Article réservé aux abonnés

Musée d'Orsay

Les délices interdits d’Aubrey Beardsley

Par

Publié le , mis à jour le
En pleine ère victorienne, son audace fascine tout autant que son talent. Pour la première fois en France, une exposition monographique rend hommage au jeune Aubrey Beardsley (1872–1898), dandy anticonformiste et dessinateur virtuose parti trop tôt, dont les lignes arachnéennes ont su entremêler raffinement et grotesque, érotisme et monstrueux. Portrait en 120 œuvres de l’une des plus sulfureuses étoiles filantes de l’art anglais !
Aubrey Beardsley, Frontispice pour “Venus et Tannhäuser”
voir toutes les images

Aubrey Beardsley, Frontispice pour “Venus et Tannhäuser”, 1895

i

Encre sur papier • 17,8 x 21,9 cm • Coll. Higgins Art Gallery, Bedford • © Bridgeman Images.

Frederick Henry Evans, A Souvenir of Aubrey Beardsley [Souvenir d’Aubrey Beardsley]
voir toutes les images

Frederick Henry Evans, A Souvenir of Aubrey Beardsley [Souvenir d’Aubrey Beardsley], 1893

i

Tirage gélatino-argentique vintage • 20,3 × 14,1 cm • Coll. Wilson Center for Photography, Londres.

Une loupe ne serait pas de trop pour explorer les fabuleux dessins à l’encre noire d’Aubrey Beardsley, faits d’entrelacs de lignes aussi fines que des cheveux, tracées à la plume avec une exquise précision ! L’artiste britannique éblouit par sa virtuosité graphique. Son mélange de détails foisonnants et d’éléments stylisés à l’extrême inspire d’ailleurs follement les représentants de l’Art nouveau, séduits par ses compositions asymétriques aux traits sinueux, semées d’arabesques raffinés.

Dès ses débuts, ses délicats chevaliers en armure entourés de superbes fleurs aux airs d’enluminures révèlent son goût pour le préraphaélisme, qui depuis 1848 s’inspire du Moyen Âge et des primitifs italiens. Âgé de 18 ans, le jeune Beardsley s’ennuie à mourir en tant qu’employé d’une compagnie d’assurance londonienne lorsqu’en 1891, il visite l’atelier d’Edward Burne-Jones, l’un des plus célèbres représentants de ce mouvement anglais. Séduit par ses dessins, le maître le pousse à suivre des cours du soir à la Westminster School of Art. Bien lui en prend : en 1892, ses illustrations de Le Morte d’Arthur de Thomas Malory (récit du XVe siècle inspiré des légendes du Roi Arthur) rencontrent un succès immédiat !

Aubrey Beardsley, How King Arthur saw the Questing Beast, and thereof had Great Marvel [Comment le roi Arthur a vu la Bête Glatissante, et en a été émerveillé]
voir toutes les images

Aubrey Beardsley, How King Arthur saw the Questing Beast, and thereof had Great Marvel [Comment le roi Arthur a vu la Bête Glatissante, et en a été émerveillé], 1893

i

Dessin pour la photogravure du frontispice pour « La Morte d’Arthur » de Thomas Malory, vol. 1.

Plume, encre, lavis et traces de graphite sur papier • 37,8 × 27 cm • Coll. Victoria and Albert Museum, acheté avec l’aide de l’Art Fund, Londres • © Victoria and Albert Museum, Londres.

Suite à sa visite de la Peacock Room (une éblouissante salle à manger aux tons verts, bleus et ors, décorée en 1876–1877 par James Whistler et inspirée des arts d’Extrême-Orient), Beardsley affine son style en y introduisant l’influence de l’art japonais : les motifs décoratifs sur fond noir des objets en laque, les ornements floraux des kimonos, et surtout les estampes combinant formes stylisées, aplats noirs, absence de perspective linéaire, espaces vides et cadrages décalés. Autant d’éléments très présents dans ses œuvres les plus connues réalisées en 1893 : les 18 illustrations de la pièce de théâtre d’Oscar Wilde consacrée au mythe de Salomé. Des images décadentes et frappantes où mort et sensualité s’entrelacent : la tête coupée de Jean-Baptiste posée sur un plateau, ses mèches noires se confondant à des coulures de sang stylisées, ou transformée en Méduse antique entre les mains d’une Salomé flottant dans les airs comme un ange maléfique…

