Espagne

Les fillettes de Yoshitomo Nara exposées au Guggenheim Bilbao : art majeur ou commercial ?

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Publié le , mis à jour le
Avec ses petites filles au regard noir tenant des couteaux ou fumant des cigarettes, le peintre japonais Yoshitomo Nara (né en 1959) est devenu l’un des artistes asiatiques contemporains les plus cotés du marché. Le Guggenheim de Bilbao lui consacre sa première exposition majeure dans un musée européen. Mais les Européens, face à son style pop proche du lowbrow, des « Big Eyes » de Margaret Keane et du kimo-kawaii apprécié au Japon et à Los Angeles, verront-ils en lui le « grand peintre » qu’on nous présente ?
Yoshitomo Nara, Ships in Girl
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Yoshitomo Nara, Ships in Girl, 1992

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Acrylique et crayon de couleur sur papier • 28 x 34 cm • Coll. particulière • © Yoshitomo Nara / Courtesy Yoshitomo Nara Fondation

Avec cette toute première exposition majeure d’œuvres de Yoshitomo Nara dans un musée européen, qui présente 40 ans de sa production, le Guggenheim Bilbao semble défier les autres institutions du Vieux Continent. Ce n’est pas un hasard si la consécration européenne de cet artiste japonais, dont la carrière a décollé à Los Angeles, se fait dans ce musée dépendant d’une fondation américaine car il n’est pas sûr que les Européens soient prêts à voir en lui un « grand peintre ».

« Pour moi, Yoshitomo Nara est l’un des artistes majeurs du XXIe siècle ». Cette déclaration liminaire de la commissaire de l’exposition Lucía Agirre a un côté provocateur. Conscient de ne pas faire consensus, Yoshitomo Nara semble très ému, presque incrédule, en entendant cette phrase. « Les réactions à mon travail sont très diverses. Certains disent que je suis un très mauvais peintre », avoue-t-il.

Des fillettes et garçonnets au regard mauvais

Yoshitomo Nara, Dans la flaque la plus profonde II
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Yoshitomo Nara, Dans la flaque la plus profonde II, 1995

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Acrylique sur coton monté sur toile • 120 × 110 cm • Coll. Ruytaro Takahashi, Tokyo • © Yoshitomo Nara / Courtesy Yoshitomo Nara Fondation

Ses fillettes et garçonnets hydrocéphales au regard mauvais, stylisés avec un tracé enfantin sur un fond blanc ou bleu tendre, sont certes frappants. Proches du style nippon kimo-kawaii (« grossier-mignon »), déclinaison un peu inquiétante du kawaii (« mignon ») classique, leurs grands yeux aux pupilles levées et leurs attitudes hostiles mettent mal à l’aise. Vêtu d’un costume de singe croquignolet, l’un d’eux se retourne pour nous lancer un regard noir. Une autre fume une cigarette, une seconde est immergée dans une mare, la tête entourée de bandages, tandis qu’une troisième, la bouche sanguinolente, vient de décapiter une fleur avec une scie…

Ne serait-ce pas du lowbrow art ? Ou du surréalisme pop, mouvement né à la fin des seventies à Los Angeles ? Pas tout à fait, selon la commissaire qui présente Yoshitomo Nara comme un « inclassable ». On ne peut pourtant pas s’empêcher de penser aux « Big Eyes » de Margaret Keane, qui se vendaient comme des petits pains aux États-Unis dans les années 1950, déclinés en posters, cartes postales, assiettes en porcelaine et aimants à frigo ; ou encore à Mark Ryden et son petit garçon au regard torve, vêtu d’un uniforme rose et bleu pâle orné de croix gammées. Collectionné par Katy Perry et Leonardo DiCaprio, cet Américain se dit d’ailleurs influencé par Yoshitomo Nara, qui a lui-même fait son éloge dans un catalogue en 2009.

Yoshitomo Nara, À gauche, « Disparue au combat » (1999). À droite, « Nuit sans sommeil » (1997)
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Yoshitomo Nara, À gauche, « Disparue au combat » (1999). À droite, « Nuit sans sommeil » (1997)

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Acrylique sur toile • 180 × 145 cm / 120 × 110 cm • Coll. Rubell Museum, Miami • © Yoshitomo Nara / Courtesy Sally et Ralph Tawil et Yoshitomo Nara Fondation

Après s’être fait remarquer en 1998 à Los Angeles, Yoshitomo Nara vend ses œuvres à des prix de plus en plus stratosphériques : récemment, une grande toile représentant l’une de ses fameuses petites filles en colère (Knife Behind Back, 2000) s’est vendue 25 millions de dollars. Son précédent record ? 4,5 millions de dollars pour Sleepless Night (Cat) (1999) en 2019. Comme les œuvres de Takashi Murakami, celles de Yoshitomo Nara empruntent à l’esprit de la bande dessinée et de l’anime. Sauf que les siennes, plus épurées, ont l’efficacité de logos publicitaires. Nara a d’ailleurs réalisé trois collaborations mode avec la styliste anglaise Stella McCartney. Ce qui lui vaut d’être critiqué par ceux qui le considèrent comme trop commercial.

Le fils d’un prêtre shintoïste

Ado, il construit dans son village un bar rock grâce à du bois et de la tôle de récupération, qu’une installation fait revivre dans l’exposition.

« Mon travail est authentique, il n’était pas dicté par une volonté commerciale. Au départ, j’étais catalogué comme un outsider. Ce style n’est devenu populaire que plus tard », se défend-t-il. Il est vrai que ce fils d’un prêtre shintoïste, né en 1959 dans un petit village reculé tout au nord du Japon, a démarré en rebelle. Dans les années 1960, le petit garçon parvient à capter une station de radio écoutée par les soldats américains au Vietnam. Ado, il construit dans son village un bar rock grâce à du bois et de la tôle de récupération, qu’une installation fait revivre dans l’exposition. Plus tard, Yoshitomo Nara dessinera des pochettes d’album rock et punk.

Yoshitomo Nara, Tracer le chemin, suivre le chemin
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Yoshitomo Nara, Tracer le chemin, suivre le chemin, 1990

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Acrylique sur toile • 100 × 100 cm • Coll. musée d’Art d’Aomori, Japon • © Yoshitomo Nara / Courtesy Yoshitomo Nara Fondation

À partir de 1988, il étudie l’art à l’Académie de Düsseldorf mais ne comprend « rien à la culture ni à la langue ». C’est de cette frustration et de cette solitude que naissent ses premiers personnages d’enfants hostiles. Alors qu’il n’a aucune exposition en vue, il peint 120 œuvres par an. En 1992, une petite fille tenant un couteau est sélectionnée pour être exposée dans une galerie à Cologne, où il s’installe en 1994. Inspiré par les plages de couleurs et les lignes noires des estampes ukiyo-e mais aussi par l’art européen, Yoshitomo Nara peint sur différents matériaux : carton, volets en bois, bandages en coton appliqués sur une toile, ou une assiette géante en résine.

Quel est le sens de ses œuvres ?

« Son œuvre n’est pas aussi simple qu’il y paraît, il y a plusieurs niveaux de lecture. »

Mais quel est le sens de ses œuvres ? « Si je pouvais expliquer mes œuvres avec des mots, je ne les peindrais pas », esquive-t-il. « Son œuvre n’est pas aussi simple qu’il y paraît, il y a plusieurs niveaux de lecture », plaide la commissaire. En regardant ces enfants visiblement en proie à un mal-être, et ces bandages récurrents, on y lit, c’est vrai, l’expression d’une blessure, sans doute celle de notre enfant intérieur confronté à l’ennui ou à la violence du monde des adultes.

Yoshitomo Nara, Fontaine de vie
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Yoshitomo Nara, Fontaine de vie, 2001/2014/2022

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Laque et uréthane sur plastique renforcé de fibres, moteur et eau • 175 × 180 cm de diamètre • Coll. Yoshitomo Nara • © Yoshitomo Nara / Courtesy Yoshitomo Nara Fondation

Dans l’exposition, Yoshitomo Nara présente en effet une fontaine faite de têtes d’enfants pleurant des larmes d’eau dans une tasse géante. Plus loin, toute une série d’œuvres se révoltent explicitement contre la guerre et le nucléaire, avec des inscriptions telles que « No nukes » et « No war ». Nara a beaucoup voyagé, nous dit-on, pour aller à la rencontre de réfugiés, notamment au Pakistan, en Afghanistan et au Japon, après la catastrophe de Fukushima.

Une nouvelle sérénité

Yoshitomo Nara, Larmes de minuit
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Yoshitomo Nara, Larmes de minuit, 2023

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Acrylique sur toile • 240,5 × 220 cm • Coll. Yoshitomo Nara • © Yoshitomo Nara / Courtesy Yoshitomo Nara Fondation

Dans ses toiles plus récentes, les formats s’élargissent, les cernes noirs disparaissent et les personnages s’apaisent. En travaillant une couche picturale très fine et des effets de flou multicolores, le peintre représente frontalement des petites filles sereines aux yeux clos, ou aux grandes pupilles limpides ou arc-en-ciel, parfois pailletées. On peine cependant un peu à comprendre ce que ces nouvelles fillettes, qui se suivent et se ressemblent, ont à nous dire…

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Yoshitomo Nara

Du 28 juin 2024 au 3 novembre 2024

www.guggenheim-bilbao.eus

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