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Madame d’Ora, Actrice et danseuse Elsie Altmann-Loos, 1922
© Photostudio Setzer-Tschiedel, Vienne
Rien ne prédestinait la jeune Dora Kallmus au fabuleux destin de portraitiste qui fut le sien. Née en 1881 à Vienne dans une famille aisée, elle grandit dans un environnement privilégié, mais perd sa mère alors qu’elle n’est qu’une enfant. Fille d’un couple d’intellectuels juifs, elle voyage à travers l’Europe dès son plus jeune âge, et c’est d’ailleurs à la faveur d’un séjour sur la Côte d’Azur qu’elle découvre la photographie. Elle a 23 ans et y achète son premier appareil, un boîtier Kodak. Fascinée par ce nouveau mode d’expression, elle décide d’en faire son métier.
Devenir photographe professionnelle, lorsqu’on est une femme, est alors une gageure. L’enseignement formel du médium est réservé aux hommes, mais la jeune Dora ne se laisse pas abattre ; elle devient, en 1905, la première femme à rejoindre le cercle de la Société des photographes autrichiens, et expose pour la première fois en 1906 dans un photo-club de Vienne. L’année suivante, elle entre en apprentissage pendant cinq mois à Berlin chez un illustre portraitiste allemand, Nicola Perscheid. Là, elle se lie d’amitié avec Arthur Benda, assistant du photographe, et ouvre avec lui son atelier dès son retour à Vienne à l’automne 1907, sous un nom d’emprunt : la carrière de Fraülein d’Ora est lancée.
Portrait de Dora Kallmus en Kimono avec une ombrelle japonaise en 1925
© Imagno – Franz Hubmann Collection / LA COLLECTION
On lui reconnaît son immense talent de portraitiste, et plus particulièrement sa capacité à donner à ses sujets une expression d’un naturel étonnant.
Pendant des années, l’Atelier d’Ora tire le portrait de dizaines d’artistes, créateurs et membres de la haute société d’Autriche et d’Europe. En 1909, une exposition de plus de 100 clichés de Kallmus est largement plébiscitée par les médias. On lui reconnaît déjà son immense talent de portraitiste, et plus particulièrement sa capacité à donner à ses sujets une expression d’un naturel étonnant, loin des représentations figées de l’époque. Les plus grands défilent devant son objectif : la famille Habsbourg et d’autres membres de l’aristocratie viennoise, mais aussi des artistes comme l’attestent entre autre un portrait du peintre Gustav Klimt ou ce cliché de l’actrice et danseuse Elsie Altmann-Loos [ill. en une], d’une stupéfiante modernité.
Madame d’Ora, “The Dolly Sisters” et “Modèle avec un chapeau Madame Agnès”, vers 1928-1928 et 1938
Photographies • Coll. The Jewish Museum, New York / Photoinstitut Bonartes, Vienne
Elle devient l’intime de nombreux designers, mannequins et directeurs de magazines de mode, et photographie les grands noms de l’époque.
C’est à Paris que la carrière de Madame d’Ora connaît son apogée : dès 1922, elle voit ses photographies publiées pour la première fois dans le Vogue français, puis dans L’Officiel de la couture et de la mode l’année suivante. Elle emménage à Paris en 1925, et son travail se tourne résolument vers la mode. Il faut dire que la jeune Dora rêvait, lorsqu’elle était enfant, de devenir couturière, carrière qui n’était pas au goût de son père ; sa passion pour le sujet n’est donc pas nouvelle. Elle devient l’intime de nombreux designers, mannequins et directeurs de magazines de mode, et photographie les grands noms de l’époque tels Cristóbal Balenciaga, Coco Chanel, Jeanne Lanvin ou Madame Agnès, ainsi que leurs créations.
Mais la guerre met un terme au faste et à la légèreté de cette vie d’artiste : en 1940, les Nazis occupent Paris, et Kallmus doit fermer son studio et fuir la ville. La photographe parvient à se réfugier en Ardèche où elle mène une vie semi-clandestine, tandis que sa sœur Anna et nombre de membres de sa famille et de ses amis sont faits prisonniers. Ils décèderont, dans le camp de concentration de Chełmno, en Pologne. Dora Kallmus revient à Paris après la guerre, mais les atrocités qu’elle et les siens ont vécu affectent profondément son travail qui prend une teinte nettement plus sombre.
Madame d’Ora, “Femme supportant son mari malade dans un camp de réfugiés en Autriche” et “Elizabeth Strong-Cuevas dans un costume Pierre Balmain pour une fête organisée pour son père”, 1948 et 1953
Photographies • Coll. Museum für Kunst und Gewerbe Hambourg • © Nachlass Madame d’Ora, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg
Si son goût pour la mode et la couture demeure, Madame d’Ora change radicalement de sujet pour ce qu’elle appellera « son grand travail final ».
Madame d’Ora a plus de 65 ans lorsqu’elle rouvre son atelier parisien, mais sa réputation et son carnet d’adresses lui permettent de reprendre rapidement le travail. Elle réalise en 1948 une série de photographies poignantes de personnes déplacées dans des camps de réfugiés au lendemain de la guerre, pour le compte de l’Organisation des Nations Unies. Ses portraits sans fard d’enfants, de personnes âgées et de survivants des camps de concentration contrastent fortement avec ses clichés historiques.
Pour rester à flot financièrement, elle continue à accepter des commandes privées, comme celle de l’excentrique Jorge Cuevas Bartholín, plus connu sous le surnom de marquis de Cuevas, qui lui confie en septembre 1953 la couverture photographique d’une soirée déguisée à Biarritz au thème flamboyant : Versailles. Les fastueux costumes des 2 000 invités sont impeccablement rendus par Kallmus, qui retouche même ses photos afin de faire disparaître tout élément anachronique. Mais si son goût pour la mode et la couture demeure, Madame d’Ora change radicalement de sujet pour ce qu’elle appellera « son grand travail final ».
Madame d’Ora, Jambes de vache coupées dans un abattoir parisien, vers 1953–1954
Photographie • Coll. Museum für Kunst und Gewerbe Hambourg • © Nachlass Madame d’Ora, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg
De 1949 à 1958, Kallmus fait le tour des abattoirs de Paris et produit ainsi une série aux antipodes de tout ce qu’elle avait pu faire dans le passé. Sans doute aussi son œuvre la plus saisissante. Il faut imaginer cette dame âgée en tailleur impeccable, les pieds dans une mare de sang et son appareil à la main, en train de photographier les bêtes dépecées. Madame d’Ora parvient à conférer une humanité et une dignité troublantes à ces corps que la vie a quittés, en écho sans doute aux juifs assassinés dont elle jugeait le sort comparable à celui d’animaux menés à l’abattoir.
Madame d’Ora, L’Écrivain Colette, 1954
Photographie • Coll. Museum für Kunst und Gewerbe Hambourg • © Nachlass Madame d’Ora, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg
Les portraits pris à la fin de sa vie, notamment de Colette, Pablo Picasso ou encore de son ami Maurice Chevalier endormi, traduisent également la dimension plus profonde, et souvent sombre, de son œuvre. Madame d’Ora meurt en 1963 à l’âge 82 ans, laissant un corpus aussi contrasté que son parcours : riche, glamour et torturé.
La surface et la chair. Madame d'Ora
Du 18 février 2023 au 16 avril 2023
Pavillon Populaire • 34000 Montpellier
www.montpellier.fr
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