Aubrey Beardsley, à gauche, “The Dancer’s Reward [La Récompense de la danseuse], 1894 ; à droite, “The Climax [Le paroxysme]”, 1907
voir toutes les images

Aubrey Beardsley, à gauche, “The Dancer’s Reward [La Récompense de la danseuse], 1894 ; à droite, “The Climax [Le paroxysme]”, 1907

i

Gravures au trait sur papier d’après des dessins de 1893, • 34,5 × 27,5 cm • Extraits du portfolio de dessins illustrant "Salomé" d’Oscar Wilde • À droite, © British Library Board/Bridgeman Images. À gauche, © Collection Stephen Calloway.

Mais l’audace de Beardsley dépasse, de loin, le champ de l’esthétique. Rongé par la tuberculose depuis son enfance, le jeune homme sent qu’il n’a pas de temps à perdre et provoque d’emblée la prude société victorienne. Dès sa première commande (La Morte d’Arthur), il interprète très librement le texte de Thomas Malory en y glissant faunes sulfureux, symboles phalliques et sous-entendus sexuels à faire rougir les princesses adeptes de relations platoniques !

Doué pour la caricature, l’illustrateur campe toujours des personnages expressifs aux mines mutines, perverses ou renfrognées… et surtout d’une sensualité insensée. Masques libertins, vêtements féminins découpés à des endroits stratégiques, satyres dotés d’oreilles pointues ou de chevelures infernales… Alors que l’Angleterre est au paroxysme de la pudibonderie, le jeune artiste n’hésite pas à aborder des sujets tabous liés au désir en introduisant dans ses œuvres des éléments grotesques, érotiques ou pornographiques. Amoureux de la France où il se rend régulièrement, lecteur de Molière, de Charles Baudelaire et du Marquis de Sade, l’audacieux illustre même Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier (l’histoire d’une jeune femme androgyne, travestie en homme et attirée par les deux sexes) et introduit, dans sa version coquine de l’opéra Tannhäuser de Richard Wagner, un abbé transgenre pomponné à la mode du XVIIIe siècle !

Aubrey Beardsley, Lysistrata Defending the Acropolis [Lysistrata défendant l’Acropole]
voir toutes les images

Aubrey Beardsley, Lysistrata Defending the Acropolis [Lysistrata défendant l’Acropole], 1896

i

Lithogravure • © The Stapleton Collection/Bridgeman Images.

Peu avant sa mort, Beardsley demande à Smithers de détruire tous ses dessins obscènes.

Ses travaux les plus osés restent les deux séries de 1896 présentées au cœur de l’exposition. Inspirés de deux textes antiques (la Satire VI de Juvénal, et Lysistrata d’Aristophane, comédie satirique où les femmes athéniennes et spartiates font la grève du sexe pour que leurs hommes cessent le combat), ces dessins surprenants, qu’il fallait commander discrètement à l’éditeur Smithers, grouillent de femmes nues et libérées, de phallus géants, d’allusions à l’homosexualité et de scènes de masturbation. L’un des plus drôles et grotesques (Lysistrata défendant l’Acropole) montre des demoiselles effrontées repoussant un assaillant libidineux en lui jetant le contenu d’un pot de chambre à la figure… et en émettant sous son nez des flatulences nauséabondes !

Ces gigantesques pieds de nez à la morale victorienne valent à Beardsley quelques revers. Maintes fois, certains dessins jugés trop érotiques sont écartés par les éditeurs, et ses couvertures censurées par les libraires. En 1895, l’artiste sera renvoyé au bout d’un an de son poste de directeur artistique de la revue d’avant-garde The Yellow Book suite à la condamnation d’Oscar Wilde (auquel il est associé en tant qu’illustrateur de Salomé) pour outrage aux bonnes mœurs. L’année suivante, il lance la revue Le Savoy, qui publie des textes d’auteurs réputés mais cesse de paraître au bout d’un an, victime de la morale conservatrice. Peu avant sa mort survenue à seulement 25 ans, après sept années de carrière prolifiques, Beardsley demande à Smithers de détruire tous ses dessins obscènes. L’éditeur désobéit… pour notre plus grand plaisir !

Arrow

Aubrey Beardsley

Du 13 octobre 2020 au 10 janvier 2021

Retrouvez dans l’Encyclo : Aubrey Beardsley

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi