Article réservé aux abonnés

Halle Saint-Pierre

Roger Ballen, l’esprit frappeur

Par

Publié le , mis à jour le
Il y a chez lui des grimaces et des battements d’ailes, des grincements de dents et des rats, des squelettes et des bébés. Le photographe Roger Ballen fait dialoguer toutes sortes d’obsessions dans des compositions cauchemardesques, quoique étrangement familières. À Paris, la Halle Saint-Pierre l’expose pour une année entière, le temps peut-être de déchiffrer une œuvre puissamment énigmatique. Rencontre.
Roger Ballen, Immersed
voir toutes les images

Roger Ballen, Immersed, 2016

i

Photographie • © Marguerite Rossouw

On a failli se tromper, et serrer la main au photographe assis au milieu de l’exposition. Un frisson plus tard, on s’aperçoit qu’il s’agit en réalité d’une sculpture hyperréaliste en silicone… Tout autour d’elle, plongées dans une semi-obscurité, des installations d’objets et des personnages, certains animés par un mouvement mécanique : une femme tricote, un autre scribouille – et le portrait grandeur nature de l’artiste tourne sur lui-même, appareil en main. Enfin arrive Roger Ballen, en chair et en os, qui nous explique d’emblée que sont ici rassemblés les décors, devenus installations, de ses photographies exposées un étage plus haut. Il nous montre un objet chiné il y a dix jours à la grande braderie de Lille. Et puis d’autres, d’anciens portraits de famille récoltés sur les trottoirs de villes variées. « Je ne prends jamais de photos quand je voyage, mais je vais dans les marchés aux puces du monde entier. Le seul souci, c’est de ramener les objets que j’y trouve… », nous confiera-t-il plus tard.

Roger Ballen, Discussion
voir toutes les images

Roger Ballen, Discussion, 2018

i

Photographie • © Roger Ballen

L’homme est un dénicheur. Surtout un attentif. Né en 1950 à New York d’une mère travaillant au sein de l’agence Magnum, il nous raconte avoir su dès l’adolescence prendre de bonnes photos – mais les premières années de sa vie d’adulte furent dédiées à la géologie, cette science qui lit la terre comme un livre ouvert et pour laquelle il a obtenu un doctorat. En 1982, il déménage en Afrique du Sud, pays qu’il n’a plus jamais quitté. Johannesburg est depuis l’unique lieu de ses pérégrinations photographiques. Il s’aventure très régulièrement dans les marges de la ville, à la recherche de personnes à photographier. Mais sans hauteur, sans condescendance. « Je connais certains de mes modèles depuis des dizaines d’années. Les gens m’aident parce que je les aide, s’ils ont besoin d’argent par exemple. Ils me voient comme un ami, et je ne les trahis pas », nous explique-t-il gravement.

Roger Ballen, Addict
voir toutes les images

Roger Ballen, Addict, 2014

i

Photographie • © Roger Ballen

Car il y a dans ses photographies, toujours de format carré et en noir et blanc pour la majorité d’entre elles (Roger Ballen ne s’intéressant à la couleur que depuis deux ans), des gueules, des regards étranges, des postures profondément déroutantes. Ballen a l’œil pour repérer les modèles qui donneront à ses photographies leur étrangeté, pourrait-on penser, mais il insiste : ce sont surtout des instants qu’il capture. Il laisse entrer dans le cadre de ses compositions et de ses décors une spontanéité, une improvisation, qui confèrent à ses images toute leur force. Il laisse la scène libre.

Roger Ballen, Waif
voir toutes les images

Roger Ballen, Waif, 2012

i

Photographie • © Roger Ballen

Et il n’y a jamais de ciel, ni d’air dans ses images. Mais toujours des murs, sur lesquels il dessine ou laisse s’exprimer des créateurs (« d’art brut », précisera-t-il à plusieurs reprises), qui les recouvrent de visages et de silhouettes aux yeux éberlués. Toujours, donc, un décor. En huis clos. On perçoit alors « sous le théâtre la vérité », comme l’écrit Martine Lusardy en introduction au catalogue de l’exposition (édité chez Thames & Hudson). L’auteure devine dans les mises en scène de Roger Ballen un « vertige existentiel », témoin des errances de ses « acteurs drôles et pathétiques » – qui capturent la mélancolie et le vide. Ces errances répondent à celles des rats, des chats, des oies et des chiens qui peuplent également ses photographies, en apparitions sauvages et vives, parfois mortifères et inquiétantes.

Roger Ballen, Mimicry
voir toutes les images

Roger Ballen, Mimicry, 2005

i

Photographie • © Roger Ballen

« Mes images ne présentent pas de réponses claires », nous dira pour conclure Roger Ballen. « J’aime que les gens ne sachent pas exactement ce qu’ils regardent, qu’ils ne sachent pas démêler le vrai du faux. » Son intuition ? Parler au subconscient des spectateurs qui, sans trop savoir pourquoi, se sentent attirés par ses images, repérant instinctivement leurs détails archétypaux, familiers… pour mieux entrer dans son monde.

Arrow

Le monde selon Roger Ballen

Du 7 septembre 2019 au 31 juillet 2020

www.hallesaintpierre.org

Arrow

Catalogue

Le monde selon Roger Ballen

Par Colin Rhodes •  Éd. Thames & Hudson • 2019

Retrouvez dans l’Encyclo : Art brut

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi