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Et si, finalement, la Terre était plate ? Une insondable surface, un atlas illusoire sur lequel glissent seuls l’œil et le doigt ? Les images de Luigi Ghirri (1943–1992) caressent la carte du monde comme s’il n’était plus de territoire. La vague factice d’une cafét’ d’autoroute, un manège fantôme, un cosmos de carton-pâte, des longitudes brumeuses, des latitudes sans repères, un désert balnéaire, le piège d’un diorama… Au modeste enfant de Modène il suffit de cadrer dans le réel pour le faire vaciller ; pour en révéler la poésie insoupçonnée, quasi abstraite. Cadre dans le cadre, photo dans la photo, la mise en abyme a chez lui des habitudes rigoureuses de géomètre : normal, c’est ainsi qu’a commencé cet œil, venu à 30 ans passés à la photographie. Creuser l’image pour en dévoiler les failles, déjouer et rejouer constamment le simulacre… Aux yeux du singulier Italien, qui produit à partir de petits riens un corpus à nul autre pareil, « le photomontage est déjà là : c’est le monde réel ».
Son quotidien ? Les banlieues de sa ville pâlement seventies, les pastels aguicheurs d’une patrie en train de se reconstruire, de banales cartes postales. Il commence par « des voyages minimaux », dans les faubourgs de sa cité natale. Puis il élargit légèrement son cercle, poussant jusqu’aux côtes de l’Adriatique, voire la Suisse ou Paris. Traquant les images qui envahissent peu à peu les cités, Ghirri les fait défaillir. Il anéantit leur capacité de séduction immédiate, pour la complexifier jusqu’au vertige. Fustigeant la « destruction de l’expérience directe » que provoquait la société de consommation galopante (que dirait-il, vingt-cinq ans après sa mort, de notre ère Instagram ?), il n’avait qu’une ambition, « continuer à penser la photographie comme désir, image dialectique et peut-être utopie, pour montrer à l’autre notre stupeur vis-à-vis du monde ». Nomade de peu, Calvino de l’image, il ne connaissait pas plus beau périple que celui offert par l’atlas dans lequel il a appris à lire et à voir, enfant. Ainsi naît sa plus belle série, Atlante. « Dans ce travail, écrit-il, j’ai voulu accomplir un voyage dans le lieu qui efface le voyage lui-même, puisque tous les voyages possibles ont déjà été décrits et tous les itinéraires tracés. » Comme dans l’hiver de ses villégiatures, dans ses carrousels esseulés, un monde en suspens s’impose dans le cadre de ces cartes. En attendant Ghirri.
Luigi Ghirri, Modena, 1972
Photographie • Coll. CSAC, Università di Parma / © Succession Luigi Ghirri
Luigi Ghirri, Calvi, 1976
La photo comme voyage
« Je n’ai pas cherché à faire des photographies, mais des cartes, des mappemondes qui soient aussi des photographies », se plaisait à dire cet ancien géomètre devenu au fil des ans touriste conceptuel. Il s’amuse ici à mettre en abyme l’idée même de série dans ce simple présentoir de cartes postales. Pour lui, l’image à elle seule est un voyage.
Photographie • Coll. particulière / Courtesy Matthew Marks Gallery, New York / © Succession Luigi Ghirri
Luigi Ghirri, Brest, 1972
Vision trouble
Cette image, parmi les premières de Luigi Ghirri, appartient à une série intitulée, avec ironie à l’égard de la photographie « professionnelle », Diaphragme 11, 1/125, lumière naturelle. Réalisée de 1970 à 1979, elle rassemble « des personnes qui échappent peu à peu à [son] observation, occultées par des diaphragmes, des miroirs, des écrits, des vitres ».
Photographie • © Succession Luigi Ghirri
Luigi Ghirri, Modena, 1973
Une mise en abyme
Perspective frontale, composition au cordeau : du Ghirri à 200 %. Comme dans tous les clichés de cette série Vedute, l’artiste met en avant « l’acte de photographier en tant que moment de connaissance. La photographie existe déjà dans le réel sous forme d’encadrements, de structures, de fenêtres, d’espaces dans lesquels l’intérieur et l’extérieur, l’ouvert et le fermé se rejoignent. » Aucune image ne saurait illustrer plus parfaitement cette idée.
Photographie • Coll. CSAC, Università di Parma / © Succession Luigi Ghirri
Luigi Ghirri, Engelberg, 1972
La rue, ce collage
Où commence la réalité, où s’achève son simulacre ? Les publicités qui fleurissent dans les rues sont pour Ghirri l’occasion de créer de troublants photocollages.
Photographie • Coll. CSAC, Università di Parma / © Succession Luigi Ghirri
Luigi Ghirri, Bastia, 1976
Du passé dans le présent
Familier de l’œuvre de Giorgio Morandi, autant que de celle de Johannes Vermeer, de Caspar David Friedrich ou des peintres du Quattrocento italien, Ghirri a une façon radicale de marier romantisme et minimalisme.
Photographie • © Succession Luigi Ghirri
Luigi Ghirri, Hergiswill, 1972
Entre vrai et faux
Une image caractéristique de sa série Kodachrome, la première qu’il estime répondre à « une structure précise et articulée ». Il en définit ainsi les enjeux : « Mon intention n’était pas de parler de l’invasion des lieux extérieurs de vie par les images, mais plutôt d’offrir une analyse entre le vrai et le faux, entre ce que nous sommes et l’image de ce que nous devons être . »
Photographie • © Succession Luigi Ghirri
Luigi Ghirri, Bologna (détail), 1973
Le mouvement de l’immobile
« Si la photographie est un voyage, elle ne l’est pas dans le sens classique que suggère ce mot ; c’est plutôt un itinéraire que l’on dessine avec beaucoup de déviations et de retours, de hasards et d’improvisations, une ligne zigzagante. » Telle cette vague, prise dans un voyage immobile.
Photographie • Coll. CSAC, Università di Parma / © Succession Luigi Ghirri
Ghirri l'appassionato
Précurseur de la couleur, guère utilisée par les photographes quand il commença dans les années 1970, Luigi Ghirri reste un artiste méconnu en France. Aucune grande exposition ne lui a en effet jamais été consacrée ! Le Jeu de paume rassemble 14 de ses séries, de Kodachrome à Atlante. Où se dévoile sa passion à révéler un monde d’images, une réalité de carton-pâte pleine d’une intense poésie. À coups de tout petits formats se dessine ainsi une oeuvre infiniment singulière, quintessence d’un monde en trompe-l’œil.
Luigi Ghirri - Cartes et territoires
Du 12 février 2019 au 2 juin 2019
Jeu de Paume • 1, place de la Concorde • 75008 Paris
www.jeudepaume.org
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Un réel de substitution
De ses dérives sans but dans les faubourgs de Modène, Ghirri rapporte une collection de clichés qui semblent des collages, mais qu’il a pourtant extraits tels quels du réel. En résulte un vertigineux dialogue d’image à image, entre le réel et ce qu’il appelle son « substitut ». « La photographie est analogue à la réalité, et mes travaux sont à leur tour analogues à cette réalité de substitution », assurait-il.