Alphonse Mucha, La Danse, série « Les Arts » (détail), 1898
Lithographie en couleurs • 60 x 38 cm • © Mucha Trust 2023
Pensives ou mutines, de gracieuses jeunes femmes posent telles des icônes, auréolées de motifs décoratifs. Semées de fleurs ou de pierres précieuses, leurs chevelures ondulent au milieu d’un tourbillon de lignes végétales ou de pétales emportés par le vent… Célèbre dans le monde entier, le style Mucha, qui a lancé les bases de l’Art nouveau, continue de faire rêver le public grâce à ses jeux de courbes et de contre-courbes, et à ses élégantes figures féminines tracées à la ligne claire, serties de motifs décoratifs précieux et de végétaux d’une finesse inouïe.
Mais l’exposition ne se cantonne pas à ces divines affiches. La première salle annonce la couleur en juxtaposant des œuvres emblématiques de son travail de lithographe Art nouveau, comme La Plume (1899), à un autoportrait de 1899, peint à l’huile dans un tout autre style : dans des tons bruns, l’artiste né en Moravie se représente vêtu d’une chemise folklorique slave, la roubachka.
Alphonse Mucha, Portrait de Jaroslava, 1927–1930
Huile sur toile • 73 × 60 cm • © Mucha Trust 2023
« Alphonse Mucha s’est toujours interrogé sur son identité slave et a défendu l’indépendance du peuple slovaque, alors sous domination de l’Empire austro-hongrois, explique Tomoko Sato, conservatrice à la fondation Mucha à Prague et commissaire de l’exposition. Nous voulions montrer (ce qui est beaucoup moins connu du grand public) que Mucha était aussi un philosophe, un penseur politique et un peintre engagé ».
La deuxième salle retrace sa découverte par l’actrice Sarah Bernhardt. Installé à Paris en 1887, l’artiste hérite un peu par hasard, alors que tous les affichistes sont en congés pour Noël, d’une mission urgente : réaliser une affiche pour la star. Enchantée par son style novateur, la vedette signe immédiatement avec lui un contrat de six ans ! Gismonda, Lorenzaccio, La Dame aux camélias… Pour symboliser chaque pièce de théâtre, Mucha (qui n’est pas seulement son affichiste mais son costumier, son décorateur et son créateur de bijoux) représente l’actrice en pied, telle une icône solennelle, dans une atmosphère unique. Le « style Mucha », qui sera rebaptisé « Art nouveau », est né !
Alphonse Mucha, À gauche, Gismonda, lithographie couleur de 1894. À droite, Médée, lithographie couleur de 1898
216 × 74,2 cm / 206 × 76 cm • © Mucha Trust 2023
« La plupart des affichistes de l’époque, comme Jules Chéret, utilisaient des couleurs chimiques très vives. Mucha, lui, retourne à des couleurs plus pâles, plus proches de celles de la nature », explique Marcus Mucha, l’arrière-petit-fils de l’artiste. « Même s’il s’agit de publicités, il les réalise comme des œuvres d’art offertes au peuple ». Ses affiches sont d’ailleurs si belles que les gens les découpent dans la rue pour les ramener chez eux ! Dans les salles suivantes, on se délecte de ses panneaux décoratifs du même style où de belles jeunes femmes y incarnent des fleurs, des saisons, divers arts ou moments de la journée, puis de ses savoureuses et inventives publicités pour du chocolat, du papier à cigarettes, des biscuits ou du champagne.
« L’artiste aux goûts mystiques photographie même des personnes hypnotisées, puis s’en inspire notamment pour les yeux effarés de Sarah Bernhardt. »
Pour la première fois en France, l’exposition présente aussi des photographies prises par Mucha, qui faisait poser des modèles afin d’en tirer des clichés dont il se servait ensuite pour ses œuvres. En compagnie d’amis scientifiques, l’artiste aux goûts mystiques photographie même des personnes hypnotisées, puis s’en inspire notamment pour les yeux effarés de Sarah Bernhardt sur l’affiche de sa pièce Médée ! L’exposition présente également certains de ses pastels jamais montrés, très différents de son style d’affichiste calculé et soigné : des visions bleues et abstraites où dansent des formes floues et torturées, expressionnistes…
« Mucha était tellement multifacette qu’on ne cesse de découvrir de nouvelles choses à son sujet. Cela s’explique en partie par le fait que lorsque la Tchécoslovaquie s’est retrouvée derrière le rideau de fer, ses œuvres ont failli être détruites par les communistes, puis y sont finalement restées cachées jusqu’à la chute du bloc soviétique », explique Tomoko Sato.
Alphonse Mucha, Rêverie, 1898
Lithographie en couleurs • 72,7 × 55,2 cm • © Mucha Trust 2023
Pour l’Exposition universelle de 1900, Mucha est missionné pour réaliser les peintures murales du pavillon de la Bosnie-Herzégovine. L’artiste se rend dans les Balkans et présente la vraie histoire de son peuple, mais son travail est refusé par l’Empire austro-hongrois, qui lui demande à la place une image édulcorée. Marqué par cette censure, Mucha décide de se lancer dans la peinture d’histoire pour représenter sa propre vision politique.
Grâce à la fondation Mucha, l’hôtel de Caumont expose un bel ensemble d’huiles sur toile dont un chef-d’œuvre, Chant de Bohême [ill. ci-dessous], mais aussi des peintures méconnues où la fumée d’une bougie dessine la forme de la Tchécoslovaquie. « Ces peintures parlent des espoirs et des inquiétudes de son peuple, » explique Marcus Mucha. En 1918, lors de l’indépendance de la Tchécoslovaquie, l’artiste s’implique en dessinant les billets de banque et les timbres de sa nouvelle nation.
Alphonse Mucha, Chant de Bohême, 1918
Huile sur toile • 100 × 138 cm • © Mucha Trust 2023
Cet amour pour l’identité slave a toujours été présent en filigrane dans ses affiches. Ainsi, la fin du parcours attire l’attention sur les roues de fleurs Art nouveau auréolant ses figures féminines, qui évoquent des icônes slaves. À l’inverse, La Vierge aux lys [ill. ci-dessous], grand tableau destiné à un projet de décor pour une église de Jérusalem en 1902, prouve comment l’artiste a su concilier en peinture des éléments patriotiques (chemise folklorique, couronne de fleurs…) et son style décoratif : protégée par la Madone et entourée d’une profusion onirique de fleurs blanches, la jeune paysanne au premier plan semble rêver à l’avenir du peuple slave.
Alphonse Mucha, La Vierge aux lys, 1905
Tempera sur toile • 247 × 182 cm • © Mucha Trust 2023
De 1910 à 1928, Mucha réalise une grande « Épopée slave » en peinture : un ensemble de vingt tableaux étonnants d’inspiration nationaliste et symboliste, contant l’histoire de son peuple du IIIe au XXe siècles. Ces œuvres monumentales, dont les plus grandes mesurent huit mètres sur six, sont compilées dans la dernière salle au sein d’une projection immersive en musique conçue par Culturespaces… Le seul (gros) bémol de l’exposition, car la qualité des visuels projetés laisse étrangement à désirer, tout comme leur mise en spectacle et la salle elle-même, trop petite et peu adaptée à une immersion. Ce final a néanmoins le mérite d’attirer l’attention sur ce grand ensemble, qui sera bientôt exposé à Prague dans un centre dédié, suite à un accord signé en septembre dernier.
Mucha. Maître de l’Art Nouveau
Du 17 novembre 2023 au 24 mars 2024
Hôtel de Caumont - Centre d'art • 3 Rue Joseph Cabassol • 13100 Aix-en-Provence
www.caumont-centredart.com
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