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Joyau ouzbek, Samarcande regorge de monuments comme le mausolée Gur Emir où sont conservées les dépouilles de la lignée masculine timouride.
© LEMAIRE Stéphane / hemis
L’ombre d’Igor Savitsky plane sur l’Ouzbékistan. Né à Kyiv en 1915, parti étudier à Moscou, il se trouva réfugié à Samarcande quand les troupes allemandes attaquèrent l’URSS, en 1941. Là, celui qui se voulait peintre, se mêlant comme dessinateur à diverses campagnes de fouilles archéologiques, et l’une d’entre elles le mena au Karakalpakstan. C’est dans ce « pays des hommes au chapeau noir » que se situe la ville de Noukus.
Oural Tansikbayev, Kumgan, 1935
L’aiguière est un symbole de pureté et d’hospitalité en Ouzbékistan. Elle est ici représentée dans des tons fauves par Oural Tansikbayev (1904–1974), l’un des artistes phares du musée de Noukous, à l’ouest de l’Ouzbékistan. La cité était l’ancienne porte d’accès à la mer d’Aral, aujourd’hui asséchée, quasi disparue.
huile sur toile • 73,2 × 58 cm • © Coll. Musée Igor Savitsky, Noukous / Photo Harald Gottschalk
Longtemps interdite aux étrangers, elle abrite le second musée d’art moderne russe au monde, surpassé seulement en volume par l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Si ses modestes galeries exposent quelques chefs-d’œuvre, ses caves en sont remplies. Savitsky fut l’homme de ces collections. À partir des années 1960, en véritable chasseur d’art, il mena une traque à travers toute l’Union soviétique pour y récupérer des tombereaux d’œuvres maudites, celles signées par les artistes bannis qui peuplaient désormais les goulags, les asiles ou les cimetières. Il dressa ainsi, au fil de ses découvertes, un mausolée à ces victimes de la répression stalinienne.
Cet écrin perdu, ensablé non loin de la mer d’Aral, sis dans une ville morne aux larges avenues bordées d’immeubles branlants, n’exista longtemps que pour des poignées d’initiés. Et c’est toujours le cas, car bien qu’agrandi, le musée de Noukus reste à l’écart des chemins empruntés par les amateurs d’art. Aussi était-ce avec ferveur et appétit que l’on attendait de Yaffa Assouline, la commissaire générale de l’exposition de l’Institut du monde arabe, qu’elle nous en révèle les trésors. Il faudra nous contenter de peu : neuf tableaux extraits de ce temple des confins de l’Asie centrale, une goutte d’eau.
Idéalement sis sur la route de la soie, l’Ouzbékistan a vu au fil des siècles les civilisations se rencontrer : grecque, perse, turque, indienne, chinoise…
© Stéphane Humbert-Basset
À l’heure où Matisse découvrait le Maroc, les peintres russes trouvèrent dans cet Orient une couleur locale dont ils allaient badigeonner leurs œuvres.
Dommage évidemment car cette partie du monde dont le Turkestan fut, au début du XXe siècle, l’épicentre a hypnotisé les peintres russes. À l’heure où Matisse découvrait le Maroc, eux trouvèrent dans cet Orient une couleur locale dont ils allaient badigeonner leurs œuvres. La narcose orientaliste qui toujours baigna cette Asie centrale est une resserre d’imaginaire. Le voile qui la recouvre toutefois aujourd’hui se déchire, puisque deux expositions célèbrent simultanément à Paris ce territoire sur lequel se sont heurtées et mêlées des forces civilisationnelles d’une puissance impressionnantes.
Victor Ivanovitch Ufmtsev, Motif oriental, Non daté
L’une des très rares œuvres sorties du musée d’avant-garde russe fondé en 1966 par Igor Stavisky à Noukous, capitale de l’actuelle République autonome du Karakalpakstan. « Pour les artistes qui cherchaient à échapper aux villes de l’Union soviétique, l’Asie centrale a été un refuge, mais aussi un lieu où poursuivre des expériences artistiques, sous le prétexte de « suivre des traditions locales » », analyse Zelfira Tregulova, de la galerie Tretiakov (Moscou).
huile sur panneau • 65,2 x 65,2 cm • © Coll. Musée Igor Savitsky, Noukous / Photo Harald Gottschalk
Les ensembles monumentaux du Régistan (la grande place) de Samarcande, avec leurs madrasas (écoles coraniques), comme les mosquées et minarets de Boukhara, justifieraient à eux seuls le voyage.
De ces affrontements et osmoses d’hier, nos temps contemporains se font encore l’écho. Indépendante depuis 1991, l’ancienne République soviétique est un carrefour où peuples sédentarisés et nomades des steppes se sont frottés les uns aux autres. Territoires situés sur la route de la soie, terme qui mériterait d’être mis au pluriel tant les routes ici se croisèrent et se modifièrent, ils connurent une première période de développement avec ce que l’on résume sous l’appellation poétique de « cités-oasis » d’Asie centrale. Le bouddhisme s’y répandit dès le Ier siècle. Puis la prospérité crût aux siècles suivants et les influences perses, zoroastriennes et chrétiennes s’y complétèrent.
Une floraison de dômes ou la céramique épouse le ciel. Ici, ceux du mausolée Shah i Zinda à Samarcande.
