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Bordeaux

Pourquoi les artistes succombent encore au pouvoir des fleurs

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Publié le , mis à jour le
Au Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA à Bordeaux, l’exposition « Narcisse ou la floraison des mondes » explore la manière dont les artistes s’emparent des fleurs. Omniprésentes dans la création contemporaine, celles-ci font éclore bien des préoccupations.
Bas Jan Ader, Primary Time
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Bas Jan Ader, Primary Time, 1974

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Vidéo couleur, silencieux • © Bas Jan Ader, Fondation Louis Vuitton, Paris

Elles n’ont jamais autant fait parler d’elles, les fleurs. À l’automne dernier, alors que Paris s’échauffait pour son traditionnel marathon de l’art contemporain, nombreuses ont été les voix qui, à grand renfort de tribunes dans les journaux ou de hashtags sur les réseaux sociaux, se sont élevées contre ce qui est bientôt devenu le « bouquet de la discorde » – soit une sculpture monumentale de Jeff Koons, offerte par l’artiste multimillionnaire à la Ville de Paris en hommage aux victimes de 2015. De simples fleurs pour panser des plaies encore mal cicatrisées, qui ont eu le mérite de piquer et de réveiller un monde de l’art quelque peu reposé sur ses lauriers.

Cet événement récent le prouve, les fleurs ne sont jamais anodines. L’exposition « Narcisse ou la floraison des mondes », présentée au Frac Nouvelle-Aquitaine – qui a rejoint l’été dernier le bâtiment flambant neuf de MÉCA en bord de Garonne –, le démontre admirablement : on aurait tort de cantonner les fleurs à la nature morte et aux arts décoratifs. Il s’agit là d’un terrain particulièrement fertile pour la création, tant les découvertes y sont nombreuses et fascinantes, tout comme les questions qu’elles font germer.

Yto Barrada, Couronne d’Oxalis (détail), de la série « Iris Tingitana »
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Yto Barrada, Couronne d’Oxalis (détail), de la série « Iris Tingitana », 2007

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Coll. Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA • Photo Jean-Christophe Garcia

« Regarder la fleur en tant que sujet, explique Claire Jacquet, directrice du Frac Nouvelle-Aquitaine et co-commissaire de l’exposition avec Sixtine Dubly, c’est revenir à la hiérarchie des beaux-arts qui plaçait la fleur en dernière position », bien loin derrière la peinture d’histoire, les portraits et les scènes de genre… Les deux commissaires ont souhaité renverser cette hiérarchie archaïque en s’appuyant sur la figure de Narcisse, figure mythique qui, à force d’observer, fasciné, son reflet dans le Styx, faillit y tomber, avant de se métamorphoser en fleur. On le croise, tout au long de l’exposition : dans une photographie d’Yto Barrada, une imposante peinture du Flamand Jehan Georges Vibert de 1864, ou encore une réinterprétation du Désespéré (2103) de Gustave Courbet par Pierre et Gilles.

Au commencement, était la terre. Divisée en 12 chapitres (!), l’exposition revient en guise de préambule sur les conditions d’apparition de la fleur, évoquées notamment avec une œuvre imposante de Herman de Vries, jadis naturaliste, qui a collecté des échantillons de terre « from everywhere », avant de les étaler sur de larges feuilles de papier, formant un émouvant nuancier organique du monde. « La fleur est porteuse de mystères, de solutions et d’enchantements », expliquent les commissaires – et quel enchantement que celui d’assister, chaque printemps, à la régénération de la nature !

Herman de Vries, From earth
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Herman de Vries, From earth, 2015

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Coll. Dragonfly • Photo Vincent Leroux

Les artistes contemporains observent, collectent, et s’emparent de la fleur pour composer un herbier du monde réel.

L’exposition, qui rassemble plus d’une centaine d’œuvres, évoque la polysémie de la fleur à travers ses innombrables allégories politiques, philosophiques, et bien sûr sexuelles, dont l’étendue se mesure grâce à une improbable galerie de portraits réunissant Jeff Koons, Robert Mapplethorpe, Pierre Molinier, mais aussi un peintre hollandais du XVIIe siècle (Hieronymus Galle) ou l’académique Jules-Élie Delaunay du XIXe siècle. Dans les pas des naturalistes des XVIIIe et XIXe siècles, les artistes contemporains observent, collectent, s’emparent de la fleur, et composent, en quelque sorte, un herbier du monde réel ; à l’image de Pierre Joseph, qui réinterprète en photo, tout en jouant sur son homonymie, les spécimens du peintre et graveur du XVIIIe siècle Pierre-Joseph Redouté (surnommé « le Raphaël des fleurs »), ou encore Suzanne Treister et ses intrigantes planches de botanique numériques inspirées des œuvres du biologiste Ernst Haeckel, obtenues à partir d’algorithmes. D’autres au contraire utilisent le végétal comme un pont vers l’imaginaire, la fiction ou des univers cosmiques (Ida Tursic & Wilfried Mille), où l’Homme semble avoir disparu. Au risque de nous semer, « Narcisse ou la floraison des mondes » fait se mêler, dans le vaste plateau décloisonné du Frac, les messages, les interprétations, et les préoccupations.

Vue de l’exposition « Narcisse ou la floraison des mondes » avec l’œuvre de Suzanne Husky
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Vue de l’exposition « Narcisse ou la floraison des mondes » avec l’œuvre de Suzanne Husky

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Photo André Morin

À l’ère anthropocène, les artistes le clament haut et fort : la fleur est plus que jamais politique. Face à l’urgence écologique, ils interrogent ses conditions de production industrialisée (Charles Fréger, Les fleurs du Paradis, 2005–2008) et s’inquiètent de son avenir. Si la fleur a fait éclore les révolutions (comme celle des Œillets au Portugal), les artistes témoignent aujourd’hui d’une certaine impuissance face à un système en bout de course, à l’image de cette tapisserie inspirée de La Dame à la Licorne (2016–2017) de Suzanne Husky, représentant un homme désespéré qui tente, les bras levés vers le ciel, d’empêcher le déracinement d’un arbre. À quelques pas de là, l’artiste éco-féministe présente l’une des œuvres les plus fortes de l’exposition : un temple à la gloire de Mère Nature que les visiteurs sont invités à traverser ou à investir comme un safe space. Un refuge loin du désastre. Après nous, le déluge… et la métamorphose ?

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Narcisse ou la floraison des mondes

Du 7 décembre 2019 au 22 août 2020
Réouverture le 23 juin.

fracnouvelleaquitaine-meca.fr

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