PHOTOGRAPHIE

L’œuvre sombre et puissante de Mary Ellen Mark enfin révélée à Arles

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Aux Rencontres d’Arles, une prodigieuse rétrospective met enfin en lumière la carrière de Mary Ellen Mark – une première mondiale qui donne à voir toute la puissance et la noirceur de l’œuvre de cette immense photographe américaine.
Mary Ellen Mark, La famille Damm dans sa voiture, Los Angeles, California
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Mary Ellen Mark, La famille Damm dans sa voiture, Los Angeles, California, 1987

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Tirage argentique • Coll. Mary Ellen Mark Foundation, New York • Courtesy The Mary Ellen Mark Foundation / Howard Greenberg Gallery

« Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon », écrivait Tolstoï. Chez la famille Damm, au malheur s’ajoute la misère. Dean, le père, Linda, la mère, Crissy et Jesse, les enfants nés d’une première union, vivent en Californie. En 1987, tous les quatre prennent la pose face à l’objectif de Mary Ellen Mark (1940–2015) dans leur maison, qui n’est autre qu’une vieille bagnole cabossée. Voilà dix jours que cette dernière suit cette famille, qui a accepté de se faire photographier dans le cadre d’un reportage pour le magazine Life. Sans misérabilisme, ni jugement, Mark documente alors leur quotidien marqué par une extrême précarité, réalisant l’une des plus importantes séries de sa carrière.

À Arles, les visages fatigués de Linda, Dean, Crissy et Jesse se mêlent aux centaines d’autres qui ont croisé la route de cette photographe américaine majeure, membre de Magnum entre 1977 et 1982, dont la carrière n’avait encore jamais fait l’objet d’une rétrospective. Étonnant, voire aberrant, se dit-on, tant son œuvre, d’une puissance rare s’impose d’elle-même, sans discours ni intermédiaire. C’est finalement presque dix ans après sa mort qu’il est donné au grand public l’occasion de découvrir, au travers de cinq grandes séries, l’étendue du travail remarquable de celle qui n’aura eu de cesse de brouiller les pistes entre photojournalisme, photographie sociale et documentaire. Enfin !

Des rues de New York à l’hôpital psychiatrique

« Grâce à elles [les patientes], j’ai beaucoup appris sur la manière d’accéder à l’autre, et jusqu’où on peut aller pour faire une photographie. »

Originaire de Pennsylvanie, Mary Ellen Mark s’est familiarisée avec la photographie dès l’enfance, lorsqu’elle a reçu à l’âge de neuf ans son premier Brownie – un appareil bon marché de la firme Kodak. Après une licence en peinture et en histoire de l’art, puis un master de photojournalisme à l’Université de Pennsylvanie, elle obtient une bourse et travaille un an en Turquie. De retour à New York à l’heure des grandes manifestations – antiracistes, féministes, pacifistes –, la photographe témoigne d’abord des grands bouleversements politiques et sociétaux de son pays. Tandis que la rue se mue en vaste théâtre de luttes, et devient par la même occasion le terrain de prédilection de Mary Ellen Mark, cette dernière se glisse parmi les foules de manifestants, arpente les parcs et les night-clubs de la ville, l’œil à l’affût et son appareil vissé au poing.

Mary Ellen Mark, Baiser dans un bar
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Mary Ellen Mark, Baiser dans un bar, 1977

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Tirage argentique • Coll. Mary Ellen Mark Foundation, New York • Courtesy The Mary Ellen Mark Foundation / Howard Greenberg Gallery

Mary Ellen Mark s’aventure là où les autres ne vont pas. Photographe sur le tournage du film de Miloš Forman Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975), elle découvre le quartier de sécurité pour femmes n°81 de l’hôpital d’État de l’Oregon. L’année suivante, accompagnée de son amie Karen Folger Jacobs, écrivaine et spécialiste en sciences sociales, elle passe plus d’un mois au côté de patientes atteintes de graves troubles psychiatriques, dont l’existence recluse est rythmée par des traitements lourds et les violences. Publiée dans un livre sous le titre Ward 81, cette série marque un tournant dans la carrière de la photographe : « Grâce à elles [les patientes], j’ai beaucoup appris sur la manière d’accéder à l’autre, et jusqu’où on peut aller pour faire une photographie », expliquera Mary Ellen Mark.

Photographe des marges

De la même manière, elle s’immisce, d’abord non sans mal, dans les bordels de Bombay où elle documente la vie des travailleuses du sexe, parfois à peine sorties de l’adolescence. Aussi bien dans la rue que dans l’intimité des chambres poisseuses, elle se lie d’amitié avec ces femmes, prostituées et maquerelles, qui finissent par lui ouvrir la porte de leur monde à la marge. Asha, Saroja, Mumtaz, comme Laurie de Ward 81 : toutes ces femmes retrouvent à travers l’œil de Mary Ellen Mark leur dignité, et ce bien que la photographe donne à voir leur quotidien de façon directe et sans fard.

Mary Ellen Mark, Rekha avec des perles dans la bouche, Falkland Road, Mumbai, Inde
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Mary Ellen Mark, Rekha avec des perles dans la bouche, Falkland Road, Mumbai, Inde, 1978

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Tirage à impression pigmentaire • Coll. Mary Ellen Mark Foundation, New York • Courtesy The Mary Ellen Mark Foundation / Howard Greenberg Gallery

Là réside toute la force du travail de Mary Ellen Mark, dont chaque image témoigne de la relation de confiance qu’elle établit avec chacun de ses sujets. Au début des années 1980, elle fait ainsi la rencontre de la jeune Erin Blackwell, 13 ans, qui survit dans les rues de Seattle en faisant la manche et en se prostituant. Ainsi débute entre la photographe et celle que l’on surnomme « Tiny », en raison de son physique de moineau, une collaboration longue de plus de 30 ans, qui aboutira à des dizaines d’images mythiques et à un documentaire nommé aux Oscars, Streetwise (1984), réalisé avec son mari Martin Bell. Jusqu’à sa mort des suites d’une maladie en 2015, Mary Ellen Mark suivra le destin cabossé de la jeune fille, ponctué par les grossesses et les rechutes dans la drogue, devenue au fil des années la triste icône des oubliés du rêve américain.

Photographe des marges, Mary Ellen Mark n’a eu de cesse de raconter en images des histoires de solitude et de misère. Mais contre toute attente, au beau milieu du marasme, la vie malgré tout jaillit. La bienveillance et le dévouement aussi, comme lorsqu’elle photographie en Inde mère Teresa au chevet de lépreux – l’un des rares visages connus au milieu de la foule d’anonymes qui composent son œuvre. L’humour enfin, lorsque son œil s’amuse avec les chiens acrobates d’une troupe de cirque ou les jeunes couples mal assortis des bals de promo. Une manière, sans doute, de conjurer le mauvais sort et l’absurdité de la vie.

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Mary Ellen Mark – Rencontres

Du 1 juillet 2024 au 29 septembre 2024

www.rencontres-arles.com

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