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Kate MccGwire, SUFFUSE (détail), 2021
Technique mixte avec plumes de pie • Courtesy Galerie Les filles du calvaire
Quel sublime cabinet de curiosités ! Tels des rubans de Möbius gonflés de chair, des créatures hybrides aux formes ondulantes dorment dans leurs vitrines. Aux murs, des vagues iridescentes serpentent doucement, prêtes à déborder de leurs cadres d’acier. Au rez-de-chaussée de la galerie Les Filles du Calvaire, une immense créature de couleur sombre s’enroule sur elle-même. Comme la queue d’un animal géant qui aurait percé la cloison, étendant sur le sol ses rondeurs majestueuses…
Vert lustré des coqs, blanc neigeux des oies, des colombes et des cygnes, noir bleuté des corneilles et des corbeaux, bleu-vert iridescent des pies où s’allument des reflets d’or et de cuivre… Pour donner naissance à ses étranges tableaux et ses créatures sans visage, l’artiste anglaise Kate MccGwire collectionne des milliers de plumes qu’elle ramasse elle-même dans la nature et se fait livrer par des fermiers et des associations d’élevage de pigeons voyageurs. Point d’animal tué : toutes ces plumes sont tombées naturellement lors de la mue des volatiles avant de renaître sous ses doigts d’enchanteresse…
Kate MccGwire, Création de SASSE/SLUICE, 2018
© Jo Scott
Cheveux gris coupés court, yeux clairs et mine sérieuse parfois traversée d’un sourire sibyllin, cette femme secrète affiche un calme de Joconde. À l’image de ses œuvres à la fois douces, silencieuses et puissantes… Qui ont été le fruit d’une lente gestation. Car si Kate MccGwire a toujours voulu être artiste, ses parents ne l’entendaient pas de cette oreille. La native de Norwich s’est donc engagée dans l’architecture et le design avant de prendre son envol des années plus tard, après la naissance de ses enfants : en 2004, la voilà enfin diplômée, avec les honneurs, du Royal College of Art à l’âge de 40 ans !
Née sur un bateau, l’artiste a grandi sur les lacs et rivières du comté de Norfolk, au milieu des hérons et des martins-pêcheurs. Depuis plusieurs années, l’Anglaise a élu domicile sur la Tamise, à bord d’une péniche amarrée à une petite île au sud-ouest de Londres. Le déclic a eu lieu lors de ses promenades aux alentours de sa maison flottante. « Je passais souvent à côté d’une ferme d’élevage de pigeons. Lors de la mue, les volatiles perdaient des quantités astronomiques de plumes. Il y en avait partout, sur le sol, virevoltant dans les airs. Je me suis dit que je devais en faire quelque chose. »
Désormais, son embarcation lui tient lieu à la fois de logement et d’atelier où, deux jours par semaine, cinq assistantes l’aident à trier les plumes par sortes, tailles, couleurs et nuances de reflets. Avec patience et minutie, les plumes sont choisies, disposées en écailles et collées une à une, chacune fonctionnant comme une touche de peinture déposée sur une toile. « Avant de les utiliser, je mets les plumes au congélateur pour éliminer les parasites. Quand elles en sortent, les plumes sont chaudes ! Elles continuent à vivre comme si elles étaient encore sur l’oiseau pour le réchauffer. C’est extraordinaire. De même, pour réparer une plume fendue, il suffit de la passer dans la vapeur d’une bouilloire et elle se reforme », confie l’artiste.
Kate MccGwire, CARESS/COERCE, 2021 – GYRE, 2012
Techniques mixtes avec plumes d'oies dans un cabinet en chêne / Installation multimédia avec des plumes de corbeau • 48 x 62 x 6,8 cm / 275 x 770 x 415 cm • Courtesy Galerie Les filles du calvaire / © Matthieu Gauchet
Le sortilège fonctionne. Car ces créatures hybrides, reptiliennes, semblent s’être assoupies dans leurs prisons de verre et d’acier. Immobiles et silencieuses, sans yeux ni becs, mais bien vivantes : leurs corps paraissent tièdes ; on jurerait les voir respirer. Leurs courbes féminines évoquent une couvaison. Troublantes, elles pourraient s’éveiller d’une minute à l’autre, ramper hors de leurs cadres et de leurs vivariums…
« Ce qui est uniquement beau ne m’intéresse pas. Il faut qu’il y ait autre chose derrière, une part d’inquiétante étrangeté. »
Kate MccGwire
Apaisantes ou inquiétantes ? Belles ou repoussantes ? Des parures aux parades nuptiales, les plumes sont souvent associées à la séduction, ainsi qu’à une certaine douceur, celle du nid, des anges et des rêves. Mais l’artiste fait aussi surgir leur part d’ombre : le dégoût du « rat volant », du reptilien, de la dépouille… « Ce qui est uniquement beau ne m’intéresse pas. Il faut qu’il y ait autre chose derrière, une part d’inquiétante étrangeté », souligne Kate MccGwire. Qui, en retour, révèle la préciosité des plumes du corbeau, compagnon des sorcières et hôte des cimetières dont le plumage noir est si associé à la saleté et au mauvais augure qu’on oublie de le regarder : ses plumes contiennent pourtant mille nuances colorées et brillantes…
« Beaucoup de gens pensent aux serpents en voyant mes œuvres. C’est une analogie évidente mais un peu trop facile. Ainsi, Gyre (2012) [une pièce monumentale recouverte de plumes de corbeau, mesurant près de 8 mètres de long, installée au rez-de-chaussée de la galerie] trouve plutôt son origine dans la forme du cordon ombilical. Et, d’une manière générale, mon inspiration me vient du milieu aquatique. Les anguilles, par exemple, me fascinent », glisse l’artiste qui nage régulièrement autour de son bateau, même en plein hiver.
Kate MccGwire, SASSE/SLUICE, 2018
Technique mixte avec plumes de pigeon dans un cadre en acier et plexiglas musée • 215 × 393 × 23,5 cm • Courtesy Galerie Les filles du calvaire
Disposées en vagues dans leurs cadres, ses plumes évoquent en effet le courant et les reflets moirés de l’eau. Un élément calme et apaisant mais aussi rampant, mystérieux et parfois menaçant : qui sait ce qui se cache sous sa surface, et si elle ne va pas nous inonder, ou nous engloutir ? Espèces invasives, rapports de prédation… Devenue un puits de science sur ces sujets, Kate MccGwire rend hommage tout autant à la beauté de la nature qu’à son ambivalence et sa part de danger. Nature qui, on le sait, constitue la première et la plus fascinante des œuvres d’art !
Kate MccGwire. Undertow
Du 29 mars 2022 au 7 mai 2022
Galerie Les Filles du Calvaire • 17 Rue des Filles du Calvaire • 75003 Paris
www.fillesducalvaire.com
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