Article réservé aux abonnés
Ed Ruscha, The Back of Hollywood, 1977
Huile sur toile • 56 × 203 cm • Coll. MAC, Lyon • © Ed Ruscha
On peut ne jamais être allé à Los Angeles, mais y être parti mille fois. Avoir vu le serpent indolent et phosphorescent de Mulholland Drive égarer la raison, ou le fond des piscines dramatiquement limpides de David Hockney briller d’éclats insolents. Se souvenir du corps d’Elizabeth Short souriant de son ventre lacéré, ou de la gloire rongée des villas pompeuses de Sunset Boulevard. De Los Angeles, on sait qu’elle ressemble, de loin, à une grille de feu étincelant au soleil couchant, et qu’elle est bardée de signes – celui, d’abord, qui compose les neuf lettres capitales « H O L L Y W O O D » qui dansent sur le mont Lee. Ville déchet et ville glamour, last frontier et destination des après-midi télévisés, ville de lumières et de ténèbres. Los Angeles, une fiction. Le cinéma, la littérature, la musique ont fait de la réalité un rêve.
Vue de l’exposition « Los Angeles, une fiction » au MAC Lyon
Œuvres de Stanya Kahn et Evan Holloway
Courtesy Stanya Kahn & Susanne Vielmetter, Los Angeles Projects / Courtesy Evan Holloway & David Kordansky Gallery, Los Angeles / Photo Blaise Adilon
Les arts plastiques sont le dernier miroir déformant dans lequel Los Angeles a choisi de se regarder. Depuis une quinzaine d’années, on s’accorde à reconnaître que la cité californienne a remplacé New York comme hub de l’art aux États-Unis, attirant tout autant les galeristes que les jeunes artistes en quête d’émulation (et d’espace). S’y côtoient méga-musées et artist-run spaces, résidences et revues d’art. C’est ce territoire dense qu’une équipe nombreuse de commissaires et conseillers (le directeur du MAC Lyon Thierry Raspail, celui de l’Astrup Fearnley Museum d’Oslo, Gunnar B. Kvaran, les artistes Nicolas Garait-Leavenworth et Alex Israel, et les curateurs Hans Ulrich Obrist et Ali Subotnick) a exploré pour assembler œuvres et textes dans l’exposition « Los Angeles, une fiction ».
The Back of Hollywood d’Ed Ruscha, 1977 : c’est avec cette œuvre emblématique, vaste toile au format cinémascope de deux mètres de large, qu’aurait dû débuter l’exposition du musée d’Art contemporain de Lyon, comme les opening credits d’une vaste fiction en images. Elle ne vient pourtant qu’à mi-parcours, écrasant d’un coup les œuvres de ses cadets. C’est, vu de dos, le panneau « Hollywood » se découpant, noir plutôt que blanc, sur un coucher de soleil rouge sang. D’une puissance magistrale, l’œuvre aborde le mythe par son envers, sa violence inouïe, sa beauté abstraite. Au lieu de cela, c’est plutôt par l’anecdote que se déroule une majeure partie de l’exposition, à l’instar d’une installation comme Indoor Light d’Evan Holloway, plantes vertes sous lampes chauffantes qui évoquent un peu trop superficiellement la fausseté du décor californien [voir plus haut].
Kenneth Anger, Inauguration of the Pleasure Dome, Scarlet Woman (Marjorie Cameron), 1954-78
Vidéo, couleur, son • Durée 37 min 14 sec • Courtesy Kenneth Anger
On retiendra cependant quelques œuvres fortes dans la présentation du MAC. En préambule surgissent les images cramées de dinguerie du film Inauguration of the Pleasure Dome réalisé en 1954 par Kenneth Anger. Plus loin, une toile homo-érotique matissienne de David Hockney, Two Men in a Shower (1963), révèle l’hédonisme transparent de la ville de la libération sexuelle. Lui répond avec cynisme, cinquante ans plus tard, l’esthétique bubble-gum d’Alex Israel dans son autoportrait au profil de médaille fluorescent. On se délecte du délire autocentré du duo Ryan Trecartin et Lizzie Fitch, déployant leur sitcom trash dans une installation cauchemardesque, où pourraient dialoguer dans une schizophrénie toute californienne le matelas brûlé de Kaari Upson et les toiles de « paysages en pot » de Jonas Wood, présentés un peu plus loin. Enfin, le parcours se clôt sur une révélation : une place de choix est réservée au peintre Henry Taylor (très présent également à la Biennale du Whitney Museum jusqu’au 11 juin), qui, à presque soixante ans, évoque dans ses toiles et installations au réalisme vivace la violence à laquelle est confrontée la communauté noire de la ville.
David Hockney, Two Men in a Shower, 1963
Huile sur toile • 152 × 152 cm • Coll. Astrup Fearnley, Oslo • © Hockney Inc.
Mais le pouvoir d’évocation de la littérature met K.O. la plupart des propositions plastiques présentées. Dans les extraits affichés de manière très sobre sur les cimaises de l’exposition (réunis dans le catalogue), l’oisiveté, la violence latente, le luxe arrogant que l’on associe généralement à l’image de Los Angeles jaillissent des mots de T.C. Boyle, Joan Didion ou James Ellroy. À la manière de ceux de Vincent Bugliosi qui, dans Helter Skelter : l’affaire Manson (1974), lance cette image fulgurante : « Tout était si tranquille ce jour-là, racontera plus tard l’un des tueurs, que l’on aurait presque entendu jusqu’au fond du canyon les cubes de glace tinter dans les shakers à cocktail. »
Ou encore Cameron Lange, dans A Londoner’s Anti-Home (2012), résumant ainsi une sensation : « Il y a des pumas dans les montagnes et des coyotes dans les collines – des animaux affublés de noms si romantiques qu’ils rendent Los Angeles indomptable et pour toujours malveillante. Raymond Chandler, un autre Angeleno élevé en Angleterre, disait que lorsque soufflaient les vents de Santa Ana, « les épouses aigries affutaient leur couteau en étudiant le cou de leurs maris ». Parfois le gamin en moi se sent comme un cow-boy dans une ville-frontière qui attend que le désert la submerge. » Thomas Pynchon, enfin, révèle le « vice caché » (titre de son livre publié en 2009) de Los Angeles : « Des jets décollaient de l’aéroport dans le mauvais sens, les bruits de moteur ne traversaient pas le ciel là où ils auraient dû, si bien que les rêves de tout le monde en étaient perturbés, et encore, quand les gens trouvaient le sommeil. »
Los Angeles, une fiction
Du 8 mars 2017 au 9 juillet 2017
macLYON - Musée d'art contemporain de Lyon • 81, quai Charles de Gaulle • 69006 Lyon
www.mac-lyon.com
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique