Article réservé aux abonnés

Musée d'Orsay

L’Opéra, fabuleux laboratoire d’Edgar Degas

Par

Publié le , mis à jour le
On connaît le peintre des danseuses, mais un peu moins cette passion qu’Edgar Degas vouait plus généralement à l’Opéra. Dans ce monde clos, en perpétuelle effervescence, il trouve une véritable boîte à outils et l’occasion – rare pour l’époque – d’explorer le corps en mouvement. Une des mille et une facettes que révèle l’exposition « Degas à l’Opéra » au musée d’Orsay. 
Edgar Degas, Danseuse au bouquet, saluant sur la scène
voir toutes les images

Edgar Degas, Danseuse au bouquet, saluant sur la scène, 1878

i

Pastel sur papier marouflé sur toile • 72 x 77,5 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Stéphane Maréchalle

Edgar Degas, Danseuse nouant sa pantoufle
voir toutes les images

Edgar Degas, Danseuse nouant sa pantoufle, 1881–1883

i

Pastel sur papier • 62 × 49 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © National Gallery of Art, Washington

« J’ai enfermé mon cœur dans un chausson de satin rose. » Cette célèbre formule de Degas, poétique et imagée, révèle l’une des raisons pour lesquelles le destin du peintre va un temps être scellé à l’univers de l’Opéra, même si c’est d’abord la musique qui le passionne et le conduit en ce lieu. Dès les années 1860 et jusqu’à la fin de sa vie, dans l’espace clos du théâtre à l’éclairage artificiel, Degas croque les danseuses, mais également tous les espaces qui composent le lieu (scène, salle, coulisses) et tous les protagonistes qui l’habitent. Pendant une cinquantaine d’années, l’Opéra ne cesse ainsi de représenter pour le peintre une fabuleuse boîte à outils, devenant pour lui le prétexte à une pluralité d’expérimentations artistiques. Qu’il s’agisse des éclairages, des points de vue, des formats, des cadrages, de l’étude du mouvement et du geste, des couleurs – douces et vaporeuses, pour traduire les carnations, la blancheur des tutus ou les lumières éphémères, ou au contraire très franches – ou des techniques (sculpture, monotype, fusain, pastel, peinture sur toile, sur soie ou sur éventail…), Degas va puiser continûment dans l’écrin feutré de l’Opéra une inspiration renouvelée.

L’exploration du corps en mouvement

Le lieu offre tout d’abord à Degas l’occasion, rare à l’époque, d’explorer le corps en mouvement. Inlassablement, l’artiste observe et représente les postures et les gestes des danseuses, notamment, donnant l’impression que leurs mouvements ont été saisis sur le vif, quand cette retranscription d’une grande justesse résulte en réalité d’une étude méticuleuse. Les ballerines dansent sur scène, s’entraînent, se reposent, massent leur cheville pour la soulager, renouent le lacet de leur chausson ou remontent discrètement la bretelle de leur justaucorps. Dans Répétition d’un ballet sur la scène (1874), les attitudes gracieuses des danseuses en action, dans le fond, contrastent avec les poses inélégantes de celles au repos, au premier plan, baignées dans une atmosphère presque lunaire de camaïeux gris et blancs.

Edgar Degas, Le Foyer de la danse
voir toutes les images

Edgar Degas, Le Foyer de la danse, 1890-1892

i

Pastel sur papier • 62 x 49 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © National Gallery of Art, Washington

Le pastel, abondamment utilisé par Degas, lui permet d’approfondir ses recherches sur le mouvement, l’autorisant à travailler vite, pour saisir l’équilibre précaire d’une danseuse sur ses pointes ou l’instant d’un entrechat audacieux. Accentuant les gestes des ballerines, il souligne les mouvements de bras et de jambes par des touches rapides et floues, qui donnent aux tutus un côté aérien. C’est dans un tourbillon visuel qu’il nous entraîne avec un pastel sur monotype, L’Étoile (vers 1876)

Un œil photographique

À l’Opéra, Degas aiguise son regard. Alors que bon nombre de ses contemporains ont renié la photographie, il va quant à lui emprunter à cette innovation technologique majeure du XIXe siècle des formats ou des cadrages inédits qu’il reproduit dans ses œuvres. La dimension étroite et tout en longueur qu’il adopte pour Le Ballet à l’Opéra de Paris (1877) ou Le Foyer de la danse (1890–1892), telle une photographie panoramique, lui permet ainsi d’appréhender d’un seul coup d’œil la totalité d’un spectacle ou d’une répétition.

