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Martha Jungwirth, Sans titre, série “Australidelphiens”, 2020
Huile sur toile, marouflé sur toile • 248 x 264 cm • Coll. particulière, Londres • © ADAGP, Paris 2024 / © Martha Jungwirth, Bilbao, 2024 / Photo Charles Duprat
Toutes sur papier, parfois marouflé sur toile, les grandes aquarelles et peintures à l’huile de Martha Jungwirth semblent, au premier abord, totalement abstraites. Mais ces œuvres expressives flirtent habilement avec la figuration. Certaines évoquent des impressions et souvenirs de voyage, d’autres sont des « portraits » où on décèle à peine un visage ; d’autres encore s’inspirent de tableaux célèbres de l’histoire de l’art. Ses grands formats laissent une grande place au vide, dans lequel éclatent quelques gestes énergiques…
Ce dialogue puissant entre le vide du fond et ces masses de couleur bouillonnantes, parfois assorties de coulures, évoque beaucoup le travail de Cy Twombly, dont le chef-d’œuvre Neuf discours sur Commode (1963) est justement exposé de façon permanente au Guggenheim Bilbao. « J’adore Cy Twombly, mais je ne le connaissais pas quand j’ai commencé à peindre » a confié un jour l’artiste, qui a étudié l’art dans les années 1960 à l’Université des arts appliqués de Vienne. Même chose pour Joan Mitchell, que son travail évoque également !
Découverte par le collectionneur autrichien Karlheinz Essl, qui a contribué à son envol il y a une dizaine d’années, Martha Jungwirth a connu une première rétrospective en 2014 à la Kunsthalle Krems, suivie d’une deuxième à l’Albertina de Vienne en 2018, et d’une troisième à la Kunsthalle Dusseldorf en 2022. Mais, avant cela, elle était restée inconnue à l’étranger durant des décennies.
L’exposition « Martha Jungwirth » au Guggenheim Bilbao. À gauche, « Bucéphale » de Martha Jungwirth (2021)
Huile sur toile, marouflé sur toile • 248 × 264 cm • Coll. Nicoletta Fiorucci • © ADAGP, Paris 2024 / Photo Musée Guggenheim Bilbao
« Cette exposition sera une découverte pour beaucoup de gens. On se demande comment c’est possible qu’elle n’ait pas été connue avant », commente la commissaire de l’exposition, Lekha Hileman Waitoller. Sans doute parce que l’artiste a préféré rester en Autriche plutôt que de s’installer à New York ou à Londres, et aurait peut-être aussi choisi de rester en retrait par « crainte d’accusation de népotisme », car elle était l’épouse du directeur de l’actuel Mumok de Vienne, Alfred Schmeller…
L’artiste peint sur de grandes feuilles de papier fixées au mur ou étalées par terre. « Elle préfère le papier car il permet une plus grande facilité du geste, ça glisse plus vite que sur toile. Elle dit aussi que les matériaux moins précieux la font se sentir plus libre », explique la commissaire. Martha Jungwirth aime aussi la fragilité du support. Taches, coulures, déchirures, éclaboussures, trace de son pot à eau… Les imperfections et les accidents font partie intégrante de ses œuvres !
Martha Jungwirth, Sans titre, série « Fransisco de Goya, Le Vol des sorcières »
Huile sur papier marouflé sur toile • 242,6 × 281 cm • Coll. Buffalo AKG Art Museum • © ADAGP, Paris 2024 / © Martha Jungwirth, Bilbao, 2024 / Photo Ulrich Ghezzi
Dans son grand atelier qui a appartenu à Franz West, on trouve aussi bien une sculpture grecque qu’une reproduction de L’Olympia de Manet et une photo de Lady Gaga ou de footballers en plein match. Curieuse et éclectique, l’artiste se documente et voyage beaucoup, pour s’imprégner de différents lieux qui lui inspirent des œuvres à son retour en atelier. L’une de ses séries, figurant des remous à l’aquarelle aux tons rouges et violets, s’inspire de son voyage au Cambodge ; d’autres, aux tons verts, de ses voyages à Bali ; d’autres, de lavoirs vus à Paros. « Tout part d’une observation simple : une odeur, une lumière… L’abstraction exprime ensuite cette distance du souvenir, qui encapsule l’essence de son ressenti » explique la commissaire.
L’exposition brille surtout par ses deux dernières salles, qui rassemblent de très grands formats peints autour de 2020, lorsque l’artiste était déjà âgée de 80 ans. Vient d’abord sa série « Australidelphia », inspirée des terribles feux survenus en Australie durant la pandémie : des œuvres marouflées où des agitations de rose, mauve, violet et pourpre, mélangées à du blanc pour un effet lumineux, crèvent le vide du papier beige-brun, pour évoquer la violence de ces incendies. Des œuvres étonnantes qui, sans explication, paraissent presque joyeuses.
Martha Jungwirth, La Grande Armée, 2021
Huile sur papier • 235 x 704,5 cm • Coll. particulière • © ADAGP, Paris 2024 / © Martha Jungwirth, Bilbao, 2024 / Photo Charles Duprat
Sur certaines, on reconnait des silhouettes d’animaux, notamment un cheval violet nommé « Bucéphale », en référence au cheval favori d’Alexandre le Grand – la violence de l’incendie subi par les animaux répondant à celle du feu de la guerre, à laquelle les équidés ont si souvent été forcés de participer. L’une de ces œuvres en format allongé (La Grande Armée) rappelle également les mystérieux dessins d’animaux laissés par les hommes préhistoriques sur les parois des grottes…
La dernière salle, immense, se réfère encore plus précisément à l’histoire de l’art. S’y déploient une série d’œuvres inspirées de tableaux de Goya (notamment sa Maja nue, peinte vers 1800, dont on reconnaît le corps allongé, brossé en quelques traits lumineux et d’où s’échappent des coulures) et une autre inspirée par la fameuse Botte d’asperges de Manet (1880). Sur l’une d’elles, cette dernière se réduit à de longs traits de pinceau accumulés à l’horizontale dans des tons vert clair lumineux, mêlés à du blanc et du jaune. L’essence du tableau de Manet est ainsi capturée pour en tirer une composition d’apparence abstraite.
Martha Jungwirth, Sans titre, série « Édouard Manet, L’Asperge », 2023
Huile sur papier, marouflé sur toile • 241,5 × 359 cm • Coll. Galerie Thaddaeus Ropac, London, Paris, Salzburg, Seoul • © ADAGP, Paris 2024 / © Martha Jungwirth, Bilbao, 2024 / Photo Ulrich Ghezzi
Dans cette grande salle aux murs blancs, on médite devant la pureté lumineuse de la couleur et de la simplicité des gestes flottants dans le vide. Leur amplitude et leur puissance est compensée par une impression de légèreté, due à la capacité de l’artiste à doser avec précision. Telle une calligraphe virtuose, elle s’exprime avec force sans pour autant envahir tout l’espace, laissant l’œil et l’esprit respirer dans les zones vierges du papier, et l’imagination libre de vagabonder. Un moment suspendu d’une intense poésie.
Martha Jungwirth
Du 7 juin 2024 au 22 septembre 2024
Museo Guggenheim • 2 Abandoibarra Etorbidea • 48009 Bilbao
www.guggenheim-bilbao.eus
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