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« Noir & Blanc. Une esthétique de la photographie », l’expo sacrifiée par la pandémie

Par et

Publié le , mis à jour le
On se faisait une joie de se plonger dans ses précieux trésors ; quelque trois cents tirages en noir et blanc, soigneusement sélectionnés dans les collections de la BnF ! L’impatience était d’autant plus grande que le premier confinement avait, au printemps dernier, contraint les équipes du Grand Palais à reporter l’événement à l’automne. La pandémie aura finalement eu raison de l’exposition « Noir & Blanc : une esthétique de la photographie », pourtant accrochée. En attendant les visites virtuelles prévues à partir du 18 février par l’institution, Beaux Arts vous embarque dans une virée photographique entre ombres et lumières. Morceaux choisis, extraits de notre hors-série consacré à l’exposition.
Pierre Boucher, Palmiers à Marrakech
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Pierre Boucher, Palmiers à Marrakech, 1935

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La palme de l’innovation

Formé au graphisme à l’École des arts appliqués à l’industrie, à Paris, Pierre Boucher montre très tôt des signes de porosité à toutes les avant-gardes, du cinéma d’Eisenstein à l’architecture de Le Corbusier, des photomontages de László Moholy- Nagy aux folies du Bauhaus. Appelé sous les drapeaux en 1928, il vivra, au service photo de l’aviation à Rabat, une expérience décisive. Au point de fonder en 1934, avec René Zuber, l’agence coopérative Alliance-Photo. Ses reportages, illustrations ou affiches publicitaires – mais aussi ses nus – sont à chaque fois l’occasion de tester de nouvelles techniques, de la surimpression à la solarisation ou encore à la prise de vue à l’infrarouge, à l’origine de ce mirifique cliché. Une photo spectrale prise en plein soleil, où rayonne une lumière invisible : celle d’un surréalisme latent. N.N.

© The Estate of Ralph Eugene Meatyard / courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

Alexandre Rodtchenko, Jeune fille au Leica
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Alexandre Rodtchenko, Jeune fille au Leica, 1934

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Adieu à l’avant-garde

Figure centrale du constructivisme russe, Rodtchenko a pris cette photo en 1934, année où le réalisme soviétique devient la doctrine officielle. L’image de cette jeune fille (son élève et modèle Evguenia Lemberg) épiant dans l’ombre un hors-champ insaisissable, son boîtier Leica sagement posé sur les genoux, est en ce sens évocateur. Concentrant tous les codes qui font la grandeur du mouvement révolutionnaire – cadrage saisissant, diagonale dynamique, contraste puissant –, redoublés par la trame ultragraphique qui recouvre l’ensemble, Rodtchenko livre ici une œuvre testament (sinon suicidaire), dont le « formalisme » ne manquera pas d’être taxé d’antirévolutionnaire. Un adieu à l’avant-garde que le camarade poète Vladimir Maiakovski concrétisa quatre ans plus tôt d’une balle dans le cœur. N.N.

© Adagp, Paris 2020 © BnF / presse

Michael Ackerman, Man 3
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Michael Ackerman, Man 3, 2017

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Tristesse, beau visage

Né en 1967 à Tel-Aviv, Michael Ackerman cherche de Varsovie, où il vit, jusqu’aux rives sacrées du Gange, des « lumières impossibles ». Ses images sont des témoins venus du bout de la nuit, de cette heure miraculeuse où ce grand timide ose enfin faire des Polaroid d’inconnus, à défaut d’avoir pu réellement communiquer avec eux. Ses portraits d’anonymes, rencontrés au hasard de ses déambulations, forment autant d’autoportraits solitaires et hantés. Tel ce tirage aux sels de palladium enveloppé d’un voile chaud et sensuel, plus éloquent que n’importe quel mot. Le visage « rend possible et commence tout discours », écrivait Emmanuel Levinas, grand philosophe de l’altérité. « [Le] visage de l’autre, sans recours, sans sécurité, exposé à mon regard dans sa faiblesse et sa mortalité est aussi celui qui m’ordonne : « Tu ne tueras point. » » Un commandement devenu ici éblouissement. N.N.

© Courtesy Michael Ackerman et Galerie Camera Obscura, Paris © BnF / presse

Kenneth Josephson, Chicago
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Kenneth Josephson, Chicago, 1961

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Le détail qui tue

Pionnier de la photographie conceptuelle, Kenneth Josephson s’inscrit pleinement dans le sillage libre et expérimental tracé par Aaron Siskind et Harry Callahan, ses professeurs à l’Institute of Design de Chicago. Ce qui pourrait apparaître ici de prime abord comme un extrait de film noir, mettant en scène des acteurs plongés dans l’ombre épaisse de la nuit, est en réalité une photo prise de jour. La position surélevée du photographe et les taches de soleil illuminant la poitrine des personnages relèvent pourtant encore d’un thriller : comment ne pas voir ici que la lumière pointe leur cœur comme le ferait le point rouge dans la lunette d’un tueur ? N.N.