Edgar Degas, Le Ballet de Robert le Diable
voir toutes les images

Edgar Degas, Le Ballet de Robert le Diable, 1876

i

Huile sur toile • 76,6 × 81,3 cm • Coll. Victoria & Albert Museum, Londres • © Victoria & Albert Museum/ Bridgeman Images

Degas ose également des cadrages audacieux, comme dans Le Ballet de Robert le Diable (1876) où il représente au premier plan, non pas la scène, mais la fosse réservée à l’orchestre, ou dans L’Opéra (danseuses à l’ancien Opéra) (vers 1877), où les danseuses, dont on n’aperçoit pour certaines qu’une pointe ou une moitié de tutu, apparaissent coupées en deux et reléguées dans la partie gauche de l’œuvre, au profit de la scène et du décor. Un gros plan sur le spectacle depuis une loge, un instantané sur un moment volé en coulisses, un focus sur l’équilibre fragile d’une arabesque ou un effet de clair-obscur pour une scène nocturne sont autant de procédés qu’il emprunte à l’univers photographique.

De la sculpture au monotype : une perpétuelle expérimentation

Degas a toujours affiché son originalité et sa capacité à utiliser des matériaux différents de ses contemporains. L’Opéra lui offre l’opportunité de s’essayer à la sculpture pour saisir le mouvement dans sa troisième dimension ; là encore, il innove sur la forme comme sur le fond. Sa Petite danseuse de quatorze ans traitée en cire, un matériau considéré comme peu noble et tout juste bon pour des esquisses, se voit parée par l’artiste d’un vrai tutu de tulle et de véritables chaussons de danse. Aux yeux de la critique, qui la découvre lors de la sixième exposition impressionniste de 1881, cette statuette ultraréaliste, incarnant la prostitution, avec son visage bestial et sa pose faussement naïve, relève davantage de la marionnette que de l’œuvre d’art. Le monotype est encore l’un de ses secrets d’atelier : réalisé à l’encre grasse sur un support comme le verre ou le métal, puis pressé sur une feuille de papier, gratté, essuyé et souvent rehaussé de pastel, il lui permet d’explorer encore plus loin les possibilités du dessin et les effets lumineux.

Edgar Degas, Petite danseuse de quatorze ans
voir toutes les images

Edgar Degas, Petite danseuse de quatorze ans, 1921-1931 (d'après le modèle de 1881)

i

Statue en bronze patiné, tutu en tulle, ruban de satin, socle en bois • 98 x 35,2 x 24,5 cm • Coll. Musée d’Orsay • © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / René-Gabriel Ojeda

L’Opéra inspire Degas jusqu’aux décors de scène, dont il essaie de reproduire la matité par l’utilisation de la peinture à l’essence, notamment sur des éventails, accessoires appartenant au registre de l’opéra et présentant un format idéal pour ce type d’expérimentation picturale. Quant à la peinture sur soie, qui renvoie à l’univers des costumes de scène, elle lui ouvre un support de choix pour des œuvres délicates et féminines. L’Opéra, sujet d’une vie, aura définitivement été pour l’insatiable Degas une passion autant qu’un outil pour l’exploration et le renouvellement de son art.

Arrow

Degas à l'Opéra

Du 24 septembre 2019 au 22 janvier 2020

www.musee-orsay.fr

Arrow

À voir

Découvrez le documentaire d’Arte “Degas à l’Opéra” en avant-première et en intégralité sur BeauxArts.com du 29 septembre au 6 octobre.

Retrouvez dans l’Encyclo : Impressionnisme Edgar Degas

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi