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Pablo Picasso, Trois Figures sous un arbre, hiver 1907-1908
Huile sur toile • 99 × 99 cm • Coll. Musée national Picasso, Paris • © RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau / © Succession Picasso 2017, Paris
Décrit par Cicéron comme le « miroir de l’âme » et considéré par le philosophe Levinas comme le « premier accès à l’altérité », le visage est à la fois portrait, autoportrait, figure de soi et de l’autre, incarnation de la société et d’une société tout entière. Les avant-gardes modernes ne vont cesser de le remettre en question et de lui faire perdre la face après un XIXe siècle où il a dominé la peinture. D’abord les Fauves, emmenés par Matisse, vont le dissoudre dans des couleurs explosives. Puis c’est au tour des cubistes Picasso et son compagnon de cordée Georges Braque de le disséquer plan par plan, en piétinant allègrement les règles de la symétrie et de la perspective. Toute sa vie, Picasso semble poursuivre cette voie de déconstruction, parfois de défiguration de la figure humaine, comme s’il voulait se débarrasser du superflu pour n’en retenir que l’essentiel, capter sa force intrinsèque.
Pablo Picasso, Masque, 1919
Sous la coupe des arts premiers, Picasso déconstruit ce que les artistes occidentaux ont mis des siècles à élaborer : l’art du portrait. Plus question de psychologie individuelle, le visage se fait masque pour traduire l’essence même de l’humain. Le masque, c’est « l’extase immobile », et « cette �fixité n’est rien d’autre que le dernier degré d’intensité de l’expression, libérée de toute origine psychologique », disait en 1915 l’écrivain et historien de l’art Carl Einstein, grand découvreur de l’art africain et ami de Picasso.
Carton découpé peint et ficelle • 22,5 × 17,5 × 6 cm • Coll. Musée national Picasso, Paris • © RMN-Grand Palais / Béatrice Hatala / Succession Picasso 2017, Paris
« Deux trous, c’est le signe du visage, suffisant pour l’évoquer sans le représenter… mais n’est-il pas étrange qu’on puisse le faire par des moyens aussi simples ? Deux trous, c’est bien abstrait si l’on songe à la complexité de l’homme… ce qui est le plus abstrait est peut-être le comble de la réalité… » Ces propos, rapportés par Brassaï en 1964, Picasso les met en pratique dans un masque d’une déconcertante simplicité qu’il réalise en 1919 dans du carton. Deux trous ronds ont su à signifier les yeux à même la fragile matière, un troisième pour le nez ; le visage est réduit à une forme géométrique – un polygone peint sobrement de rayures en noir et blanc. Il fait penser aux masques atoni d’Indonésie ou dan de Côte-d’Ivoire, pour lesquels les artistes ont aussi procédé par incision dans le bois et su jouer du vide pour évoquer l’élément primordial du visage, celui qui définit l’individualité de chacun : le regard. Sous la coupe des arts d’Afrique, d’Océanie ou d’Asie, Picasso ne va pas hésiter à déconstruire ce que les artistes occidentaux ont mis des siècles à élaborer : l’art du portrait. Plus question de s’attarder sur une description psychologique de l’individu, le visage se fait masque pour traduire l’essence même de l’être humain.
Masque sepik, début XXe siècle
Prov. Papouasie-Nouvelle-Guinée, bois sculpté, pigments rouge, ocre, blanc et noir • 38 × 19 × 7 cm • Coll. Musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris • © RMN-Grand Palais / Claude Germain
Incarnation des esprits, des ancêtres, expression d’une appartenance sociale, les formes du masque, créations ancestrales, sont inépuisables. « Le masque n’a de sens que s’il est inhumain, impersonnel ; c’est-à-dire quand c’est une construction pure de toute expérience individuelle », écrivait en 1915 son ami l’historien de l’art et écrivain Carl Einstein. Et de poursuivre : le masque c’est « l’extase immobile » et « cette fixité n’est rien d’autre que le dernier degré d’intensité de l’expression, libérée de toute origine psychologique ». Et quand Man Ray fait poser Kiki de Montparnasse à côté d’un masque baoulé de Côte-d’Ivoire dans son célèbre cliché Noire et Blanche, le visage de la jeune femme et l’objet se confondent pour renvoyer l’image de fétiches à la fois effrayants et attirants. Quelques années avant, en 1922, il avait déjà joué de cette mise en abyme en prenant en photo Gertrude Stein devant le portrait d’elle qu’avait réalisé Picasso en 1906. Pour ce portrait devenu célèbre, Gertrude Stein raconte que « tout cet hiver de 1906, j’ai posé pour Picasso ; quatre-vingts séances et à la fin il effaça la tête. Il me dit qu’il ne pouvait plus me voir et partit pour l’Espagne […] À son retour, Picasso peignit la tête sans me revoir, puis il me donna le tableau. J’étais et je suis toujours contente de mon portrait. Pour moi, c’est moi. C’est la seule reproduction de moi qui soit toujours moi. »
Entre-temps, comme le raconte Hans Belting dans Faces – Une histoire du visage, Picasso s’était mis à la recherche d’un masque préhistorique qu’il dénicha sur les reliefs sculptés d’Osuna, en Espagne. De cette façon, le visage abolissait le temps et l’espace, gagnant une forme d’intemporalité et d’universalité. Picasso n’aura de cesse de s’interroger sur sa représentation, sur sa réalité, n’hésitant pas à supprimer toute forme de ressemblance avec le modèle pour donner à voir autre chose, de plus intime, de plus profond, de plus brutal aussi. Les fameux portraits qu’il exécute à partir des années 1930 de son épouse Olga, de Marie-Thérèse ou de Dora Maar, avec leurs yeux, nez et bouche associés dans le désordre, de face et de profil, traduisent les émotions de ses modèles, les sentiments qu’ils lui inspirent. Apportant quelques éléments de réponse à l’un de ses célèbres énoncés : « Qui voit la figure humaine correctement ? Le photographe, le miroir ou le peintre ? »
Picasso primitif
Du 28 mars 2017 au 23 juillet 2017
Musée du quai Branly - Jacques Chirac • 37, quai Branly • 75007 Paris
www.quaibranly.fr
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