PHOTOGRAPHIE

Au BAL, l’Américaine Donna Gottschalk nous plonge dans l’intimité clandestine des lesbiennes de la fin des années 1960

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Ses images auraient pu ne jamais (re)voir le jour. Portraitiste de l’intime, la photographe américaine Donna Gottschalk (née en 1949) rencontre l’écrivaine française Hélène Giannecchini pour la première fois en 2023. De leur complicité naît un projet à quatre mains, entre photographies d’archives et récits de jeunesse au cœur des luttes LGBT+ des années 1960–1970 à New York.
Donna Gottschalk, Lesbians Unite, Revolutionary Women’s Conference, Limerick, Pennsylvanie
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Donna Gottschalk, Lesbians Unite, Revolutionary Women’s Conference, Limerick, Pennsylvanie, octobre 1970

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Photographie • Courtesy © Donna Gottschalk et Marcelle Alix

New York, 1968. « Sally, Billie, Binky, Chris, Jill, Marlene, Lynn, Sharon, Joan, Nancy, Suzy » et leur amie Donna Gottschalk arpentent le quartier d’Alphabet City, et filent vers les bars du Village ou de Chelsea. Elles n’ont pas 20 ans, portent des chemises d’homme et ont les cheveux courts. Elles sont ouvertement lesbiennes mais ne se photographient jamais dans la rue, c’est bien trop dangereux. C’est dans l’intimité qu’elles posent fièrement devant l’objectif : sur les escaliers de secours, le toit de leur immeuble et dans l’appartement de Donna, là où elles peuvent rire, vivre, s’aimer et exister.

Nous sommes un an avant les émeutes du Stonewall Inn, bar gay devenu mythique qui fut victime d’un violent raid policier. Un événement qui mettra le feu aux poudres des luttes pour les droits LGBT+ aux États-Unis. L’homosexualité est encore illégale, et toute personne qui ne porte pas de vêtements conforme à son genre peut être arrêtée par la police.

Donna Gottschalk, Jill, President Street, Brooklyn, New York
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Donna Gottschalk, Jill, President Street, Brooklyn, New York, 1968

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Photographie • Courtesy © Donna Gottschalk et Marcelle Alix

C’est également deux ans avant la toute première marche des fiertés de New York, en 1970, lors de laquelle Donna posera fièrement. En attendant, elle capture leur jeunesse sur pellicule noir et blanc (la couleur est alors trop chère) inspirée par la photographie documentaire de Diane Arbus et des jeunes Lee Friedlander et Garry Winogrand. Son appartement à la frontière d’Alphabet City et de l’avenue A devient « le lieu de l’amitié », un refuge pour toute personne en quête d’une communauté : sa famille, ses amies et les adolescentes queer victimes de violence, chassées de chez elles ou en errance.

Photographier pour ne pas oublier

« Je voulais qu’on se souvienne des miens », dira Donna Gottschalk qui documente inlassablement leurs soirées et leur quartier jugé malfamé, entre autoportraits, mises en scène du quotidien et portraits de serveurs au diner du coin. Derrière ces visages apparaissent les signes d’une époque marquée par de profondes inégalités et la naissance de forts mouvements sociaux. Donna n’imagine pas que ses clichés seront un jour exposés. Elle veut avant tout se souvenir de ses amies (aujourd’hui toutes disparues), certaine qu’elle finira sinon par les oublier. Alors, elle conserve précieusement leurs portraits. « Je vais te raconter leur histoire et ensuite ce sera à toi de le faire », confie-t-elle à Hélène Giannecchini, qui cosigne cette exposition.

Donna Gottschalk, Oak, Robin, Binky, Chris Et Moi, Bébés Gouines, E. 9th Street, New York
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Donna Gottschalk, Oak, Robin, Binky, Chris Et Moi, Bébés Gouines, E. 9th Street, New York, 1969

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Photographie • Courtesy © Donna Gottschalk et Marcelle Alix

Quarante ans les séparent mais leur amitié est immédiate lorsqu’en 2023 la Parisienne Hélène Giannecchini, écrivaine et théoricienne de l’art née en 1987, découvre le travail photographique de Donna Gottschalk. Partie à sa rencontre dans sa ferme du Vermont, la photographe lui ouvre alors ses archives. Ensemble, elles reviendront ensuite sur les pas de la jeune Donna en arpentant l’avenue A de New York, désormais gentrifiée. Passeront devant l’ancien salon d’esthéticienne de sa mère, échangeront leurs histoires sur les bancs du Tompkins Square Park. Des récits confiés par la photographe à la jeune commissaire seront tirés les touchants textes aujourd’hui placardés dans l’exposition.

La joie comme acte de résistance

« En faisant des photos j’ai voulu comprendre comment les miens ont réussi à survivre et j’ai trouvé de l’espoir pour ma propre vie. »

Si Donna quitte New York pour San Francisco avec ses sœurs Myla et Mary en 1971, elle demeure une activiste convaincue depuis son engagement dans le Gay Liberation Front à sa création en 1970. Elle assiste aux conférences tenues dans les grandes villes du pays et immortalise ses cercles politiques comme ses proches. Si le portrait reste sa forme de prédilection, elle s’essaie pendant ces quelques années sur la côte ouest à la photographie couleur et en plein air.

Ses photographies circulent dans des cercles fermés, mais la porte de son nouvel appartement reste toujours grande ouverte. Son logement, qui lui sert aussi de studio photo, est un lieu d’accueil et de rencontres. Donna Gottschalk a constitué ainsi peu à peu une archive de la dissidence et de l’engagement. Ses portraits de femmes révèlent une identité intime et politique nourrie par des liens forts, pour faire rempart à la solitude.

Donna Gottschalk, San Francisco
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Donna Gottschalk, San Francisco, juin 1972

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Photographie • Courtesy © Donna Gottschalk et Marcelle Alix

Les vies de ses amies ont construit la sienne. Comme celle de Marlene, sa meilleure amie, qui a progressivement cessé de donner des nouvelles jusqu’à disparaître au début des années 2000. Ou comme Myla, avec qui elle a entretenu, tout au long de leur vie, une relation unique de photographe à modèle. Myla, si ouvertement queer, photographiée pendant 40 ans, de son enfance à ses portraits en drag, de ses voyages sur la côte ouest jusqu’à sa disparition violente. « La solitude a endurci mes amies, mais elles ont aussi su transformer des espaces minuscules en lieux de joie. En faisant des photos j’ai voulu comprendre comment les miens ont réussi à survivre et j’ai trouvé de l’espoir pour ma propre vie. »

« Je suis ton pire cauchemar, je suis ton plus grand fantasme »

C’est à travers le récit de Donna et de ses proches, mis en lumière par Hélène Giannecchini dans un parcours émouvant et puissant, qu’on se rappelle encore et toujours de la force qui naît de l’amour. Les portraits capturés durant plusieurs décennies créent l’album d’une famille choisie, et viennent tisser une mémoire collective. L’exposition se conclut par un film réalisé pour l’occasion : I want my people to be remembered (Je veux que les miens restent dans les mémoires). Entre photographies de Donna, entretiens menés par Hélène et archives inédites, on découvre les rares enregistrements sonores de Myla, Jill, Donna et les autres. Un récit qui porte les voix d’une génération de femmes queer engagées et précaires, où l’intime s’entremêle à l’histoire collective.

Donna Gottschalk, A gauche « Myla, Sausalito, Californie », 1972-1973. A droite « Myla à seize ans, Mission District, San Francisco, 1972
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Donna Gottschalk, A gauche « Myla, Sausalito, Californie », 1972-1973. A droite « Myla à seize ans, Mission District, San Francisco, 1972

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Photographie • Courtesy © Donna Gottschalk et Marcelle Alix

À la fin de l’exposition, se révèle aussi une série d’autoportraits de Carla Williams, née en 1965 à Los Angeles. Alors qu’elle est encore étudiante en photographie dans les années 1980, cette dernière prend conscience de la sous-représentation des femmes noires dans l’histoire de la photographie américaine et décide de créer des autoportraits dans l’intimité de sa chambre, dans un désir d’auto-représentation qui vient aussi combler un manque.

Devenue historienne de la photographie, Carla Williams découvre une image datant de 1970 lors de la première marche des fiertés à New York. On y voit une jeune femme blonde tenant une pancarte avec ces mots : « I am your worst fear, I am your best fantasy. » (« Je suis ton pire cauchemar, je suis ton plus grand fantasme »). C’est lorsqu’elle prépare son exposition au BAL qu’elle comprend que cette femme n’est autre que Donna Gottschalk. Le portrait d’une autre femme photographe, devenue sa « sœur spirituelle », et qu’elle a conservé toute sa vie à la manière d’un talisman.

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Donna Gottschalk. Nous autres

Du 20 juin 2026 au 16 novembre 2025

www.le-bal.fr

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