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Michael Rakowitz dans son exposition “Réapparitions”au FRAC Lorraine à Metz
© Fred Dott
Au FRAC Lorraine, l’illusion est parfaite : les artefacts des œuvres pillées depuis l’invasion américaine en 2003 sont exposés sous vitrine, sur socle et accompagnés d’un cartel relatant leur histoire – comme si les trésors originels venaient juste d’y être transférés. Sur la signalétique également, des citations d’Irakiens : « En assistant aux pillages, j’ai eu le sentiment d’être un homme qui a perdu sa bien-aimée au large de l’océan, et qui attend debout sur le rivage qu’elle réapparaisse » écrit, lyrique, Abdulameer Al-Hamdani, ancien ministre de la Culture irakienne, à qui Michael Rakowitz semble redonner espoir grâce à ses « réapparitions », comme il les appelle… Plus précisément des copies faites à partir d’emballages alimentaires du Moyen-Orient et de journaux arabes locaux.
Michael Rakowitz, The invisible enemy should not exist (détail), Vue d’exposition Réapparitions, février à juin 2022, Frac Lorraine, Metz, 2021–2022
Courtesy Galerie Barbara Wien, Berlin / © Fred Dott
Le travail d’une vie… Car ce sont environ 15 000 pièces du musée national de Bagdad qui furent dérobées, détruites ou vendues sur le marché noir par des troupes armées appelées « fedayin ». Grâce à la base de données de l’Institut Oriental de l’Université de Chicago et des informations publiées sur le site d’Interpol, l’artiste, aidé d’une trentaine d’assistants, les refaçonne en matériaux récupérés. Parmi les objets disparus, on compte un bon nombre de sceaux-cylindres utilisés il y a des millénaires pour signer des documents – de si petits trésors que les pilleurs s’en étaient emparés par centaines ! Mais à Metz, le visiteur peut à nouveau observer ces minuscules tampons cylindriques accompagnés de leur impression, colorés par les bouts de journaux avec lesquels ils ont été minutieusement confectionnés. Une manière émouvante de redonner vie à un patrimoine exceptionnel…
Michael Rakowitz, May the Arrogant Not Prevail, 2010
Emballages retrouvés en Arabie et papier journal, colle, carton et du bois. • 493.4 × 597.5 × 95.3 cm • Collection Museum of Contemporary Art Chicago, Gift of Marshall Field’s by exchange, 2015.4 • © Nathan Keay © MCA Chicago
Un patrimoine dont l’artiste n’a jamais pu profiter – incapable de se rendre en Irak, où la situation (depuis la guerre en 2003 menée par les États-Unis et l’invasion de l’État islamique en 2014) est encore trop dangereuse. En revanche, ses grands-parents, d’origine juive arabe, y ont vécu jusque dans les années 40, avant que les émeutes antijuives à Bagdad (le massacre nommé « Farhoud ») ne les poussent à se réfugier quelques années plus tard aux États-Unis. Michael Rakowitz naît à Great Neck, dans l’État de New York, en 1973, plongé dans la culture irakienne. « Chez mes grands-parents, je n’avais qu’à jeter un œil sur les étagères remplies de paquets de riz, de nourriture venant d’Irak pour savoir d’où je venais. C’était comme un portail spatial », se souvient-il. Dans les années 90, il étudie les arts appliqués au Purchase College de New York puis décroche une maîtrise en études visuelles du prestigieux MIT (Massachusetts Institute of Technology). Puis il commence à enseigner en 2002 au département d’études sculpturales du Maryland Institute College of Art, avant de se lancer dans… l’importation de sirop de dattes irakiennes !
« Ce sera un très mauvais business » lui dit-on. Ce à quoi il répond : « Oui, mais ça sera du grand art. »
Doué pour les anecdotes, Michael Rakowitz s’explique avec son fort accent américain : alors que sa mère a longtemps été déçue de ne trouver aucun sirop de dattes à son goût aux États-Unis, il réussit un jour à dénicher un pot provenant du Liban dans une épicerie spécialisée. Observant l’emballage, le directeur du magasin lui annonce alors que le sirop ne provient pas du Liban comme indiqué, mais de Bagdad – car il a dû être acheminé dans plusieurs pays en raison des sanctions des Nations unies contre l’Irak. Pour Michael comme pour sa mère, c’est une surprise teintée d’amertume… En 2004, à la fin des sanctions, le jeune homme se décide alors à importer des dattes irakiennes pour les vendre à New York. « Ce sera un très mauvais business » lui dit-on. Ce à quoi il répond : « Oui, mais ça sera du grand art. »
Michael Rakowitz, The invisible enemy should not exist, 10 500 boîtes de sirop de dattes irakiennes vides
Trafalgar Square, Londres, Royaume-Uni • © Robert Evans / Alamy / Hemis
La preuve : en 2017, il se sert de quelque 10 500 de ces conserves de sirop pour construire sa gigantesque reproduction d’un « Lamassu », sculpture d’une divinité assyrienne sous forme de taureau ailé, fièrement érigée sur l’une des colonnes du Trafalgar Square de Londres ! Alors que ce gardien monumental se tenait depuis 700 av. J.-C. à l’entrée de la porte Nergal à Ninive, l’une des plus vieilles cités de Mésopotamie (et l’actuelle ville de Mossoul), il avait été tragiquement détruit en 2015 par l’État islamique… En même temps que le site archéologique de Nimrud, dont l’artiste a commencé à reconstituer les deux cents panneaux muraux du palais assyrien, exactement tels qu’ils étaient la veille de leur destruction par Daech.
Le Frac en expose quelques-uns, époustouflants de minutie (à la préciosité feintée par les morceaux de papier journal !) – mais certaines zones sont complètement noircies : elles correspondent aux parties dérobées durant les fouilles, notamment celles du British Museum au XIXe siècle…
Michael Rakowitz, The invisible enemy should not exist (Room G, Northwest Palace of Nimrud), 2019, Vue d’exposition Réapparitions, février à juin 2022, Frac Lorraine, Metz
Courtesy Galerie Barbara Wien, Berlin / © Fred Dott
Cela ne fait aucun doute : des restitutions s’imposent, que Michael Rakowitz tente d’engager. Il a déjà réussi à convaincre un musée américain de restituer un relief assyrien à l’Irak. Encore mieux : il essaye actuellement de convaincre le British Museum de rendre un de ses « Lamassu », en échange de son artefact commandé en 2018 pour le Trafalgar Square. Si le musée refuse, alors l’artiste propose que le Royaume-Uni et l’Irak deviennent copropriétaires de sa sculpture, pour la faire voyager d’un pays à l’autre, en « œuvre d’art diasporique (…) montrant la voie à suivre vers de nouvelles conversations qui posent des questions urgentes sur la propriété et les collections » explique l’artiste. Quant à ses « réapparitions », elles continueront d’affluer, tels des fantômes destinés à hanter les collections des musées.
Michael Rakowitz - Réapparitions
Du 25 février 2022 au 12 juin 2022
Frac Lorraine • 1 Rue des Trinitaires • 57000 Metz
www.fraclorraine.org
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