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Sarah Sze, Twice Twilight, 2020
Bois, acier inoxydable, acrylique, vidéo projecteurs, tirages jet d’encre, céramique, dim. variables • © Sarah Sze / Photo Edouard Caupeil
« Plus la fenêtre est étroite, plus on peut voir loin », pensait Gaston Bachelard. C’est de son atelier new-yorkais que Sarah Sze a regardé l’espace. Et c’est à la fondation Cartier que l’on peut s’y promener. On y trouve un parcours destiné à l’émerveillement, même si la plupart des éléments qui le constituent font ordinairement l’objet d’indifférence ou de crainte. Sarah Sze reste délibérément une artiste classique, tout en travaillant avec des matériaux très modernes et sur des sujets d’actualité. Sous l’influence d’une famille d’architectes, et ayant fait des études de peinture, elle accorde un primat à l’architecture, en s’abstenant de la dissocier de ce qui lui paraît nécessaire à la rendre complète, la peinture et la sculpture.
Combinant les disciplines, elle les traite conjointement sans jamais les confondre. Tendre des fils en structures cristallines bleues constitue pour elle un geste pictural. Tout comme créer un espace par la sculpture est un acte d’architecture qui, repris à son tour par l’image, s’apparente à de la peinture d’architecture… Un exercice déjà pratiqué au Quattrocento par Piero della Francesca. « Bien que le mélange des médiums soit important pour moi, ce qui m’intéresse, explique-t-elle, c’est de savoir ce qu’une discipline fait mieux qu’une autre : une sculpture prend de l’espace, une peinture en donne. »
Portrait de Sarah Sze, 2020
© Edouard Caupeil
Sarah Sze commence sa carrière en 1997–1998, alors qu’elle est encore étudiante, en détruisant les murs de l’espace que lui a confié le centre d’art new-yorkais P.S.1. Il n’y a cependant jamais chez elle de destruction qui ne soit aussitôt constructive et destinée à remplir l’espace ainsi occupé par des émotions plus riches et des expériences nouvelles. Elle construit des paysages éphémères en vue de promenades vivantes : « J’essaie de créer pour le visiteur un environnement où ses sens sont actifs afin de lui offrir un état de découverte permanent. C’est cela le merveilleux. Ce moment où vous trouvez quelque chose […], cette manière dont l’œuvre vous emmène de l’extérieur vers l’intérieur, puis dans le monde… J’essaye de comprendre comment l’œuvre va vous faire sentir plus vivant. »
Le parcours n’étant pas fléché, on y déambule comme dans une construction monumentale du passé, à cette différence près qu’il n’y a ici aucun point focal à la gloire de quelque Puissance ou vers lequel on se sentirait contraint de se diriger. Comme le suggérait le poète Antonio Machado, « il n’y a pas d’autre chemin que l’acte de cheminer ».
Sarah Sze, Poke (Times Zero), 2020
Présentée cet été à la galerie Gagosian (Paris), cette oeuvre fait référence à un film de Charles & Ray Eames, Powers of Ten (1968), qui traite de la mesure de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, et de la façon dont nous essayons de nous situer entre les deux. Dans Poke, Sarah Sze enrichit la nature des images en les superposant et les assemblant en un grand nombre de parties composites. Des projections de peinture recouvrent la surface et semblent créer l’illusion de mondes ou d’espaces temps encore plus profonds.
Huile, acrylique, polymères, encre, aluminium, papier, graphite, Dibond et bois • 187,3 × 124,8 × 7 cm
L’homme moderne s’était caractérisé par sa conquête de l’Espace, qui lui inspire fascination et peur à la fois, puisqu’il s’agit de la seule réalité du monde qu’il ne peut espérer maîtriser. Celui offert par Sarah Sze ne nous saisit pas d’emblée de l’effroi que « Le silence éternel de ces espaces infinis » inspirait à Blaise Pascal. Il est au contraire presque familier, parcouru qu’il est d’écrans qui sont devenus nos repères, et de fils représentant notre communication avec eux, comme avec nos congénères.
« C’est par l’abstraction de la figure du monde que Sarah Sze mène à l’exactitude. »
Bruno Latour
L’artiste a conçu Twice Twilight et Tracing Fallen Sky durant le premier confinement. Astreinte qu’elle était aux murs de son domicile et de son atelier, soumise à une interaction humaine limitée, elle a cherché à refléter dans ces deux installations composant l’exposition « De nuit en jour » ses émotions et ses pensées pendant cette période de mise à l’arrêt de la société. Mais aussi sa perception nouvelle du temps et de l’espace quand la réalité s’est peu à peu déformée. Tandis que nos jours calendaires se brouillaient, les écrans sont devenus l’enceinte principale de nos communications, laissant des traces affaiblies dans la mémoire. Les médias, réduits à l’immédiateté, à l’urgence de l’actualité ou au divertissement, ont défait plutôt que fourni des repères.
Twice Twilight et Tracing Fallen Sky transforment l’espace de la fondation Cartier par changements d’échelle, au point de coloniser la surface extérieure du bâtiment de Jean Nouvel. Chaque installation dérive d’outils destinés à la connaissance exacte de l’Univers, tels le planétarium et le pendule de Foucault, forçant aussitôt le spectateur à abandonner l’illusion du savoir, par un mouvement qui le happe, le désoriente et le pousse à lâcher prise. Les deux installations sont les deux phases distinctes d’une respiration.
