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Nina Childress, 1072 Sharon (grosse tête), 2020
© Adagp, Paris, 2022 / Photo DR
Portrait de Nina Childress
© Gaby Esensten
Une jeune femme de 61 ans. L’image est un peu cliché, certes, et pourtant c’est ce qui nous vient à l’esprit en observant Nina Childress, longs cheveux bruns et silhouette virevoltante, glissant d’une toile à l’autre en confiant par-ci par-là une anecdote, un détail, passant vite sur une toile qu’elle n’aime pas, expliquant le contexte intime à la source d’une autre – un premier enfant, un divorce. Dans l’espace asymétrique conçu par l’architecte star Bjarke Ingels pour la Méca bordelaise (assez difficile et inhospitalier selon nous), l’artiste se faufile avec agilité et inventivité, multipliant les dispositifs d’accrochage (incliné contre le mur, sur des pans de bois, au sol…) pour cette réunion d’une centaine de peintures, sculptures et vidéos. Cette générosité se retrouve dans la diversité de ses sujets, empruntés à la culture populaire, à l’histoire de l’art, aux supermarchés, à sa propre vie, parfois bourrés d’humour, parfois vertigineux de mélancolie – on tremble en réalisant que nombre de ses héroïnes sont mortes tragiquement : Françoise Dorléac, Sissi, Sharon Tate…
Vue de l’exposition “Body Body” exposition rétrospective de Nina Childress et sa réinterprétation de “Un Enterrement à Ornans” de Gustave Courbet
© Photo Jean-Christophe Garcia
Une générosité qui, aussi, anime son « autobiographie » écrite par Fabienne Radi (l’autrice a passé un été à écouter l’artiste et s’est inspirée pour ce titre de Gertrude Stein et son Autobiographie d’Alice Toklas). Soit le récit absolument palpitant d’une vie de femme et de peintre, de chanteuse punk et d’amoureuse, d’indépendante et de prof. Où l’on trouve notamment une liste de trente coupes de cheveux, arborées par l’artiste de son enfance à aujourd’hui (« crâne rasé pour fêter les 19 ans », « en pyramide façon Toutânkhamon », « parfois il vaut mieux les natter »), la liste complète de ses amants (portraits dessinés à l’appui, du « jeune Américain rencontré au bord d’une piscine au Texas » au « Suédois très cultivé qui transpirait beaucoup ») ou encore de ses « toquades » (Sylvie Vartan, la natation, les régimes…).
Nina Childress, 833 Autoportrait en statue de Sissi, 2010
© Adagp, Paris, 2022 / Photo DR
Entrée aux Arts Déco aussi vite qu’elle en est sortie, Nina Childress crée avec des copains aussi follement coiffés qu’elle le groupe Lucrate Punk, avec qui elle commence par taguer des murs.
En résumant (mais lisez donc cet ouvrage vibrant !), Nina Childress est née aux États-Unis et y a passé une partie de son enfance, copinant entre autres avec le fils de Christo et Jeanne-Claude (!), avant de déménager en France avec sa mère, de tomber amoureuse du futur écrivain Santiago Amigorena et d’approcher, petit à petit, du milieu punk, qui sera son grand amour de jeunesse. Entrée aux Arts Déco aussi vite qu’elle en est sortie, Nina Childress crée avec des copains aussi follement coiffés qu’elle le groupe Lucrate Punk, avec qui elle commence par taguer des murs puis finit par faire des concerts, où elle montre parfois ses premières peintures (mais « comme il se passait beaucoup de choses sur scène et dans le public, je ne suis pas sûre que les gens aient vraiment regardé mes peintures »).
Nina Childress, Ashley pour 1985, 1984
© Adagp, Paris, 2022 / Photo DR
Elle quitte finalement le groupe pour se consacrer entièrement à la peinture et rejoint les Ripoulin, peintres charismatiques (parmi lesquels Pierre Huyghe, Claude Closky) et amusants avec qui elle expose jusqu’à New York, avant que chacun ne trace sa route dès 1990… Et qu’elle se lance en solo dans un monde de l’art, avec ses joies, ses recherches, ses galeristes odieux, ses commandes mal payées, guidée entre autres par son amour du kitsch et des « croûtes » (« une croûte pour moi c’est avant tout un tableau où l’on sent que la personne qui l’a fait a eu du plaisir à travailler cette question de la matière »).
Feuilleter son catalogue raisonné de 1080 peintures ou visiter l’exposition revient au même constat : Nina Childress a exploré énormément, changé de style mille fois, flirté avec le drôle, le vertigineux, le troublant. « Souvent, explique-t-elle rapidement, j’ai cherché des moyens de sortir du cadre », par exemple avec quelques essais piquants dans le champ de la vidéo, « des tentatives de survie lorsque la peinture était en disgrâce » : une inversion son/image de publicités pour shampooing – difficile à déceler tant leurs propos se ressemblent jusqu’à l’absurde – ou encore un zoom hilarant sur des chanteurs d’opéra, paralysés de gêne d’être applaudis durant de très longues minutes par un public japonais enchanté.
Nina Childress, 539 Sans titre (perruques qui crachent), 1995
© Adagp, Paris, 2022 / Photo DR
Côté peintures, en vrac : Nina Childress s’est immergée dans les motifs psychédéliques, a représenté des coupes de cheveux sans visage (on l’aura compris, les cheveux relèvent chez elle de l’obsession), des chaises alignées, des bébés rigolos et des savons (la forme de la toile suivant celle du savon), ou encore formé un cube avec cinq toiles représentant des Tupperwares. Elle a repris Un Enterrement à Ornans (1849–1850) [ill. plus haut] de Courbet en n’y invitant presque que des femmes nues entourées de cygnes, peint à la peinture phosphorescente les fans des Beatles en gros plan (une toile exposée dans une salle éclairée à la lumière noire, où ne sortent de l’ombre que des pigments jaunes/verts…) ou encore fait plusieurs fois le portrait de Polanski, le mettant ici face à un sublime et monumental portrait de sa femme assassinée Sharon Tate [ill. en une]. Elle a beaucoup exploré le flou, a représenté un nombre incalculable de stars du grand et du petit écran, ne s’est pas épargnée dans de surprenants autoportraits [ill. plus haut], a imaginé une exposition pour chiens et pigeons avec, pour motifs de ses toiles, des os et un banc… Bref, elle est passée du coq à l’âne, sans cesse, en procédant toutefois souvent par série et par obsession. S’en dégage un plaisir de peindre, et sans doute aussi de vivre, criant et criard, sensuel et pop, caricatural et subtil, déchirant et drôle. Une tornade.
Nina Childress. Body Body
Du 17 décembre 2021 au 20 août 2022
Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA • 33800 Bordeaux
fracnouvelleaquitaine-meca.fr
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