Article réservé aux abonnés
Robert Capa, Les troupes américaines débarquent sur la plage d’Omaha Beach, le jour J, Normandie, 6 juin 1944
© Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos
Bien que succinct au regard des milliers d’images qu’a produites Robert Capa, ce parcours d’environ 150 tirages, documents et objets, provenant principalement de la collection Golda Darty et des archives Magnum, contient quelques informations intrigantes. Car tout en lui rendant hommage avec ferveur, le commissaire Michel Lefebvre, journaliste et collectionneur, n’a pas eu peur d’affronter la vérité en dévoilant les coulisses, parfois moins reluisantes qu’on ne le croyait, de la « légende Robert Capa »…
« Capa a couvert cinq guerres, Espagne, Chine, Seconde Guerre mondiale, Israël, Indochine, et à chaque fois il en a ramené les meilleures photos », souligne d’abord Michel Lefebvre. « Il est aussi à l’origine du photojournaliste moderne. Voyant comment ses confrères étaient exploités, il a cherché d’emblée à défendre le travail des reporters en vendant leurs photos directement aux journaux (et non en les bradant à une agence qui ne mentionnera pas leur nom), en conservant leurs tirages et leurs négatifs, en contrôlant les légendes des images publiées… Ces idées aboutiront en 1947 à la création de l’agence Magnum, dont il fut l’un des fondateurs ».
Robert Capa, Robert Capa avant de partir en parachute en Allemagne avec les forces américaines, Arras, France, 23 mars 1945
© Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos
L’exposition se divise en deux espaces différents, accessibles grâce à un seul billet payant. Celui situé dans la partie basse du Musée André Hambourg, classique, résume de façon chronologique son parcours de photographe de guerre. Formé à la photographie auprès de sa voisine Eva Besnyő à Budapest, sa ville natale, Endre Ernő Friedmann (son vrai nom) publie des photos d’une conférence de Léon Trotski (son premier reportage) en 1932, puis se rend à Paris pour fuir le nazisme. Apatride hongrois né de parents juifs, il choisit alors le pseudonyme de Robert Capa pour faciliter sa carrière en ces temps xénophobes.
En 1936, le photo-reporter immortalise un défilé du Front populaire, et connaît le succès avec sa première grande mission : la guerre d’Espagne, qui oppose les républicains aux sbires du fasciste Franco. Là, il frappe fort avec Mort d’un milicien loyaliste sur le front de Cordoue (Falling Soldier), saisi alors qu’il semble tout juste touché par une balle sous un soleil de plomb. Ce qui lui vaut d’être désigné dès 1937 comme « le plus grand photographe de guerre du monde »…
Robert Capa, Mort d’un milicien loyaliste sur le front de Cordoue, Espagne (Falling Soldier), début septembre 1936
© Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos Courtesy Collection Golda Darty
Sauf que l’exposition nous révèle une réalité dérangeante : Mort d’un milicien loyaliste serait une mise en scène. Ne trouvant pas de combats en cours, Capa aurait demandé aux miliciens sur place d’en mimer. Une thèse qui remonte aux années 1970, lorsque deux journalistes anglais avaient mis en doute le cliché. L’exposition présente cette version comme reposant sur « les études les plus sérieuses » : alors qu’on avait longtemps cru que le soldat photographié était un certain Federico Borrell García, mort en 1936 à Cordoue lors de la bataille de Cerro Muriano, le journal espagnol El Periódico a publié en 2009 les résultats d’une étude validant la thèse de la mise en scène.
Le lieu a été en effet identifié comme la colline de Las Dehesillas (près de Espejo, à 50 kilomètres de Cerro Muriano) où il n’y avait pas de combats au moment de la prise du cliché. Des témoignages sont également venus corroborer cette version. La révélation de cette tricherie peut perturber le spectateur d’aujourd’hui, d’autant plus en cette ère de fake news et de fausses images, qui exige des photo-journalistes une déontologie parfaite ! Cependant, Capa n’aurait pas agi pour mentir sur la nature du conflit, mais pour donner à voir une réalité qu’il n’avait pu capturer sur le vif. « Ça ne remet pas en cause le travail magistral qu’il a fait tout au long de sa vie. Cela montre plutôt comment il savait construire des images », plaide le commissaire.
