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Nina Childress dans son atelier, fin 1990, peu après l’accident de parapente qui lui brisa le dos et les malléoles.
Photo parue dans la revue Globe
Une œuvre essuie des hauts et des bas. L’artiste se situe rarement au sommet de son art, perché sur ce pic d’où il peut sereinement admirer le travail accompli. Et il lui faut parfois descendre bien bas, dans les gouffres du doute et de la souffrance pour entreprendre son ascension. C’est à la montagne, en Savoie, que Nina Childress l’a appris. À ses dépens d’abord, puis pour son plus grand bonheur.
C’était l’été 1990. Nina Childress ferme la porte de son deux pièces (dont une dédiée à l’atelier) de la rue d’Alsace à Paris. Toute l’année, elle y bataille pour vivre de sa peinture. Sans grand succès. Depuis trois ans et la séparation des Frères Ripoulin, groupe de peintres tout feu tout flamme, liés à la scène rock et ayant embrassé la frénésie communicante des années 1980, elle est cette artiste un peu isolée. Elle le dit sans détours : « J’étais désespérée. C’était hyper dur. Je n’avais pas de galerie. Ça ne marchait pas. Je pensais même arrêter ». Elle vient de rencontrer son mari, Henri, fan de montagne. Et c’est avec lui, puis toute sa bande de potes, qu’au mois d’août, elle file en Savoie se requinquer.
Nina Childress, Figuration hyper narrative, 1990
acrylique sur toile libre • 120 × 143 cm • © Adagp, Paris 2020
« Ce jour-là, je ne devais pas voler. Je faisais des gonflages. Et puis la voile est partie et je me suis retrouvée catapultée sur la pente. »
Nina Childress
Le parapente, sport à sensations fortes, est à la mode et bien dans l’esprit casse-cou du groupe. Jeune femme élancée et joggeuse chevronnée, Nina s’inscrit à un stage, assuré par le club des « Volatiles des Saisies ». « J’en ai fait pendant 15 jours, raconte-t-elle. J’adorais ça. D’en haut, tu as un autre point de vue. Ça me faisait évoluer de regard. Et puis tu navigues en l’air ! ». Le 31 août, elle tombe de haut. « Ce jour-là, je ne devais pas voler. Je faisais des gonflages [des exercices qui consistent à lancer sa voile en l’air en gardant les pieds au sol, ndlr]. Et puis la voile est partie et je me suis retrouvée catapultée sur la pente ». C’est la chute. « Malléoles et dos cassés », résume Nina, elle est admise en urgence à l’hôpital de Sallanches. Elle y restera immobilisée pendant un mois.
Nina Childress, Savoie 90, Rondelle emmental, 1990
acrylique sur bois • ø 42cm • © Adagp, Paris 2020
« Quand tu es jeune, cela te paraît une éternité. Surtout, très brutalement, tu te retrouves dans la souffrance. Tu es sous morphine. J’attendais avec impatience de pouvoir retravailler. Je m’y suis remise en octobre ». Si l’interruption ne fut somme toute pas si longue, cela lui prendra quelques années pour mesurer combien cet accident aura bouleversé sa peinture, sa manière de l’envisager et de la pratiquer. « C’est seulement bien après, glisse-t-elle, que je me suis rendue compte que cette chute m’avait changée ».
Nina Childress, À gauche, “Banana sunrise” et à droite, “T : Tupperware”, 1990
acryliques sur toile • 40 x 80 cm / 270 x 260 cm, polyptyque • © Adagp, Paris 2020
En remontant le fil de son travail, elle a un jour une révélation : « je me suis dit qu’à partir de là, c’était bien. Là ? J’étais forcée de constater que là, ça correspondait à l’accident ». Là, c’est notamment une « super peinture, faite juste après l’accident, dans le format d’un double carré horizontal, jaune, avec un dégradé de blanc, moucheté de noir, elle représente une banane en gros plan, dont l’une des tâches noires figure une autre banane, plus petite ». Aujourd’hui, Nina Childress y perçoit notamment une correspondance avec la vision aérienne que procure le parapente… Et puis, elle enclenche une série de Tupperwares. « Un truc simple, radical et conceptuel : ces boîtes en plastique sont aussi des cercueils. Et puis, l’image même d’un travail de mise en boîte de tout ce que j’avais pu essayer de faire avant. C’étaient de bons tableaux ».
Nina Childress, Blurriness (Tupperware), 2002
huile sur toile • 33 × 46 cm • © Adagp, Paris 2020
« Une fois que j’ai été immobilisée, j’ai mûri. J’ai voulu aller à l’essentiel. L’accident a résolu mes problèmes existentiels. »
Nina Childress
L’année qui suit l’accident est particulièrement prolifique, « spectaculaire », constate-t-elle. L’artiste gagne aussi en concentration. « Le travail devient plus pro, la forme se simplifie, c’est moins chichiteux, ça devient adulte ». Grâce à la chute donc. Car, « une fois que j’ai été immobilisée, j’ai mûri. J’ai voulu aller à l’essentiel. L’accident a résolu mes problèmes existentiels. Puis, j’ai dû reconnaître qu’avant ça, je n’avais pas le recul nécessaire sur ma peinture, pas assez de distance critique, notamment parce que j’étais autodidacte ». Nina Childress, en 1991, peint d’un pinceau plus assuré qui la rassérène et l’exalte à la fois. Pour autant, elle n’est pas encore tout à fait sortie de l’auberge : elle expose encore très peu et seulement dans des lieux peu côtés. Il lui faudra attendre encore quelques années avant de voir sa peinture prendre son envol dans le cœur des amateurs d’art, jusqu’a faire l’objet d’une rétrospective, début 2020, à la Fondation Ricard. Mais l’essentiel est là : l’œuvre est en train de se faire.
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