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Récit

Comment le primitivisme a gagné Paris

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Publié le , mis à jour le
Dans son exposition « Picasso primitif » à voir jusqu’au 23 juillet, le musée du quai Branly – Jacques Chirac explore les liens entretenus par Pablo Picasso avec les arts non-occidentaux. L’occasion de revenir sur l’histoire de cette fièvre primitiviste qui a saisi, dès la fin du XIXe siècle, toute une génération d’artistes et de poètes, de Matisse à Apollinaire.
Pablo Picasso, Portrait de Gertrude Stein
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Pablo Picasso, Portrait de Gertrude Stein, 1905-1906

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Huile sur toile • 100 × 81,3 cm • Coll. the Metropolitan Museum, New York • © Aisa / Leemage / © Succession Picasso 2017, Paris

Comme chaque samedi à 21 heures, le Tout-Paris artistique et intellectuel fait le pied de grue devant le 27, rue de Fleurus, le domicile de Leo et Gertrude Stein. Sur les murs de leur appartement, la Femme au chapeau de Matisse, à la crudité chromatique, achetée 450 francs (7 € d’aujourd’hui) au dernier Salon d’automne, et de nouvelles toiles de la période rose de Picasso acquises récemment chez Sagot côtoient de nombreux Cézanne, Manet ou Degas. Ces frère et sœur, héritiers d’une compagnie américaine de tramways et grands amateurs d’art avant-gardiste, jouent les mécènes et font de Paris la « nouvelle Florence du quattrocento ». Dans leur salon se croisent désormais Picasso, Derain, Max Jacob, Apollinaire, Matisse, Gris, Braque, Van Dongen mais aussi Man Ray, Fitzgerald et Hemingway…

Leo, Gertrude et leur frère Michael se passionnent autant pour les artistes encore peu cotés et les maîtres italiens incontestés que pour les arts premiers, en vogue depuis la redécouverte du musée d’Ethnographie du Trocadéro, alors vaste bric-à-brac de mannequins aux costumes indigènes ou d’objets de la vie quotidienne. Depuis que Gauguin a acheté deux statuettes minkissi du Congo à l’Exposition universelle de 1889, les arts primitifs d’Amérique, d’Afrique et d’Océanie, ou « l’art magique » comme dira plus tard André Breton, apparaissent notamment dans les collections de Braque, Derain et Lhote dès 1905. Et un an plus tard, Matisse enfonce le clou en présentant chez les Stein une sculpture kongo-vili. Une bonne raison pour Picasso, encouragé de surcroît par Gertrude, de visiter « l’affreux musée » comme il le qualifiera, avant de se reconnaître dans la marginalité de ces œuvres primitives.

Paul Gauguin, Ancien Culte mahorie
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Paul Gauguin, Ancien Culte mahorie, 1892-1893

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Manuscrit illustré • 21,4 x 17 cm • Coll. Musée d'Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais / Michèle Bellot

En toile de fond, les colonies sont en vogue dans toute l’Europe avec les sections africaines du British Muséum à Londres, de Leipzig ou de Berlin, qui préfigurent la reconstruction de villages primitifs au zoo de Dresde en 1910… Résultat : la simplicité et l’érotisme de cet art « sauvage » suscitent critiques et curiosité.

Munch, probablement envoûté par une momie du Pérou vue dans une exposition parisienne, élabore lentement les cinq versions de son fameux Cri.

 En 1909 en Allemagne, une tribu d’artistes, die Brücke (Max Pechstein, Erich Heckel, Ernst Kirchner), s’installe même sur les îles du lac Moritzburg pour y reproduire l’existence paradisiaque des primitifs : modèles et artistes à la sexualité débridée déambulent nus, les statuettes africaines ornent les peintures, les formes et les couleurs sont épurées. De son côté, Munch, probablement envoûté par une momie du Pérou vue dans une exposition parisienne, élabore lentement les cinq versions de son fameux Cri, qui n’a pas fini d’assourdir le monde. Enfin, la découverte espagnole des peintures rupestres d’Altamira et les masques de chaman esquimau inspirent Joan Mirò.

Mais à Paris, c’est Gauguin qui ouvre le bal, lui aussi ayant sans doute succombé aux maléfices de la même momie péruvienne. Ses visites répétées aux pavillons coloniaux de l’Exposition universelle de Paris de 1889 le conduisent à la recherche du primitif, loin des « influences corruptrices de la civilisation ». Entre Tahiti et les Maldives, il collecte, quatre années durant, figurines maories et couleurs chaudes. Avec les toiles qu’il envoie en France, comme des cartes postales lointaines, le public parisien découvre une femme « exoticisée », sexualisée (Nave nave moe, 1894). « Nous sommes tombés dans l’abominable erreur du naturalisme. La vérité, c’est l’art cérébral pur, c’est l’art primitif », arme le peintre dans le Mercure de France.

