendant que l’Occident peine à s’inventer un regard digne sur cette création, l’Afrique prend son destin en main.
Vue de synthèse du futur MOCAA (Museum of Contemporary Art Africa), situé sur le front de mer du Cap, destiné à abriter la collection du Sud-Africain Jochen Zeitz, PDG de la marque Puma.
© DR
Certes, la biennale de Dakar vivote, malgré son passé glorieux lié à Léopold Sédar Senghor, et les Rencontres photographiques de Bamako sont mal en point du fait de la situation tendue au Mali. Certes, les institutions intéressantes restent rarissimes, malgré divers projets de musées d’art africain contemporain, Al Maaden à Marrakech ou celui de Jochen Zeitz, ex-dirigeant de Puma, programmé pour la fin de l’année au Cap. Mais des initiatives nouvelles font naître l’espoir.
À Cotonou, la fondation Zinsou fait partie des pionnières. Monté il y a dix ans par la toute jeune Marie-Cécile Zinsou, fille du Premier ministre du Bénin Lionel Zinsou, c’est un des rares centres d’art répondant aux normes internationales. Son exposition « Malick Sidibé », en partie en plein air, a été vue par 1,2 million de curieux. « La culture est une manière de montrer l’excellence de l’Afrique, alors qu’on a tendance à être partout les derniers du classement, analyse cette militante. C’est formidable de voir nos plasticiens à Kassel ou Düsseldorf, mais il faut aussi que les jeunes puissent les admirer ici. 85 % de nos visiteurs ont moins de 20 ans. »
Le musée de la fondation Zinsou, le tout premier dédié à l’art contemporain africain, a ouvert ses portes fin 2013 à Ouidah, au Bénin, à une quarantaine de kilomètres de Cotonou.
© DR
Ce programme est désormais complété au nord du pays par Le Centre, que le peintre Dominique Zinkpé dirige dans la cité historique d’Abomey. Lieu de rencontre entre les danseurs, musiciens, plasticiens et le public, mécéné par le galeriste français Robert Vallois et le collectif des antiquaires de Saint-Germain-des-Prés, il accueille des artistes en résidence.
Il faudrait encore citer la collection de l’homme d’affaires Sindika Dokolo à Luanda, à l’origine du premier pavillon africain à la biennale de Venise, en 2007, et riche de 3 000 œuvres. Ou des initiatives plus discrètes mais tout aussi essentielles, comme la résidence d’artistes que le plasticien Barthélémy Toguo fort de son succès en Europe, a construite au Cameroun, et bien sûr Doual’art qui, sous l’égide de Marilyn Douala Manga Bell, a fait de la capitale économique du Cameroun une terre d’expérience pour les artistes, initiative privée à l’esprit très public.
Malick Sidibé, Un danseur Yéyé, 1965
Transe dans les boîtes disco : dans les années 1970, pattes d’éph’ et lunettes rondes, le Mali est à la pointe de la modernité, et Sidibé à l’affût pour la saisir.
© Malick Sidibé / Courtesy Galerie MAGNIN-A, Paris
« Nous désirons lutter contre la stratégie d’amnésie mise en place par l’État, revendique son énergique directrice. Le pouvoir n’est guère désireux de donner aux gens les repères qui leur permettraient de se soulever. Nous souffrons d’un vrai déni de mémoire, on ne raconte même pas aux enfants notre histoire coloniale. C’est pourquoi nous prenons en charge ce que ne disent pas les manuels scolaires : quand les enfants sortent de notre espace, ils passent du statut d’électron libre à celui d’acteur de l’histoire. »
Ces initiatives restent hélas aussi rares que modestes, peu portées par des gouvernements indifférents aux enjeux de culture et de création. « C’est le grand problème, souligne Abdelkader Damani, co-commissaire de la dernière biennale de Dakar. Cette accélération se situe hors d’Afrique, elle n’est pas maîtrisée sur le continent. Les questions dantesques de douane rendent difficiles toute exposition. » Reste aussi à construire autour de ces artistes un discours intelligent et digne, dépouillé de tout soupçon d’exotisme et de tout préjugé. Et cela n’est pas toujours gagné. « Le marché a besoin d’exotisme, et cela restera à jamais, craint Abdelkader Damani. D’un artiste africain, on attend un engagement politique fort, des couleurs vives, et si possible une pauvreté des matériaux. Ces clichés sont très dommageables pour les créateurs, même si, heureusement, beaucoup y échappent et ont cette force de ne rien s’interdire, et de tout absorber. »
« Il faut forcer les gens à travailler un peu, se dépouiller de leurs préjugés, plutôt que d’enfermer l’art africain dans une case. »
Simon Njami
Pour Simon Njami, il demeure tout aussi essentiel de rappeler « qu’il n’existe pas d’art africain. Pourquoi aurait-on besoin de béquilles, de savoir d’où vient un artiste pour le comprendre ? Il faut forcer les gens à travailler un peu, se dépouiller de leurs préjugés, plutôt que d’enfermer l’art africain dans une case. » Autre son de cloche chez André Magnin, soucieux de rappeler que « chaque création est spécifique à un contexte, un pays. La peinture congolaise ne saurait exister qu’au Congo. Les artistes bénins et nigérians n’ont rien à voir entre eux, bien que les deux pays soient frontaliers. Alors je ne vois pas pourquoi ce serait un problème de parler d’art africain ! On doit en passer par là pour que les amateurs et les critiques commencent à repérer des signatures. Dans une foire comme 1:54, les collectionneurs qui viennent de Frieze sont ravis de voir ces œuvres rassemblées, car ils ont l’impression qu’ici il y a du sens, et un vent nouveau. Une Afrique plurielle, qui n’a pas été polluée par l’histoire de l’art. »
Pieter Hugo, Loyiso Mayga, Wandise Ngcama, Lunga White, Luyanda Mzantsi and Khungsile Mdolo after their initiation ceremony, Mthatha, 2008
C’est par la photographie que l’Afrique s’est d’abord révélée au monde de l’art, notamment grâce aux Rencontres de Bamako. En tête du mouvement, Pieter Hugo et son singulier regard.
© Courtesy Stevenson Gallery
La question de l’histoire est elle aussi un chantier qu’il faudra bien entamer. Une recherche reste à mener, afin d’explorer la modernité du XXe siècle telle que s’en est emparée l’Afrique. Même si rares sont les pays qui, comme le Congo ou l’Afrique du Sud, peuvent se targuer de cent ans d’histoire de l’art moderne. Pour Simon Njami, « c’est à partir de la naissance du concept de négritude dans les années 1950 que la création en Afrique acquiert un discours autonome. Avant cela, pendant la période coloniale, on trouve surtout des peintres à qui des Occidentaux voyageurs disaient comment faire de la peinture. La conscience de vouloir faire quelque chose naît avec des penseurs comme Léopold Sédar Senghor, Franz Fanon ou Aimé Césaire qui revendiquent une esthétique « nègre » et amorcent cette conscience. » Le passé reste donc à écrire. Quant à l’avenir ? Beaucoup voient l’Afrique comme le continent du XXIe siècle, en économie comme en art. Abdelkader Damani n’est pas pour les démentir : « Ces artistes ont souvent un rapport d’immédiateté à l’œuvre qui est assez fascinant, et que nous avons oublié. Mais surtout, l’Afrique pourrait bien devenir un passionnant laboratoire, où se réinventent un art de l’in situ, du contextuel, de la collaboration, une scène où réfléchir en termes de proximité dans un régime mondialisé. Car dans ce continent qui a absorbé toutes les altérités, l’esclavagiste, le colon, les diasporas, et aujourd’hui la Chine, cette hybridité est à l’œuvre, comme nulle part ailleurs ».
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Sur fond de craies très « République française » s’alignent des silhouettes telles qu’on en trouve sur les marchés africains pour touristes, qui brouillent les clichés entre colons et colonisés.