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Alphonse Mucha, Le Lierre, 1901
Lithographie en couleurs • 53 × 39,5 cm • Coll. Fondation Mucha, Prague • © Mucha Trust.
San Francisco, 1966. Chet Helms, binoclard aux cheveux et à la barbe longs comme un jour sans LSD, appelle Stanley Mouse et Alton Kelley. Le futur père de l’évènement Summer of Love en 1967 a besoin de dessinateurs pour promouvoir les soirées dans sa salle de spectacle, l’Avalon Ballroom. Il faut attirer le public hippie et, pour cela, ne pas lésiner sur les moyens : plus le graphisme des affiches fera référence aux mondes parallèles, plus la jeunesse se rendra en masse pour applaudir les artistes californiens que Helms a invités, comme Grateful Dead, Jim Kweskin Jug Band ou Janis Joplin. Mouse et Kelley se mettent au boulot dans des effluves de patchouli et de marijuana mexicaine. Sur les affiches se mêlent enchevêtrements et courbes sinueuses qui se multiplient à l’infini. Vient s’y superposer un lettrage complexe, emberlificoté, qui rend le message difficile à lire. Les multiples couleurs saturées renvoient, elles, aux expériences visuelles nées de la prise de drogues diverses et variées. Résultat : les soirées de l’Avalon Ballroom connaissent un succès… psychédélique.
Alphonse Mucha, Rêverie, 1898
Lithographie en couleurs • 72,7 × 55,2 cm • Coll. Fondation Mucha, Prague • © Mucha Trust.
Derrière ce grand délire graphique et hypnotique des sixties se cache une ascendance européenne méconnue, mais qui, une fois les œuvres mises côte à côte, saute aux yeux : Alphonse Mucha. Aujourd’hui, c’est Stanley Mouse lui-même qui l’affirme : « Alors que j’étudiais l’histoire de l’art de l’affiche à la bibliothèque de San Francisco, Mucha revenait constamment. Et il était à mes yeux le plus grand de tous en raison de ses lignes Art nouveau caractéristiques. Aujourd’hui encore, l’œuvre de Mucha m’étonne : les détails sont incroyables, il a dû lui falloir des heures et des heures pour exécuter tous ces détails dans certains arrière-plans… » Et l’octogénaire d’avouer l’improbable : « Parmi les affiches que nous avons créées avec Alton Kelley, il y a une fille aux cheveux verts. C’est celle aux cheveux bouclés et à la cigarette dans l’affiche Job de Mucha, sauf que nous avons changé toutes les couleurs. » En dessinant cette affiche en 1896 pour le célèbre fabricant de papier à cigarette, l’artiste tchèque ne se doutait pas un instant qu’il deviendrait involontairement un des héros de la contre-culture américaine. C’est pourtant vrai. Rock’n’roll !
Ryoko Yamagishi, Black Hélène – couverture de « Hana to Yume », 1979
Encre de couleur sur papier • 36 × 25,5 cm • Coll. privée • ©Ryoko Yamagishi.
Mais l’influence de Mucha ne s’est pas arrêtée aux bandes de chevelus de « Frisco » qui rêvaient d’amour et de défonce avant de voir leur rêve s’évanouir à Altamont en décembre 1969. En poussant plus loin vers l’ouest, elle a traversé le Pacifique, pour venir irriguer tout un pan de la culture nippone, l’univers des mangas. Car la femme Mucha, une grâce éthérée flottant au milieu de multiples motifs décoratifs, dégage une force et un mystère propres à toucher un très large public. Et le public japonais n’en a pas perdu une miette. « Dans les années 1970, mon grand-père, Jiří Mucha, a monté une exposition « Mucha »au Japon, qui a tourné dans plusieurs musées de l’archipel », explique Marcus Mucha, directeur exécutif de la Fondation Mucha, à Prague, et arrière-petit-fils d’Alphonse. Le public local est alors interloqué et se reconnaît dans cet artiste qui a su imprégner son art du japonisme tant à la mode à la fin du XIXe siècle.
À la vue de ses dessins, difficile d’ignorer qu’Hideko Mizuno, femme mangaka considérée comme la fondatrice du genre shōjo (les mangas qui ciblent un public féminin), a été influencée par l’auteur de L’Épopée slave, tout comme Ryōko Yamagishi, autrice du manga Arabesque (1972) où, croyant d’abord subir l’influence des auteurs latinos de comics, elle comprend que c’est bien l’ombre de Mucha qui plane au-dessus de ses héroïnes. Preuve de son influence au pays du Soleil levant ? En 2020, l’exposition « Timeless Mucha : Mucha to Manga – The Magic of Line », organisée par la Fondation Mucha, parcourt le Japon et rencontre un joli succès. Aujourd’hui encore, l’univers de Mucha continue d’irriguer la bande dessinée, notamment les comics américains d’Adam Hughes, d’Alex Ross, de Terry Moore, de Joe Quesada, fous de ses lettrages Belle Époque, de ses courbes organiques et de ses cadres symétriques.