© Kenneth Josephson / Courtesy of Stephen Daiter Gallery, Chicago © BnF

Lucien Hervé, Sous les pilotis de l’Unité d’Habitation de Nantes-Rézé
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Lucien Hervé, Sous les pilotis de l’Unité d’Habitation de Nantes-Rézé, 1954

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L’architecture au scalpel

Grand nom de la photographie d’architecture, Lucien Hervé est resté célèbre pour sa collaboration avec Le Corbusier, qu’il a suivi de près pendant seize ans, de Marseille à Chandigarh. De cette amitié indéfectible il dit : « J’ai appris à côtoyer la beauté à l’instant de sa naissance. » Géomètre hors pair, il n’a pourtant jamais hésité à mettre en pièces les réalisations de l’architecte, les découpant sans pitié par un jeu incisif d’ombres et de lumières et un cadrage toujours plus audacieux. Un photographe idéaliste qui, toute sa vie, illustra son humanisme en abolissant toute hiérarchie de style entre les utopies de béton de son ami suisse, la chapelle de Médicis (signée Michel-Ange) à Florence ou encore les maisons de pêcheurs aux Baléares. « J’ai mis là mon ambition, écrivait-il, faire découvrir la beauté inhérente de toutes choses, la beauté possible de l’insignifiant. » N.N.

Publié dans le portfolio Le Corbusier, Phot'oeil, 1987 • © J. Paul Getty Trust / Photograph by Lucien Hervé, Getty Research Institute, Los Angeles © F.L.C. / Adagp, Paris 2020

Gilbert Fastenaekens, Le Havre, de la série Nocturne
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Gilbert Fastenaekens, Le Havre, de la série Nocturne, 1982

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Quand la ville dort

Dans la lignée de l’école de Düsseldorf, Gilbert Fastenaekens puise la substance de ses images dans les paysages urbains, qu’il fige méthodiquement en série, et de nuit. Un premier travail qui lui permettra de rejoindre en 1985 la mission photographique de la Délégation à l’aménagement du territoire (DATAR) pour un « état des lieux » des paysages français. Aux côtés de Raymond Depardon et de Robert Doisneau, le photographe belge est le plus jeune, et saisit en noir et blanc la France des années 1980. Sous son objectif, bâtiments désaffectés et usines abandonnées deviennent l’image allégorique d’une société disparue. À mi-chemin entre document et archéologie imaginaire, relevé topographique et mise en scène. Dénuée de personnages, la ville est plongée dans une obscurité faussement silencieuse, où l’éclairage public transfigure la scène, qui prend des allures de film noir. Comme ici cette cabine téléphonique qui semble émerger de nulle part et dont le néon blafard irradie comme un spot. Ou comment rendre la banalité mystérieuse. L.F.

© Gilbert Fastenaekens © BnF / presse

Jean-Christophe Béchet, Nº 36, Paris (de la série “Noir vertical”)
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Jean-Christophe Béchet, Nº 36, Paris (de la série “Noir vertical”), 2008

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Flâneries nocturnes

Flâneur urbain, Jean-Christophe Béchet possède la même mélancolie de la ville que Brassaï, le même goût pour le noir et blanc poétique de l’argentique. Et c’est dans un carnet de route publié en 2008 (Trans Photographic Press) qu’il rassemble ses promenades exploratoires dans les rues de Marseille, Rome, Tokyo, Helsinki, ou comme ici près du Père-Lachaise à Paris. Un voyage à l’apparence silencieuse et que les mots de Pierre Soulages accompagnent en première page : « J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité. » Hommage d’un autre maître du noir et de la lumière. L.F.

© Jean-Christophe Béchet

Daido Moriyama, Portrait d’acteur, de la série Théâtre japonais
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Daido Moriyama, Portrait d’acteur, de la série Théâtre japonais, 1968

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Trash théâtre

En 1968, Daido Moriyama publie Le Japon, un théâtre en photographies. Cet ouvrage culte peuplé d’acteurs de théâtres louches, de malfrats et de femmes nues lui vaudra une reconnaissance immédiate. Bien plus trash qu’une Diane Arbus, Moriyama, qui reste encore aujourd’hui attaché « comme un chien » au quartier chaud de Shinjuku, n’hésite pas à conclure son opus sur une série de fœtus avortés. Dans une esthétique radicale et avant-gardiste que l’historien d’art Yuri Mitsuda synthétisa en trois adjectifs : are, bure, boke. Brute, floue et trouble. N.N.

© Daido Moriyama Photo Foundation

Daniel Barraco, Cirque australien, Mendoza, Argentine
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Daniel Barraco, Cirque australien, Mendoza, Argentine, 1997

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Les lucioles de Mendoza

En publiant Noche de circo en 2016, l’Argentin Daniel Barraco ne révélait pas uniquement les coulisses de différents petits cirques sud-américains. Il renouait aussi avec une série plus ancienne, Le Truc de perdre l’enfance. Quatre années durant lesquelles il avait observé une très jeune fratrie enchaîner des numéros de quat’sous. Accompagnés d’une souris, d’un chien et d’un perroquet, les mômes faisaient le cirque pour échapper à la misère et à l’enfer de la rue. Cette survie à l’écart des lumières aveuglantes de la ville, cette pulsation infime mais scintillante, rappelle le sort des lucioles dont Pier Paolo Pasolini déplorait la disparition en 1975. Moins pessimiste que le cinéaste-poète, le philosophe de l’image Georges Didi-Huberman pense qu’il est encore possible d’adapter notre vue à l’obscurité pour y trouver des « images-lucioles », comme celles de Daniel Barraco. Et de battre nos paupières au rythme de leurs « merveilleux signaux intermittents ». N.N.

© Daniel Barraco

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Noir & blanc - Une esthétique de la photographie

Du 8 avril 2020 au 6 juillet 2020

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À voir

Le Grand Palais mettra en place prochainement des visites virtuelles de l’exposition, libres ou commentées par un conférencier. Plus d’information à venir : https://www.grandpalais.fr/fr/evenement/visites-en-ligne-de-lexposition-noir-blanc

Retrouvez dans l’Encyclo : Brassaï

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