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Edgar Degas, Danseuses bleues, vers 1893
Huile sur toile • 86 × 75,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais/Hervé Lewandowski
Homme au caractère difficile, méprisant les honneurs et la fortune, artiste juge impitoyable de lui-même, Edgar Degas exerçait une véritable fascination sur Paul Valéry. L’écrivain a déjà 65 ans en 1936, il est couvert de gloire – dont il n’est d’ailleurs guère dupe – et est devenu le poète officiel de la République lorsqu’il publie Degas, Danse, Dessin. Son grand ami de plus de vingt ans, Degas, est mort depuis dix-neuf ans déjà. Pour tracer le portrait sans concession de l’artiste, Paul Valéry avoue avoir fait appel aux souvenirs d’Ernest Rouart qui fut l’élève du peintre et dont le père, Henri Rouart, collectionneur et mécène, était un ami intime. Un ami indulgent aussi, face aux déclarations péremptoires, aux attaques perpétuelles formulées par Degas envers les autres artistes, dont il disait avec une ironie mordante : « C’est encore un de ces ermites qui savent l’heure des trains. » Parmi les artistes qu’il avait connus, il n’éprouvait de vrai respect que pour Ingres, qui lui avait donné sa première leçon : « C’est bon ! Jeune homme, jamais d’après nature. Toujours d’après le souvenir et les gravures des maîtres. »
Paul Valéry, Cahier – Femmes nues 127 AB, 1929
Manuscrit • 22 × 7 cm • Coll. BnF, Paris • © BnF, Paris
Quand Valéry fait la connaissance de Degas vers 1894, le maître habite un immeuble au 37 rue Victor-Massé, dans le 9e arrondissement de Paris. Il hésite parfois à sonner, appréhendant le caractère lunatique et atrabilaire du peintre. Livre étonnant que ce Degas Danse Dessin où s’entrechoquent en permanence réflexions sur l’art, le dessin, la couleur… « On ne trouve pas la prose achevée et publique, construite et aussi mûrie, qui est celle du Valéry de la vieillesse, indique Marine Kisiel, co-commissaire de l’exposition du musée d’Orsay. Il s’agit d’une chose curieuse et très délicate. » Valéry, lui aussi dessinateur, y tente vainement d’extraire des propos de Degas une vérité sur l’art ; il traque inlassablement la technique du peintre et ne se prive pas d’entremêler ses propres idées aux leçons qui lui sont délivrées.
Edgar Degas et Paul Valery, « Autoportrait, étude pour ‘Edgar Degas et le peintre Évariste de Valernes’ » et « Cahier – Autoportraits 165 », vers 1865 et 1935–1936
Ces deux oeuvres présentent Edgar Degas jeune et Paul Valéry âgé, même si l’on se souvient que le premier était largement l’aîné du second.
Manuscrit • 36,7 × 24,3 cm et 21 × 17 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris et Coll. BnF, Paris • © RMN-Grand Palais/Michel Urtado
L’écrivain et critique d’art Joris Karl Huysmans affirmait que Degas avait en horreur les danseuses qu’il peignait. Sans doute exagérait-il, mais Valéry confirme qu’il n’avait aucune volonté d’embellir les modèles, ses rapports avec les femmes ne cessant de l’interroger. Le dessin, l’art, importaient par-dessus tout. Telle était la grande leçon apprise par Valéry au contact de Degas : « Je ne puis préciser ma perception d’une chose sans la dessiner virtuellement, et je ne puis dessiner cette chose sans une attention volontaire qui transforme remarquablement ce que d’abord j’avais cru percevoir et bien connaître. » Mais encore : « Il faut dessiner dans l’état le plus éveillé, le dessin étant incompatible avec le rêve, marquer de l’indifférence aux courbes qui s’annoncent. »
François-Rupert Carabin et Edgar Degas, “Ballerine posant dans l’atelier” et “Danseuse à la barre”, 1895-1910 et non daté
Photographie et dessin au crayon noir • 9,6 × 5,6 cm et 30 × 20 cm • Coll. musée d’Orsay Paris • © RMNGrand Palais/Patrice Schmidt
« Le dessin n’est
pas la forme, il est
la manière de voir
la forme. »Edgar Degas
Degas souhaitait que son œuvre soit complète, non pas dans la perfection des détails mais dans l’impression globale qu’elle devait donner : le juste rapport des lignes, des dessins, des couleurs. Il n’allait jamais assez loin dans l’expression vigoureuse d’une forme, accordant une valeur fondamentale à « l’accent » du dessin. Mieux valait, rapporte Ernest Rouart, éviter de laisser traîner chez soi devant Degas une de ses œuvres anciennes. Il la regardait longuement, puis, pris d’une impulsion subite, il proposait de s’en saisir pour y apporter des retouches indispensables. Degas, ajoute Valéry, était animé d’une volonté sans faille, rempli de certitudes. Un donneur de leçons qui n’admettait pas d’en recevoir. « Mais enfin qu’est-ce que le dessin ? » l’interroge un jour le poète. « Le dessin n’est pas la forme, il est la manière de voir la forme », tranche Degas. Et Valéry de lui répondre que la formule lui paraît bien creuse, déchaînant la colère du vieux maître…
« D’ailleurs, s’interroge Valéry, repentant, quelques années plus tard, à quel titre ai-je pu pousser dans ses retranchements ce génie de l’art ? Homo additus naturae. L’art comme imitation de la nature, comprise et dominée par un homme idéal, un homme complet. » Et Valéry de déplorer, « l’art n’est plus l’acte de l’homme complet, le « grand art » qui exige que toutes les facultés de l’homme s’y emploient », faisant allusion à Degas comme aux grands génies de la Renaissance. Et, osons le dire, à lui-même qui fut écrivain, philosophe, poète, musicologue… et dessinateur. « Observer c’est, pour la plus grande part, imaginer ce que l’on s’attend à voir », conclut l’écrivain.
Degas Danse Dessin. Hommage à Degas avec Paul Valéry
Du 28 novembre 2017 au 25 février 2018
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