Joe Quesada, Couverture de Ninjak n°3, 1994
Bande dessinée • 25,7 × 16,7 cm • Coll. Fondation Mucha, Prague • © 2018 Valiant Entertainment LLC. All rights reserved.
Alphonse Mucha a-t-il inventé un art hybride, capable de mixer des influences européennes, japonaises et indiennes, intemporel et compréhensible par tous à une époque où traverser les océans nécessitait de poser un congé sans solde de deux semaines minimum ? C’est une question que l’on peut se poser à la vue de certains jeux vidéo comme Final Fantasy. Son auteur, le peintre et illustrateur japonais Yoshitaka Amano, reconnaît facilement qu’il a beaucoup été influencé par l’Art nouveau européen, notamment pour ses personnages de Cloud et Aerith (Final Fantasy VII) ou pour les femmes aperçues dans le manga The Heroic Legend of Arslān, vol. 13 : Two Princes (1987), proches cousines de Têtes byzantines : blonde (1897) de Mucha.
« On a une sensation de liberté, de féminité, avec les longs cheveux qui volent, un vol de colombes… »
Julien Georgel
Julien Georgel, directeur artistique de la série télévisée Arcane, va plus loin, en confrontant Art déco (le quartier Piltover) et Art nouveau (le quartier Zaun). « L’idée, c’était de s’imaginer qu’un artiste vivait dans Zaun et qu’il avait le style de Mucha. Souvent, on s’est inspiré des œuvres de Mucha, mais on les a beaucoup modifiées, reconnaît-il, insistant notamment sur le 105e épisode, où Vi sort de prison. Elle retrouve sa liberté, elle peut enfin s’exprimer, elle rejoint sa ville d’enfance, certes polluée, mais il y a des sensations qu’elle avait perdues et qu’elle ressent à nouveau. C’est le moment où elle redescend dans la faille de Zaun et où elle saute au-dessus du vide. Là apparaît cette grande fresque murale inspirée de la pub de Mucha pour Job : on a une sensation de liberté, de féminité, avec les longs cheveux qui volent, un vol de colombes… »
En 1963, une grande rétrospective Mucha au Victoria and Albert Museum à Londres, suivie par deux autres expositions dans la capitale anglaise, rencontre un certain succès. Un quart de siècle après sa mort, celui qui avait été un peu vite oublié au fond du tiroir « affichiste » revient sur le devant de la scène. Les Londoniens s’amusent de ces courbes sans fin de la Belle Époque qui, dans le fond, ressemble à leur insouciant Swinging London. Plus connu en France et aux États-Unis, où il vécut avant la Première Guerre mondiale, Mucha devient une figure post-mortem au royaume de Sa Majesté. Et sa trace continue aujourd’hui de traverser l’art du pays, comme le prouvent les hommages répétés que leur envoient les Singh Twins, deux sœurs jumelles d’origine sikhe installées à Liverpool.
The Singh Twins, Indiennes : The Extended Triangle, 2018
Techniques mixtes et numériques • ©The Singh Twins.
« Très jeunes, nous avons été hypnotisées par ces femmes élégantes et ces belles fleurs, dont les couleurs étaient extrêmement inspirantes », reconnaissent en chœur Amrit et Rabindra Kaur Singh.
Leurs compositions, qui traitent de la culture contemporaine britannique, de la mondialisation et de la migration, sont traversées par l’influence des peintures miniatures indiennes et du travail d’Alphonse Mucha. « Notre famille s’intéressait à l’art, et il y avait à la maison de magnifiques œuvres de lui. Très jeunes, nous avons été hypnotisées par ces femmes élégantes et ces belles fleurs, dont les couleurs étaient extrêmement inspirantes », reconnaissent en chœur Amrit et Rabindra Kaur Singh. Plus tard, en étudiant ses œuvres plus en profondeur, nous avons compris que ce n’était pas seulement de jolies images, mais qu’elles portaient un vrai message, très souvent politique. Dans la mesure où ce que nous faisions avait aussi une portée politique, nous nous sommes reconnues en lui. » En 1939, Mucha, artiste dévoué à sa nation et défenseur de l’identité slave, est arrêté par la Gestapo. Il mourra quelques mois plus tard d’une pneumonie, sans se douter qu’il prendra, plus tard, une place aussi importante dans la pop culture.
Éternel Mucha
Du 22 mars 2023 au 5 novembre 2023
Grand Palais Immersif • Place de la Bastille • 75012 Paris
grandpalais-immersif.fr
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