Sarah Sze, Triple Point (Pendulum), 2016
Représentant les États-Unis à la biennale de Venise en 2013, Sarah Sze avait conçu son pavillon comme un lieu d’observation et d’expérimentation en direct. Où les objets tentaient de devenir des instruments de mesure et de modélisation de l’Univers.
Technique mixte, dim. variables. • Vue du pavillon américain de la biennale de Venise. • © Sarah Sze / Courtesy Tanya Bonakdar Gallery, New York, et Victoria Miro Gallery, Londres.
L’inspiration rétracte jusqu’aux objets planétaires, et même les outils techniques, dans un système compact tenu par la gravité, qui en préserve les régularités circulaires ou elliptiques. Mais le risque centripète, qui pourrait aller jusqu’au big crunch – l’effondrement de l’Univers sur lui-même – est en premier lieu l’envahissement des déchets, conséquence de l’accumulation des produits innombrables formant notre quotidien. La phase d’expiration correspond au big bang dont l’élan initial continue de nous porter, avec nos projets et nos espoirs. Elle représente cependant l’autre danger qui serait de se perdre dans une course sans fin vers l’insensé, avec le risque que nos créations enthousiastes ne se retournent contre nous.
Sarah Sze ne réclame pas, ne revendique pas, mais montre qu’une autre voie, sans doute plus vivable, est possible.
En encapsulant notre monde comme une poupée russe, Twice Twilight fait passer de l’extérieur à l’intérieur de la fondation Cartier, au moyen de films et d’images projetés sur son architecture d’acier et de verre. Il en ressort une confusion sans désagrément entre le réel et son reflet. Dès les premiers pas, tout commence à se réduire. Un projecteur central fait office de planétarium. En s’en approchant, le visiteur découvre un autre intérieur, puis un autre plus petit, et ainsi de suite jusqu’à atteindre l’échelle de sa propre main. Pendant ce temps d’immersion, son corps et celui de ces voisins sont filmés et projetés. Ils deviennent ensemble des silhouettes à l’intérieur de l’espace. Les existences physiques fusionnent avec les numériques, dessinant peut-être les prémices d’un répertoire pour écosystèmes architecturaux du futur. La visite n’est pas linéaire. Des recoins s’entrouvrent sur de petits habitacles individuels presque chaleureux. Ils sont les cellules d’un ensemble plus vaste qui se reproduit à divers niveaux. Des passerelles semblent réfléchir les images de quelque lanterne magique destinée aux enfants. Ce ne sont en réalité que les reflets changeants d’une vie qui se transforme en permanence et que sa propre communication modifie.
La seconde pièce Tracing Fallen Sky est conçue comme un bassin de Narcisse, dont le périmètre est dessiné par un pendule en mouvement. Quand on observe le centre, on ne peut manquer de remarquer des images réfléchissantes qui flottent vers le bord. Dans cette périphérie s’aperçoivent les rejets de la société industrielle dessinant un amas d’éléments, pareils à un anneau de Saturne.
Sarah Sze, Timekeeper, 2016
Quel objet fabriqué par l’homme pourrait conserver le temps ? Timekeeper oscille entre l’analogique et le numérique : les informations stockées numériquement sont projetées à la fois sur des écrans et des morceaux de papier déchirés ; les projecteurs, eux, sont recouverts de collages de papier, comme des couches protectrices. Notre histoire a survécu à des milliers d’années consignées sur papier, mais qu’adviendra-t-il de l’histoire que nous enregistrons aujourd’hui sous forme numérique ?
Miroirs, bois, acier inoxydable, impressions pigmentaires, vidéoprojecteurs, lampes, bureaux, tabourets, pierre, dim. variables.
S’inscrivant dans la série Timekeeper que Sarah Sze a inaugurée en 2015, ces deux installations sont une œuvre d’espérance fondée sur la possibilité matérielle de vivre et de trouver encore des beautés sur une planète que nous avons cruellement et dangereusement altérée. Il ne s’agit à aucun moment d’un travail philosophique, sociologique ou politique, mais d’une appréhension émotionnelle d’un monde à la fois humain et artificiel, devenu chaque jour plus distant et plus proche. Il y a là une manière assez spécifiquement féminine de s’emparer de l’univers technique, monumental, conceptuel dont les hommes s’étaient arrogé l’apanage tant dans la vie réelle que dans la sphère artistique. Sarah Sze ne réclame pas, ne revendique pas, mais montre qu’une autre voie, sans doute plus vivable, est possible. Elle le fait sans violence, depuis sa petite fenêtre. Avec cette capacité unique d’y voir de vastes espaces qu’elle construit avec la longue-vue de son imaginaire.
Sarah Sze – Night into Day
Du 15 décembre 2020 au 30 mai 2021
Sarah Sze a développé avec l’agence digitale française Cher Ami une expérience en réalité augmentée, qui permet au visiteur de se déplacer n’importe où pour découvrir les extraits vidéo utilisés dans l’exposition et même d’y intégrer son visage ! L’application Night Vision 20/20 est disponible sur IOS et Android.
Fondation Cartier pour l'art contemporain • 2 Place du Palais Royal • 75001 Paris
www.fondationcartier.com
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Reflet d’une vie qui se transforme en permanence et que nos propres communications modifient sans cesse, cette installation multimédia nous propulse dans une dimension spatiale indéfinie, sans début ni fin. Des recoins s’entrouvrent au sein d’un ensemble plus vaste qui se reproduit de manière quasi fractale. Seule certitude pour le visiteur : la bienveillance de l’artiste-démiurge qui l’a placé dans cet environnement nouveau.