Désespéré suite au décès de sa compagne photographe Gerda Taro, morte en Espagne écrasée par un tank, Capa part pour la Chine en bateau afin de couvrir la seconde guerre sino-japonaise pour plusieurs journaux et magazines, dont la célèbre revue américaine Life. Il y capture notamment, photographiés de près et en contre-plongée pour transmettre toute leur solennité intimidante, un alignement parfait de soldats chinois au regard dur sous leur casque de fer.
Robert Capa, Le bombardement de Vallecas pendant la guerre d’Espagne, Madrid, hiver 1936–1937
© Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos / Courtesy Collection Golda Darty
Doté d’un sens fort du cadrage, le photographe manie aussi bien les prises de vue frontales que la plongée et la contre-plongée, et les silhouettes en mouvement saisies à distance. Durant la Seconde Guerre mondiale, il saisit une brochette de soldats américains musclés en train de prendre une douche les fesses à l’air en Tunisie (1943), ou encore, à Naples, la silhouette mélancolique d’un passant devant un graffiti prophétisant la fin proche de Mussolini, inscrit sur un mur défraîchi.
Robert Capa, Une femme française, qui a eu un enfant d’un soldat allemand, est raccompagnée chez elle après avoir été punie en se faisant raser le crâne, Chartres, 18 août 1944
© Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos Courtesy Collection Golda Darty
Capa documente également le Débarquement (son reportage le plus célèbre), puis les combats de la libération de Paris et les célébrations qui s’ensuivent, avec leur part sombre : les crânes nus des femmes tondues… En 1945 en Allemagne, il saisit également des scènes poignantes : un soldat américain abattu à Leipzig, baignant dans une mare de sang qui s’étale au premier plan, ou encore à Berlin, des enfants devant un tas de décombres.
Viennent ensuite, entre autres, une fillette au regard grave devant une ferme collective en URSS (1947), la guerre israélo-arabe de 1948–1949, et des motocyclistes sur une route vietnamienne pendant la guerre d’Indochine, qu’il couvre pour Life en 1954 – une image prise juste avant qu’il ne meure tragiquement sur cette même route en sautant sur une mine…
Robert Capa, Deauville, Août 1951
© Robert Capa / International Center of Photography / Magnum Photos
Des projections (et non des tirages, dommage !) renseignent également sur son travail méconnu en couleurs, procédé auquel il s’intéresse très tôt : des photos de mode, de tournage de cinéma et de voyage, prises à Deauville ou dans les Alpes. Dans l’espace situé à l’étage, la galerie des Maîtres, d’autres clichés oubliés se dévoilent : ses photos de spectateurs de courses hippiques deauvillaises, tirés à quatre épingles et munis de jumelles, et ses portraits de célébrités, des actrices Ingrid Bergman (sa compagne) et Ava Gardner, aux réalisateurs John Huston et Jean Renoir, en passant par les peintres Pablo Picasso et Henri Matisse.
Mais le clou informatif de l’exposition reste une vidéo, réalisée par Karim El Hadj pour Le Monde. Présenté dans la galerie des Maîtres aux côtés des Leica et de la machine à écrire de Capa, ce court film nous dévoile ce qui serait la vraie histoire de sa série iconique documentant le débarquement de Normandie du 6 juin 1944. Le photographe avait raconté qu’une grande partie des négatifs de ce reportage du « D-Day » (soit environ 80 images) avaient fondu par accident dans une armoire de séchage lors de leur manipulation par un jeune laborantin à Londres, ne laissant plus que 11 images intactes…
Or, le film nous révèle qu’en réalité (d’après l’enquête primée du critique photo du New York Times Allan Douglass Coleman, qui a publié le fruit de ses recherches sur son blog en 2014–2015), les 1O photos que nous connaissons, granuleuses, floues, agitées, seraient en réalité les seules que Capa ait jamais prises du Débarquement. Le photographe, livré à lui-même sans protection sous le feu ennemi, avec de l’eau jusqu’au cou, et aux prises avec le mécanisme compliqué de son appareil, ne serait en effet resté que 30 minutes sur la plage d’Omaha Beach avant de fuir en trombe à bord d’un bateau médical… Ce dont il aurait eu trop honte pour l’avouer au monde. Si elle est vraie, cette version n’efface cependant en rien l’héroïsme de son travail, et ce que ses images révèlent du terrible chaos de la bataille, où tant de jeunes hommes perdirent la vie pour notre liberté…
Robert Capa, Icônes
Du 25 mai 2024 au 13 octobre 2024
Les Franciscaines • 145b Avenue de la République • 14800 Deauville
lesfranciscaines.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique