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Wiliiam Kentridge, More Sweetly Play the Dance, 2015
Installation vidéo 8 écrans HD avec 4 mégaphones • 15 min. • © Courtesy William Kentridge et Marian Goodman Gallery, New York-Paris-Londres
Un paysage désolé dessiné au fusain. Au loin, des nuages et la fumée d’anciens terrils. Des tambours et des voix éclatent; viennent les premières notes d’une fanfare. Des personnages apparaissent. Ombres chinoises dont on ne distingue pas les traits du visage. Juste des silhouettes de profil. Un danseur-toupie tournoie sur lui-même; un homme jette au vent des feuilles de papier. S’ensuit une longue procession de figures fantomatiques mouvantes, les musiciens avec leurs cuivres et percussions, des révolutionnaires agitant des drapeaux, des paysans, des prêtres, des danseurs, des malades sous perfusion et des porteurs d’étranges étendards en papier découpé dessinant dans le ciel des portraits, des fleurs surdimensionnées, un mégaphone énorme, des cages emprisonnant les têtes, avant que la danseuse sur pointes, portée sur un chariot et manipulant une carabine, ne ferme ce défilé improbable… qui bientôt recommence. En boucle, sur plus de 20 mètres de long au rythme d’une musique dissonante et entêtante, mélancolique, inoubliable.
Cette parade à couper le souffle qui se déploie sur plusieurs écrans dans l’installation vidéo More Sweetly Play the Dance est un condensé de l’art de William Kentridge. Évoquant à la fois les danses macabres médiévales, les manifestations populaires, un état de transe ou la vie qui défile sous nos yeux une fois la dernière heure venue, elle est aussi entraînante qu’intimidante, d’une force et d’une inventivité extraordinaire. Cette façon si singulière d’associer le dessin au spectacle vivant s’impose telle une évidence pour aborder l’apartheid et le colonialisme, la mémoire et l’oubli, l’écriture de l’histoire et les destins individuels qu’elle engloutit. Dans la beauté des images se cache l’horreur.
Le titre More Sweetly Play the Dance est une allusion à Fugue de mort, le poème de Paul Celan écrit sur les décombres des camps de la mort : « Il crie jouez la mort plus doucement la mort est un maître d’Allemagne / il crie plus sombre les accents des violons et vous montez comme fumée dans les airs / et vous avez une tombe dans les nuages on y couche à son aise. »
William Kentridge
L’artiste photographié en 2014 dans son atelier de Johannesburg, pendant l’élaboration de Triumphs and Laments.
Né en 1955 à Johannesburg, Kentridge est aujourd’hui une star internationale connue pour ses films d’animation, installations et mises en scène d’opéra (telle la Flûte enchantée de Mozart en 2005) présentés à la Documenta de Kassel comme aux biennales de Venise ou de São Paulo. En France, le public a pu se familiariser avec son travail au Jeu de paume en 2010 lors d’une exposition monographique, puis à Avignon en 2012 pour son spectacle performance Refuse the Hour (la Négation du temps), où il répétait en boucle des vers de John Keats – « Truth is beauty, beauty truth… » –, avant qu’il illumine la saison africaine organisée en 2017 à la Villette de son éblouissant More Sweetly Play the Dance, ainsi que dans le deuxième volet d’« Art/Afrique » organisée à fondation Louis Vuitton et chez sa galeriste Marian Goodman, avec le solo show O Sentimental Machine.
Le LaM, musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut de Villeneuve-d’Ascq, l’honore à son tour avec une très vaste rétrospective, suivant le parcours de cet artiste hors du commun, dès son plus jeune âge. « William Kentridge fut très tôt confronté à la dichotomie Noir-Blanc, à la culpabilité du Blanc sud-africain, à l’injustice de l’apartheid, à la violence de la répression et au racisme. Cette dualité marque profondément tant sa pensée que son art », expliquent les commissaires de l’exposition, Marie-Laure Bernadac, Sébastien Delot et Josef Helfenstein.
William Kentridge, Drum, 1989
Un décor comme un cri, réalisé, avec 17 autres, pour la pièce Sophiatown – du nom d’un haut lieu culturel « mixte » et festif de Johannesburg, rasé en 1955 pour laisser place à un quartier white only baptisé « Triomf ».
Gouache sur papier • 298 × 173 cm • © Photo Marc Shoul. Courtesy & © William Kentridge
Issu d’une famille juive lituanienne émigrée en Afrique du Sud au début du XXe siècle, il est le fils de l’avocat Sidney Kentridge, l’un des défenseurs de Nelson Mandela et du militant activiste Steve Biko, mort en détention en 1977. Sa mère, Felicia Geffen, avocate engagée elle aussi, est la cofondatrice du South African Legal Resources Center destiné à fournir une aide juridique à la population noire défavorisée du pays. Dans leur maison de Johannesburg, le jeune William croise des personnalités de la lutte anti-apartheid, tels Albert Luthuli, prix Nobel de la paix en 1960, l’écrivaine Nadine Gordimer et le photographe David Goldblatt.
« J’ai fait toute ma scolarité en sachant que je vivais dans une société anormale où il se passait des choses monstrueuses »
William Kentridge
« J’ai fait toute ma scolarité en sachant que je vivais dans une société anormale où il se passait des choses monstrueuses », raconte l’artiste. À l’âge de six ans, dans le bureau de son père, il tombe par hasard sur des photos du massacre de Sharpeville, survenu le 21 mars 1960. Des corps abattus par la police, vidés de leur sang. Des images indélébiles comme le sont les traces laissées par le fusain, son outil de prédilection, dans ses films d’animation.
Comme dans Felix in Exile (1994), où un corps sans vie sur le sol se dissout peu à peu dans le veld (mot néerlandais désignant les grands espaces en Afrique du Sud) jusqu’à disparaître, quand History of the Main Complaint (1996) est un scanner de son cerveau hanté par le souvenir d’un homme battu à terre qu’il aperçut furtivement, enfant, depuis la plage arrière de la voiture. « Je pratique un art politique, c’est-à-dire ambigu, contradictoire, inachevé, orienté vers des fins précises : un art d’un optimisme mesuré, qui refuse le nihilisme », explique Kentridge. Un art hanté par ces ombres qui défilent de façon récurrente, contredisant le rôle de leurre que leur avait donné Platon dans son allégorie de la caverne.
Felix in Exile, 1994
« Felix l’exilé » emprunte les traits de Kentridge. Seul dans une chambre d’hôtel, le personnage se rase face à un miroir dans lequel apparaît Nandi, son alter ego féminin, géomètre qui a été abattue alors qu’elle essayait de redonner au pays de l’apartheid une forme humaine et un visage.
Film 35mm couleur transféré sur vidéo • 8 min. 43 sec. • © Courtesy William Kentridge et Marian Goodman Gallery, New York-Paris-Londres / Photo William Kentridge Studio.
Ainsi que l’analyse Ute Holl, professeur des médias à l’université de Bâle, dans le catalogue de l’exposition, pour Kentridge un trop-plein de lumière rend aveugle. Vouloir imposer une connaissance universelle et une approche rationaliste du monde peut conduire à l’oppression, à l’image du colonialisme en Afrique.
« Ce sont toujours des micro-histoires d’un « apartheid global » qu’il reconstruit dans ses œuvres à partir d’infimes détails. »
Ute Holl
Alors, où se trouve la vérité ? Quelque part dans les interstices de l’histoire dont Kentridge démantèle l’écriture pour en faire jaillir les éléments oubliés, les destins individuels sacrifiés, ceux qui n’ont pas eu voix au chapitre, morts parmi les anonymes. Pour Ute Holl, « ce sont toujours des micro-histoires d’un « apartheid global » qu’il reconstruit dans ses œuvres à partir d’infimes détails ». L’artiste aborde l’histoire par fragments pour la recomposer et « libérer une mémoire refoulée », « rendre visible et audible ce qui devrait rester caché ou secret ».
Ce qu’il fait dans son film d’animation Ubu Tells the Truth, réalisé en 1996, année où la Commission de vérité et de réconciliation commence son travail : présidée par Mgr Desmond Tutu, elle a pour but de recenser toutes les violations des droits de l’homme commises en Afrique du Sud afin de permettre une réconciliation nationale entre les victimes et les auteurs d’exactions. Réflexion implacable sur « ce que nous savons et ce que nous voyons », l’œuvre est une référence directe à Alfred Jarry, dont la pièce Ubu roi mettait en scène un personnage lâche et sanguinaire prêt à tout pour le pouvoir. D’un trait franc et agressif – blanc sur fond noir –, Kentridge croque l’infâme personnage, qui s’auto-découpe, devient un poste de radio sur trépied, prend une douche pour se laver de ses crimes en éructant des armes, des os, des têtes de mort, des mains coupées…
William Kentridge, Ubu Tells the Truth, 1996-1997
Au mépris de l’humanité et de la justice, Ubu le tortionnaire, pris dans une spirale de violence, danse face à lui-même.
Série de huit gravures • 34,9 x 50,2 cm • © Courtesy William Kentridge et Marian Goodman Gallery, New York-Paris-Londres
L’univers de Kentridge est également truffé de références à l’histoire de l’art : les gravures de Dürer, les Désastres de la guerre de Goya, l’expressionnisme allemand, Méliès le cinéaste magicien, qui peignait lui-même les décors de ses films, et bien sûr les dadaïstes, avant-gardistes du collage et de la performance scénique… Comme eux, Kentridge aime mélanger les genres, et ce depuis ses débuts. Après des études en sciences politiques, il se forme à la gravure et au mime, avant de s’orienter vers le théâtre et le cinéma. Son langage esthétique multiplie les médiums. Il utilise le montage pour créer un choc chez le spectateur dans un mouvement incessant qui emporte dans sa ronde acteurs, danseurs, performeurs et Kentridge lui-même. Même le dessin, chez lui, est animé. La marche devient un symbole de résistance, un acte politique, celui des réfugiés qui parcourent le monde à pied, mais aussi celui des manifestants de Sharpeville (1960) ou de Soweto (1976), réprimés dans le sang par la police.
L’atelier de William Kentridge, 2017
Des dessins aux murs, des photos, des coupures de presse, une maquette de théâtre, une caméra… L’atelier (photographié ici en 2017) est à l’image de l’artiste : foisonnant et multiforme.
© Stella Olivier / Fondation Louis Vuitton, Paris
Dans son atelier de Johannesburg, installé dans la propriété familiale où il a grandi, Kentridge ne cesse d’ailleurs de marcher. Il fait les cent pas pour accoucher de projets visant à « donner du sens au monde », avec la complicité de danseurs, de chorégraphes (parmi lesquels la puissante Dada Massilo), d’acteurs, de scénographes… et, bien sûr, de musiciens. À commencer par son ami, le compositeur Philip Miller, mis à contribution dernièrement pour la performance The Head & The Load (présentée à la Tate Modern de Londres en 2018) évoquant le destin des soldats et porteurs africains durant la Première Guerre mondiale. Kentridge le sait bien, la musique – qu’elle soit traditionnelle, populaire, classique, expérimentale ou jazzy – est essentielle pour libérer l’émotion.
« J’attends, pour me sentir sauvé, que tous les éléments trouvent leur propre chemin plutôt que de me voir comme un capitaine capable de ramener ce navire à bon port. »
William Kentridge
Saisi de panique lors de nuits blanches où lui rend visite « l’oiseau noir de l’anxiété qui trouve toujours une branche où se poser », il raconte : « J’attends, pour me sentir sauvé, que tous les éléments trouvent leur propre chemin plutôt que de me voir comme un capitaine capable de ramener ce navire à bon port. » Et le miracle a lieu. Les fragments épars se trouvent réunis en une symbiose époustouflante, projetant leurs ombres enchevêtrées sur scène pour révéler leur individualité, et provoquer chez nous un sentiment intense, exalté par la musique et le chant.
William Kentridge. Un poème qui n'est pas le nôtre
Du 5 février 2020 au 13 décembre 2020
LaM • 1, allée du Musée • 59650 Villeneuve-d'Ascq
www.musee-lam.fr
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Danser, défiler, marcher, ne jamais s’arrêter… Puissantes et entrainantes, les ombres du théâtre de Kentridge défient la mort en musique et en dessin.