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ART CONTEMPORAIN

Lynette Yiadom-Boakye, portraitiste et poète compulsive à découvrir au Guggenheim de Bilbao

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Publié le , mis à jour le
Présélectionnée pour le prestigieux Turner Prize il y a dix ans, exposée depuis à la Biennale de Venise et au Mudam de Luxembourg, Lynette Yiadom-Boakye reste mal connue en France, où elle n’a pas encore bénéficié d’une grande exposition. On prendra donc la route pour la découvrir au Guggenheim de Bilbao, investi de trois années de peintures et de dessins, période prolifique qui raconte une pratique compulsive de l’art du portrait.
Lynette Yiadom-Boakye, Au-dessus du cœur et en dessous de l’esprit
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Lynette Yiadom-Boakye, Au-dessus du cœur et en dessous de l’esprit, 2021

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Huile sur toile • 60 x 50 x 3,6 cm • Courtesy de l’artiste, Corvi-Mora, Londres, et Jack Shainman Gallery, New York • © Lynette Yiadom-Boakye, Bilbao 2023

Lynette Yiadom Boakye devant son œuvre au musée Guggenheim, Bilbao, Espagne
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Lynette Yiadom Boakye devant son œuvre au musée Guggenheim, Bilbao, Espagne

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© Musée Guggenheim, Bilbao, Espagne

« J’écris quand je ne peux pas peindre et je peins quand je ne peux pas écrire. » À celui qui voudrait voir trop vite en Lynette Yiadom-Boakye (née en 1977), Britannique d’ascendance ghanéenne, un porte-drapeau de la cause noire, l’artiste ne répondra que par un discours purement artistique, éludant au passage : oui, bien sûr, chaque choix est politique, « mais ce n’est pas quelque chose que je définis ou explique ». Autrement dit, pas besoin d’en faire des tartines, veut-on lire en sous-texte. Si elle ne représente que des personnes noires, c’est davantage par instinct et parce qu’elle travaille à partir de ce qu’elle connaît que pour renverser la table. Il faut savoir que Lynette Yiadom-Boakye peint comme elle respire. Au quotidien, avec rapidité, presque avidité. Très « impatiente », elle l’affirme, elle ne travaille que sur une toile à la fois, et n’accorde à chacune que quelques heures − jamais plus d’une journée.

Tout naît de son imagination

Fait atypique dans la peinture figurative contemporaine, Lynette ne recourt jamais à des photographies ou à des modèles pour ses compositions. Il y a bien, dans son imaginaire, la trace d’amis et de proches, de poses et d’œuvres aimées, mais elle attaque toujours la toile sans image-support… Et tout naît de son imagination. Souvent en musique (d’ailleurs, une playlist est disponible sur simple déverrouillage d’un QR code, afin d’avancer dans l’exposition accompagné des morceaux qu’affectionne l’artiste), elle travaille sur des toiles de coton et de lin. Ces dernières sont plus rugueuses, irrégulières. À ce sujet, elle confie en riant qu’elle sent de plus en plus en vieillissant la difficulté de ce support revêche (« plus dense, plus riche, mais plus fatiguant ») ; de fait, le lin change l’aspect de ses toiles puisque sa trame apparaît nettement sous la peinture, et confère aux portraits un côté brut, qui attire l’attention sur la matière, l’humidité ou la sécheresse des couleurs.

Lynette Yiadom-Boakye, Repos divin
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Lynette Yiadom-Boakye, Repos divin, 2021

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Huile sur lin • 90 × 85 × 3,6 cm • Courtesy de l’artiste, Corvi-Mora, Londres, et Jack Shainman Gallery, New York • © Lynette Yiadom-Boakye, Bilbao 2023

Elle parle avec légèreté, humour, semble flotter un peu au-dessus du sol.

Lors de la visite qu’elle accorde aux journalistes internationaux venus découvrir son travail, harmonieusement réparti dans quatre galeries du Guggenheim, Lynette Yiadom-Boakye évoque sa pratique de l’écriture (un texte est à lire dans le catalogue) comme le choix de ses titres poétiques, qui sont la touche finale de chaque œuvre et font le lien entre ses deux pratiques textuelles et plastiques (« Many Murmurs », « Twenty Devotions », « The Two Auks of January »…). Elle parle avec légèreté, humour, semble flotter un peu au-dessus du sol, avec ses grandes lunettes extravagantes et sa rondeur bienveillante. Avec sa commissaire Lekha Hileman Waitoller, elles commenteront longuement leurs choix scénographiques, le rythme créé par l’alternance des tailles d’œuvres, les couleurs des murs (on notera l’usage d’un superbe vert foncé), la disposition des toiles et des dessins, accrochés dix centimètres plus bas que d’ordinaire, pour correspondre à la taille de l’artiste qui assume, encore une fois en riant, de ne pas être très grande.

Vue de l’exposition de Lynette Yiadom Boakye : “Nul crépuscule n’est trop puissant” au Musée Guggenheim, Bilbao, Espagne
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Vue de l’exposition de Lynette Yiadom Boakye : “Nul crépuscule n’est trop puissant” au Musée Guggenheim, Bilbao, Espagne

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© Musée Guggenheim, Bilbao, Espagne

Lynette Yiadom-Boakye, Courants extatiques
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Lynette Yiadom-Boakye, Courants extatiques, 2021

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Huile sur lin • 100 × 80 × 3,6 cm • Courtesy de l’artiste, Corvi-Mora, Londres, et Jack Shainman Gallery, New York • © Lynette Yiadom-Boakye, Bilbao 2023

Son exposition au Guggenheim fait partie d’un cycle consacré aux artistes femmes (elle précède la Japonaise Yayoi Kusama et l’Espagnole Cristina Iglesias). Lynette Yiadom-Boakye a choisi de resserrer la sélection des œuvres sur une période allant de 2020 à 2023, autrement dit hantée par le Covid-19 et les obligations de confinement. « Un peu comme tout le monde, je ne savais pas trop quoi faire de moi-même », dit-elle en conférence de presse. De ces temps étranges, isolés, elle confie encore : « j’ai finalement été très productive. J’ai beaucoup essayé, expérimenté. » Une énergie phénoménale, dont elle a conservé en elle la lumière, et c’est pourquoi elle apparaît désormais si gaie. Lynette invite d’ailleurs à la liberté : les quatre galeries qu’elle investit se visitent dans n’importe quel ordre. Les peintures et les dessins au fusain sont mélangés.

De l’intime aux fulgurances magiques

Sur ses toiles, il y a des fulgurances. Des moments d’intimité parfaitement saisis (« je ne le planifie pas forcément ainsi », raconte-t-elle, rappelant en cela son rapport non explicité à la politisation de ses corps noirs). C’est, par exemple, la main posée par un personnage debout sur un autre, assis, qu’on identifie immédiatement comme maternel alors que n’apparaît aucune différence d’âge (ou de genre) entre les deux personnages (Peace Channel East, 2021). Des fulgurances magiques, aussi, comme celle de cet homme en combinaison irisée qui sort de l’eau et nous fixe, tel un héros amphibie (The Raven in Rapture, 2023). Sa palette joue souvent d’agglomérats de couleurs, qui créent autour des corps et des visages une aura vibrante (Barnacle Goose, 2021). Devant la gourmandise d’une jeune femme dégustant tartes et fruits rouges (Lucid, Liquid, Lava or Late, 2022), on n’est pas étonné de l’entendre citer, parmi ses cinéastes favoris (Rainer Werner Fassbinder, Claude Chabrol, Michael Haneke) l’Espagnol Pedro Almodóvar ; il y a, aux coins des yeux de la jeune femme, un peu du rouge du fruit dégusté. C’est toute la force du peintre : jouer de couleurs. Brunes, ou d’autres.

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Lynette Yiadom-Boakye. Nul crépuscule n’est trop puissant

Du 31 mars 2023 au 10 septembre 2023

www.guggenheim-bilbao.eus

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