© Tuul and Bruno Morandi – Hemis
C’est à partir du VIIIe siècle que l’Islam pénétra ces contrées, et son influence grandissante s’y traduisit par un rayonnement intellectuel dont les noms d’Avicenne ou d’Al-Bou-khari, le compilateur des hadiths (recueils des dires, faits et gestes du Prophète), sont les échos. Puis ce fut au tour de la civilisation turque de s’imposer jusqu’à l’invasion de Gengis Kahn, avant de voir surgir la figure de Timur Lang, dit Tamerlan, le fondateur de la dynastie des Timourides au XIVe siècle. Les ensembles monumentaux du Régistan (la grande place) de Samarcande, avec leurs madrasas (écoles coraniques), comme les mosquées et minarets de Boukhara, justifieraient à eux seuls le voyage. À défaut, on se contentera de cette offre muséale d’exception.
Dans ce vaste maelström d’influences exposé en des centaines de pièces, on notera l’importance de la sériciculture, l’élevage de vers à soie qui se développa à la fin du XVIIIe siècle, bientôt doublé par la culture du coton. Bijoux, caftans, chapans (manteaux), peintures, tapis et surtout suzanis, tentures à motifs de fruits, de fleurs, de soleils ou de lunes stylisés dont les plus beaux spécimens proviennent de Boukhara, où la broderie d’or se développa durant le règne de l’émir Muzak-Khan (1860–1885). On y verra encore des tissus, des chaussures, des pièces de sellerie, des armes mais aussi des photographies et des peintures orientalistes, en somme un bazar dans ce qu’il a de plus noble. Quand on saura que dans le terme abrbandi, l’art de tissu noué (connu sous le nom d’ikat en Indonésie), la racine abr signifie nuage, on comprendra mieux l’hypnotique et vibrant décor de ces étoffes.
Chapan de cérémonie de l’émir Mohammed Alim Khan I, Boukhara, XIXe siècle
Indémodable malgré les siècles qui passent, le chapan (manteau traditionnel) est toujours tenu en haute estime par les Ouzbeks. Ici un chapan d’apparat en velours et broderie d’or, exposé en majesté à l’Institut du monde arabe.
velours, broderie d’or • © Musée d'Etat de Boukhara / Photo Laziz Hamani
Il aura fallu des années avant de voir se concrétiser les deux expositions de l’Institut du monde arabe et du Louvre. À l’origine, ce sont les fouilles archéologiques menées par Rocco Rante qui ont créé un lien entre des équipes françaises et ouzbèkes. Des professionnels de la restauration d’œuvres se sont rendus sur place afin de sauver des pièces exceptionnelles, que l’on découvrira à Paris. Sept à huit personnes se sont installées à Tachkent et Samarcande pour mener à bien ces travaux. Des conventions internationales interdisent en effet d’intervenir sur une œuvre en dehors de son pays d’origine et quant à produire des copies, le bon sens s’y oppose car nombre d’États craignent de voir revenir sur leur sol… des reproductions à la place des originaux.
Peinture des ambassadeurs (détail), site d’Afrasiab, Samarcande, vers 660
Cette grande composition peinte du VIIe siècle qui couvrait les murs d’un salon de réception de 11 m de long à Samarcande est présentée partiellement au Louvre. Découverte par hasard en 1965 à l’occasion de la construction d’une route, elle a depuis 1980 son propre musée : l’Historical Museum of Afrasiab.
peinture murale • 250 × 670 cm • Coll. Historical Museum of Afrasiab, Samarcande • © MORANDI Tuul et Bruno – Hemis
Aujourd’hui, l’Ouzbékistan connaît une phase d’ouverture dont le tourisme est le fer de lance. Caractérisée par des investissements conséquents, cette nouvelle période de développement attise les convoitises. Des entreprises turques, iraniennes, chinoises, indiennes, coréennes se bousculent et se mélangent comme hier les cultures zoroastriennes, bouddhistes, juives et musulmanes qui, tout en s’affrontant, mixèrent leurs apports, ce dont les productions artistiques témoignent. À Tachkent, la capitale, des quartiers sans grâce naissent en périphérie quand, dans les villes légendaires de Samarcande ou Boukhara, une certaine frénésie immobilière se traduit hélas par des destructions patrimoniales regrettables. Bien entendu, ce que le pittoresque perd, le confort le gagne, et les trains qui ahanaient autrefois sur le réseau ferré local ont désormais cédé la place à des trains à haute vitesse de fabrication italienne. Si relier les villes mythiques n’est plus une aventure, ce n’est plus un cauchemar. L’Orient se rapproche.
Splendeurs des oasis d'Ouzbékistan
Du 23 novembre 2022 au 6 mars 2023
Musée du Louvre • Rue de Rivoli • 75001 Paris
www.louvre.fr
Sur les routes de Samarcande. Merveilles de soie et d’or
Du 23 novembre 2022 au 4 juin 2023
Institut du monde arabe • 1, rue des Fossés Saint-Bernard • 75005 Paris
www.imarabe.org
À lire
"Splendeurs des oasis d’Ouzbékistan"
Catalogue d’exposition sous la direction de Yannick Lintz et Rocco Rante coéd. El Viso / Musée du Louvre • 320 p. • 39 €
"Uzkekistan. Avant-garde Orientalists Tribute to Igor Stavitsky" par Yaffa Assouline
éd. Assouline 300 p. • 95 € (en anglais uniquement)
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