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Nobuyoshi Araki, Shi Nikki (Private Diary) for Robert Frank (détails), 1993
tirage gélatino-argentique • Pinault Collection • © Nobuyoshi Araki. Courtesy Taka lshii Gallery et Pinault Collection
Comment montrer ce qui n’est plus ? Transcender la douleur ? La mort ? Le 27 janvier 1990, la femme du photographe Nobuyoshi Araki, qui partage sa vie et habite son œuvre depuis vingt ans, décède prématurément d’un cancer. De cette expérience douloureuse du deuil, Araki tire une série de 101 photographies en noir et blanc réunies sous le titre Shi Nikki (Private Diary) for Robert Frank. 101, un nombre palindrome dont le zéro peut ici se lire, selon le commissaire Matthieu Humery, comme une métaphore du vide qui séparerait les deux êtres aimés. Exposé à la Bourse de Commerce, l’ensemble se déploie telle une longue frise évoquant les emaki, ces récits ancestraux illustrés, peints sur de grands rouleaux horizontaux. L’espace est vaste, l’expérience vertigineuse et éminemment sensible. Un long cheminement teinté de mort où la vie, malgré tout, apparaît par interstices.
Nobuyoshi Araki, Shi Nikki (Private Diary) for Robert Frank (détails), 1993
tirage gélatino-argentique • Pinault Collection • © Nobuyoshi Araki. Courtesy Taka lshii Gallery et Pinault Collection
Le photographe développe désormais une réelle obsession pour le sexe, la mort et les (jeunes) femmes qu’il fige tantôt rêveuses, tantôt ligotées.
Né en 1940 à Tokyo, Nobuyoshi Araki est une figure incontournable de la scène artistique japonaise contemporaine. L’une des plus sulfureuses et controversées, aussi. La légende raconte qu’à sa naissance, il se serait retourné pour photographier le vagin de sa mère… C’est en tout cas le récit qu’Araki fait de ses débuts – un brin plus fantaisiste que la réalité qui, dans les années 1960, l’a vu faire ses premiers pas de photographe au sein d’une agence de publicité. La publication en 1971 de Voyage sentimental, où il revient à la manière d’un journal intime sur son mariage avec la belle Yoko et sa nuit de noces, le place sous les feux des projecteurs. Cette plongée explicite dans l’intimité du jeune couple heurte. Araki jubile : des chambres moites d’hôtels de passe aux bars tokyoïtes, le photographe développe désormais une réelle obsession pour le sexe, la mort et les (jeunes) femmes qu’il fige tantôt rêveuses, tantôt ligotées selon les règles du kinbaku – une pratique associée au bondage et dans laquelle la photographie prendrait sa source, selon l’artiste : « La photographie, elle aussi, ligote les gens et les met dans une boîte… »
Nobuyoshi Araki, Shi Nikki (Private Diary) for Robert Frank (détails), 1993
tirage gélatino-argentique • Pinault Collection • © Nobuyoshi Araki. Courtesy Taka lshii Gallery et Pinault Collection
Araki n’a eu de cesse d’expérimenter, passant du registre du documentaire à celui de la fiction en un clin d’œil, laissant le spectateur dans une position – disons-le, parfois indélicate – de voyeur pris dans un tourbillon de vie et d’érotisme tantôt cru, tantôt délicat, comme lorsqu’il photographie en très gros plan des orchidées qui se muent devant son objectif en sexes féminins. Insatiable, l’œil du photographe aujourd’hui âgé de 81 ans dévore tout sur son passage : en résulte une œuvre monumentale, avec des milliers de clichés qui mettent à mal les tabous qui pèsent sur la société japonaise de l’après-guerre, publiés au travers de plus de 400 livres !
Pinault Collection, Shi Nikki (Private Diary) for Robert Frank (détails), 1993
tirage gélatino-argentique • Pinault Collection • © Nobuyoshi Araki. Courtesy Taka lshii Gallery et Pinault Collection
Lorsque Yoko, son épouse adorée, tombe malade, Araki capture encore inlassablement leur intimité peu à peu rongée par la mort. Voyage sentimental : voyage d’hiver retrace ainsi l’ultime périple du couple qui mène Yoko de l’hôpital au cimetière. Publié trois ans après cette épreuve, Shi Nikki (Private Diary) for Robert Frank s’inscrit dans cette funeste continuité. Sur la pellicule, l’artiste rend palpable l’absence mais aussi la douloureuse expérience de la solitude. Les nus féminins se mêlent aux paysages urbains et aux natures mortes a priori sans logique.
Vue de l’exposition « Nobuyoshi Araki » en Galerie 3, Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2021
Pinault Collection • Courtesy Pinault Collection. Photo Aurélien Mole
Autant d’images troublantes soit par leur apparente simplicité, soit par leur sensualité quasi-enivrante, desquelles semble toujours surgir le fantôme de Yoko. D’une noirceur implacable, Shi Nikki (Private Diary) est dédiée à Robert Frank, pionnier de la photographie américaine dont on peut déceler l’influence dans les clichés de rue du Japonais. Au début des années 1990, l’auteur des Américains traverse lui aussi une période douloureuse, marquée par la disparition de sa fille et de son fils. Par ce geste, le deuil d’Araki se mue en expérience universelle, presque mystique. Celle de l’invisible enfin révélé.
Nobuyoshi Araki
Du 8 décembre 2021 au 14 mars 2022
Bourse de Commerce - Pinault Collection • 2 Rue de Viarmes • 75001 Paris
www.boursedecommerce.fr
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