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Galerie Prisme

Qu’est-ce qui inspire la peur aux artistes ?

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Angoisse, anxiété, inquiétude, terreur… Autant d’émotions proches de la peur qui transparaissent dans de nombreuses œuvres de l’histoire de l’art. Conjuguant les époques et les styles, de Rembrandt à Otto Dix, de James Ensor à Richard Avedon, une exposition inclassable, à la galerie Prisme, affronte ce sentiment partagé depuis la nuit des temps.

Inviter des galeristes à concevoir une exposition hors de leurs murs, c’est le pari de la toute jeune galerie Prisme, « galerie de galeries » dirigée par Pierre Lorquin, petit-fils de Dina Vierny. Une invitation à laquelle le marchand et collectionneur Luc Bellier – qui peut s’enorgueillir d’avoir permis l’achat par le musée d’Orsay, dans les années 1990, du Portrait au Christ jaune de Gauguin – a répondu positivement. Sa collection personnelle s’expose ici à travers une sélection d’œuvres hantées par la peur. Mais qu’est-ce qui donne des sueurs froides aux artistes ?

1. L’infamie de la guerre et de la violence

De la terreur brutale de la guerre à l’ignominie de certains faits divers, l’infamie a toujours préoccupé les artistes, des débuts de la peinture d’histoire à Gerhard Richter, de Goya à Guernica. L’exposition « Cape Fear » – titre emprunté au thriller de Martin Scorsese (1991) – présente notamment sur le sujet une peinture aux allures de comic book de l’Américain Joe Coleman, Gertie (2006), qui met en scène les démons de la société américaine. Elle raconte en effet l’histoire à faire froid dans le dos de Sylvia Likens, une adolescente torturée et assassinée en 1965 par une jeune femme trentenaire et ses six enfants. Quant à l’effroi de la guerre, la patte satirique et le dessin enlevé d’Otto Dix dans un autoportrait en soldat mêlant l’érotisme à la mort, font mouche.

Joe Coleman, Gertie
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Joe Coleman, Gertie, 2006

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Acrylique sur bois • 21,6 × 30,5 cm • Coll. Luc Bellier • © Photo Jérome Cognet

2. La foule monstrueuse

Peur classique, souvent liée à la frénésie des grandes métropoles, l’agoraphobie et son vertige sont ici abordés sous l’angle du focus psychologique. Ainsi d’un portrait photographique en extérieur de Philip-Lorca diCorcia, dans lequel le regard anxieux d’un homme fixe un élément hors-champ, d’autant plus angoissant qu’il nous échappe. Premier opus de la série « Heads », réalisée dès l’an 2000 dans les rues new-yorkaises de Times Square à l’aide de stroboscopes, ce portrait se situe à mi-chemin entre l’instantané et la mise en scène. Dans une logique plus abstraite, les vidéos de rue que Jim Campbell a transformées, grâce à un programme informatique, en tableaux lumineux animés par des LED hypnotisent pour mieux représenter l’effacement de l’individu dans l’espace public saturé par la foule.

Jim Campbell, Street Scene
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Jim Campbell, Street Scene, 2006

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Montage électronique, diodes • 47 × 61 cm • Coll. Luc Bellier • © Photo Jérome Cognet

3. Quand la mort rôde

Choisie par Luc Bellier pour illustrer ce thème ancestral, une célèbre gravure du Belge James Ensor, La Mort poursuivant le troupeau des humains (1898), ne passe pas inaperçue dans l’exposition ! Satirique et apocalyptique à souhait, on y voit un défilé de personnages perdus dans leurs travers – la beuverie, la vilenie ou l’inconséquence –, surplombé par l’allégorie de la Mort en grande faucheuse, dans une rue d’Ostende. Ensor reprend ici à sa manière Le Triomphe de la mort de Pieter Bruegel (1562). La nuit éternelle, encore, mais là où on ne l’attendait pas : dans ce portrait flou réalisé par Richard Avedon, le professeur de danse Killer Joe Piro (1962), sans doute en pleine séance de jerk, évoque nonobstant un crâne humain déformé…

Richard Avedon, Killer Joe Piro
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Richard Avedon, Killer Joe Piro, 01/03/1962

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Tirage argentique • 17 × 17 cm • Coll. Luc Bellier • © Photo Jean-Louis Losi, Paris.

4. Cet autre qui dérange

Dans sa série « The Klan » (1990) et ses portraits de membres du Klu Klux Klan « bigger than life » – comme l’artiste souvent controversé les qualifia lui-même –, Andres Serrano propose une esthétisation ambivalente de la violence et de la haine raciale. Troublant… S’agit-il de provocations gratuites, d’une subversion satirique ou d’un réalisme cherchant la sédition à tout prix ? Dans une démarche beaucoup moins frontale, l’Américain Paul Pfeiffer monte en boucle des images recadrées de matchs de basket dans son installation vidéo Goethe’s Message to the New Negroes et interroge avec une distance anthropologique bienvenue les clichés que les médias de masse peuvent véhiculer sur les différentes cultures et identités sociales.

Andres Serrano, Klansman (Great Titan of the Invisible Empire III)
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Andres Serrano, Klansman (Great Titan of the Invisible Empire III), 1990

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Cibachrome • 115 × 90 cm • Coll. Luc Bellier • © Photo Jean Louis Losi, Paris © ADAGP, Paris 2018

5. Un double inquiétant

Genre à part relevant autant du jeu de miroirs que de l’introspection, l’autoportrait peut rimer avec trouble et inquiétude. Quelques raretés sont exposées à la galerie Prisme, parmi lesquelles deux eaux-fortes singulières. La première, au titre évocateur Les Démons me turlupinant, est encore signée de la main d’Ensor : l’artiste peu rassuré se retrouve, tel un saint Antoine, cerné de figures chimériques et de gens du peuple. La seconde, une œuvre minuscule de Rembrandt, montre le maître de l’Âge d’or hollandais figé, les yeux grands ouverts et habités par la stupeur. Une œuvre qui tranche avec l’observation calme et méthodique qui transparaît dans ses autoportraits à l’huile plus connus. Sans doute parce que la peur surgit parfois de nulle part, avec cette faculté de bouleverser radicalement le quotidien.

Rembrandt van Rijn, Autoportrait au bonnet coupé
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Rembrandt van Rijn, Autoportrait au bonnet coupé, 1630

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Eau-forte • 51 × 46 cm • Coll. Luc Bellier • © Photo Jérome Cognet

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Cape Fear

Du 20 novembre 2018 au 12 janvier 2019

Retrouvez dans l’Encyclo : Rembrandt James Ensor

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