Marchands et artistes emboîtent le pas à Gauguin

Dès lors, la fièvre primitiviste gagne aussi les marchands. Paul Guillaume, Joseph Brummer ou Charles Ratton décèlent dans cet « art méprisé des colonies » de « grands artistes anonymes », selon la formule d’Apollinaire. Les ateliers d’artistes deviennent de véritables cabinets de curiosité. À Paris, les premiers à collectionner masques et statuettes, pas toujours d’excellente facture, s’appellent Matisse (de retour d’Afrique du Nord), Derain et Vlaminck qui, un après-midi, tombe sur trois statuettes du Dahomey trônant au-dessus du comptoir d’un café d’Argenteuil. « Était-ce parce que je venais de travailler en plein soleil pendant deux ou trois heures ? Ou bien cela cadrait-il avec certaines recherches qui occupaient habituellement ma pensée ?

« Ces trois sculptures me frappèrent. J’eus l’intuition de ce qu’elles contenaient en puissance. Elles me révélèrent l’art nègre. »

Maurice Vlaminck

Ces trois sculptures me frappèrent. J’eus l’intuition de ce qu’elles contenaient en puissance. Elles me révélèrent l’art nègre », écrit-il dans Tournants dangereux et Portraits avant décès. Le mouvement s’accélère lorsque le désormais « père de l’art nègre » vend, pour vingt francs, un masque blanc congolais fang à André Derain qui en fait la première pièce de sa nouvelle collection. De son côté, Picasso achète à Géry Pieret des têtes sculptées ibériques que ce dernier a volées au Louvre (découvrant leur origine frauduleuse, le Catalan les rendra en 1911). « Depuis que Matisse a attiré l’attention sur leurs volumes, les « Hommes sauvages de Paris », tous les Fauves, fouillent les boutiques de bibelots en quête d’art nègre », rapporte l’artiste américain Gelett Burgess en parlant de Braque et de Picasso.

Moulage en bronze d’un masque dit « Baoulé »
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Moulage en bronze d’un masque dit « Baoulé »

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Bronze • 39,5 × 28,7 × 14,9 cm • Prov. Fang, collection André Derain, donateur Lucien Vollard, moulage exécuté par F. Rudier, Coll. Musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris • © RMN-Grand Palais / Patrick Gries

Le 9 mars 1906, Gertrude Stein envoie un billet à Picasso lui annonçant sa visite dans son atelier. Une amitié de plus en plus étroite lie les deux Parisiens d’adoption, dont la créativité respective est stimulée par la curiosité intellectuelle. Au Bateau-Lavoir Gertrude prend la pose, un jour, deux jours… Il faudra plus de quatre-vingts séances pour que le peintre vienne à bout du portrait de son amie qu’il surnomme « homme de lettres ». Comme dans son Autoportrait à la palette, Picasso emprunte ici les caractéristiques du primitivisme, avec ses couleurs proches de la terre et du bois et les traits sculptés semblables à ses figurines ibériques. Avec son emprunt avoué à la sculpture tribale, Picasso immortalise le physique difficile de l’Américaine [voir plus haut]. « Elle finira bien par lui ressembler », souligne-t-il, non sans humour.

Lors d’une visite chez Derain, Braque et Picasso découvrent le fameux masque blanc fang cédé par Vlaminck, un ovoïde à l’épure déconcertante… C’est un choc, qui conduit les deux amis sur la nouvelle formule du modernisme qu’ils cherchaient. Ensorceleur, le masque fang ouvre une nouvelle ère de fièvre créatrice. Derain qui, depuis 1901, entrevoit les prémices d’une mutation picturale, trouve une émulation dans le travail de Picasso, qui rivalise d’audace avec Braque dans une course aux nus et portraits « monstrueux ». Une course qui annonce l’avènement des Demoiselles d’Avignon. Nous sommes en 1907, le cubisme est né, porté sur les fonts baptismaux par le critique d’art Louis Vauxcelles. Le « coup d’État artistique » de Picasso crée un schisme, son pinceau devenu plus violent et anguleux déroute ses amis. Matisse lui tourne le dos mais Braque, après avoir hésité, se lance avec lui dans l’aventure. Les Stein jouent, plus que jamais, les pygmalions éclairés…

Le cubisme fait entrer la peinture dans une quatrième dimension, d’abord analytique avec sa vision binoculaire (la vue de l’œil gauche se juxtapose à celle de l’œil droit), puis synthétique lorsque collages et découpages s’immiscent dans l’œuvre. Comment un masque fang blanchi au kaolin censé représenter les affres de la mort et dégoté trois francs six sous aux puces de Paris par Vlaminck a-t-il déclenché une révolution picturale inégalée depuis la Renaissance ? La force de la magie sans doute.

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Picasso primitif

Du 28 mars 2017 au 23 juillet 2017

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