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Grayson Perry dans son atelier
© Jillian Edelstein pour Beaux Arts Magazine
C’est l’histoire d’un artiste qui, au commencement, ne savait pas trop qui il était. De cette crise d’identité est née une oeuvre hétéroclite, à la frontière entre art et artisanat, autobiographie et sociologie. C’est aussi l’histoire d’une femme aux robes très colorées et au maquillage exagéré, aux longues jambes et aux cheveux blonds soignés, que l’on croise dans les vernissages londoniens et qui nous parle d’art et de société sur Channel 4. L’un comme l’autre ont le goût de l’excentrique mêlé de traditions. Et la passion des talons hauts. Grayson Perry aime se travestir, mais pas en n’importe qui. Depuis les années 2000, il a fait de Claire son alter ego féminin et le porte-parole de son travail.
Grayson Perry, alias Claire, à la Royal Academy of Arts, juin 2018
La Royal Academy of Arts lui a confié le commissariat de sa « Summer
Exhibition ». L’institution londonienne est connue pour dépoussiérer les traditions. Avec Grayson Perry, elle ne déroge pas à la règle.
© Leon Neal / Getty Images / AFP
En 2003, c’est elle qui, accompagnée de sa femme et sa fille, est allée chercher le Turner Prize, raflé au nez des favoris, les frères Chapman. Comme elle l’expliqua alors, qu’« un potier travesti de l’Essex » puisse obtenir la plus haute distinction de l’art contemporain britannique en surprit plus d’un. On aurait donc pu s’attendre à ce que Claire nous ouvre la porte de son atelier d’Islington, quartier calme du nord de Londres. Mais c’est Grayson Perry himself qui nous accueille, tee-shirt rose et Crocs jaunes aux pieds tout de même. Sitôt franchi le seuil de ce petit pavillon, nous voici en plein cœur de l’Angleterre dans ce qu’elle a de plus déjanté et de singulier.
L’endroit est à son image : protéiforme et coloré. L’atelier, sous verrière, explose de soleil. Tout déborde d’objets, de meubles, de costumes. Tout se mélange, les carnets de croquis, les livres sur l’art, le Tour de France et la moto, les poupées de chiffon, les tapisseries flamboyantes et les vélos. L’artiste, grand amateur de culture populaire, est un célèbre céramiste outre-Manche, mais aussi un touche-à-tout frénétique. Enseignant, écrivain, documentariste et chroniqueur, l’homme cumule les talents et les professions. Ses matériaux de prédilection sont, eux aussi, multiples : la terre principalement, mais aussi le métal, le textile, le bois, le papier ou le bronze… Après tout, pourquoi choisir ?
De la surcharge décorative qui envahit la pièce principale émerge une annexe, à l’abri du bruit et de la lumière. On y trouve son tour de potier, ses outils et des céramiques en devenir. L’image d’Épinal de l’atelier d’artiste. À ceci près qu’ici, pas d’assistant. Nous sommes loin du studio de production à grande échelle : la céramique est un art silencieux et solitaire. Le travail à la main permet à Grayson Perry de « laisser son empreinte sur l’objet ». Fidèle à la tradition, il appose d’ailleurs un sceau sur ses œuvres : une ancre marine surmontée de la lettre W, pour « Wanker » (« branleur », en français). Depuis son Turner Prize, il y ajoute une couronne : « Princess Wanker ». On peut si aisément associer hommage et irrévérence au Royaume-Uni… Pour autant, Grayson Perry refuse d’être le porte-drapeau de la céramique : « Je suis un artiste conceptuel déguisé en artisan », proclame-t-il. « Se déguiser », encore une fois. Il n’aime décidément pas choisir, et c’est dans les frontières qu’il cherche à se reconnaître.
Grayson Perry, Matching Pair, 2017
Présentée pour la première fois en 2017 à la Serpentine Gallery de Londres, ces vases conçus avec les internautes rassemblent les visages et symboles des partisans et des opposants du Brexit. Deux instantanés d’un pays en rupture qui étonnamment se ressemblent, le bleu ayant été la couleur principale choisie par les deux camps.
Céramique émaillée • 105 x 51 cm (chacun) • © Grayson Perry / Courtesy Grayson Perry & Victoria Miro, Londres-Venise
Né en 1960, il fait partie de cette génération dorée des Young British Artists, aux côtés de Rachel Whiteread, Damien Hirst ou encore Jake & Dinos Chapman. Comme eux, il s’est fait connaître pour son art de la provocation, et comme eux, il a reçu l’adoubement du public et des collectionneurs. La reconnaissance critique, elle, s’est fait attendre. Pas tant à cause de l’ovni Claire, qui a parfois une fâcheuse tendance à éclipser ses œuvres, que pour la nature même de son travail, séculaire mélange de textes et d’images, d’histoires contemporaines et de folklore populaire. Qu’il s’agisse de ses vases, ses graffitis, ses émaux, ses pochoirs ou ses transferts photographiques, les respirations se font rares. Ce sont des œuvres dans lesquelles il faut plonger et qui donnent à voir un monde terrible et foisonnant.
Perry se joue des anachronismes, mélange avec malice profane et sacré.
Les formes naïves se remplissent de couleurs vives, posées en aplats. Geste enfantin du coloriage qui contraste avec la violence des scènes et intensifie ce sentiment d’étrangeté voire de malaise qui s’en dégage. Sous le lustre de la céramique, les accidents, viols et faits divers sordides côtoient les banalités du quotidien. Sans jamais oublier de s’inscrire dans l’histoire de l’art. Le vase se transforme en retable médiéval dans The Lincoln Diptych (2006), où la Vierge, jambes écartées et placenta offert, présente un Christ dans la pure lignée des bébés ingrats de la Renaissance. Autour d’eux, des photos d’appels à témoins sur des scènes de crimes, comme autant de martyrs contemporains. Perry se joue des anachronismes, mélange avec malice profane et sacré. Après un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne, il s’inspire des icônes religieuses et de la cathédrale pour y poser le décor de ses fantasmes sexuels dans St. Claire (Thirty-Seven Wanks Across Northern Spain, 2003). Son avatar féminin y apparaît en Christ pantocrator, toute-puissante.
Grayson Perry, #Lamentation (série The Vanity of Small Differences), 2012
Inspirée du cycle de peintures et d’estampes la Carrière d’un libertin de William Hogarth (1733–1735), la série The Vanity of Small Differences suit l’ascension et la chute de Tim Rakewell, mort dans un accident au volant de sa Ferrari. On y retrouve les personnages rencontrés par Grayson Perry lors du tournage d’un documentaire sur le goût et les classes sociales, All in the Best Possible Taste.
Tapisserie en laine et soie, coton, acrylique et polyester • 200 x 400 cm • © Grayson Perry / Courtesy Grayson Perry & Victoria Miro, Londres-Venise
Un univers inattendu qui est souvent le prétexte à raconter sa propre histoire, à travers le visage de divinités inventées qui l’accompagnent depuis son enfance. On en retrouve d’ailleurs certaines posées çà et là, sur un radiateur ou une étagère. À commencer par Alan Measles, son ours en peluche fétiche, qui le suit depuis toujours. Aujourd’hui usé et vieilli, il trône au milieu de l’atelier. Relique ultime du monde imaginaire qu’il créa pour échapper aux griffes d’un beau-père violent, l’ourson devient le dieu vivant de ses fantaisies d’adolescent – « dictateur bienveillant, père de substitution, pilote de chasse, héros de la Seconde Guerre mondiale et coureur automobile invaincu », énumère Perry. Le jeune garçon s’imagine en garde du corps de ce mâle alpha auquel il confie ses instincts masculins. À 12 ans, il commence à porter en cachette les robes de sa sœur. Claire peut maintenant entrer en scène, antithèse absolue du macho et prêtresse autoproclamée de la peluche. À eux trois désormais, ils forment une trinité profane qui peut rire de tout sans avoir peur de rien.
L’artiste pose aux côtés d’Alan Measles, son ours en peluche confident et héros de son enfance.
Figure centrale de son oeuvre, on le retrouve sur ses vases, tapisseries et médailles.
À 50 ans aujourd’hui, le nounours trône toujours dans l’atelier.
© Jillian Edelstein pour Beaux Arts Magazine
30 octobre 2000 : Grayson Perry a tout juste 40 ans. À la galerie Laurent Delaye à Londres, il présente officiellement son jumeau féminin. Pour l’occasion, il dessine et fait concevoir sa Coming out Dress, parangon de la robe Walt Disney. À ceci près que de petits pénis mignons – et désexualisés – accompagnent les broderies et le col Claudine. Difficile de ne pas y voir le souvenir des Vivian Girls, ces petites filles hermaphrodites auxquelles Henry Darger fit subir les pires sévices. Perry ne cache d’ailleurs pas son admiration pour le pionnier de l’art brut américain, qui se réfugiait lui aussi dans une autre réalité pour préserver le monde de ses traumas d’enfance.
Claire n’appartient pas tout à fait au monde solitaire de la création.
Aujourd’hui dans son atelier, il nous montre avec fierté une dizaine d’autres robes, moins enfantines, plutôt clownesques. Claire a grandi elle aussi, sans s’assagir. Pour la séance photo, il accepte d’en tenir une près de lui, comme un surmoi comique. Mais il n’en portera aucune. Claire n’appartient pas tout à fait au monde solitaire de la création. Elle l’influence bien sûr – on la retrouve dans beaucoup de ses œuvres –, mais pas plus que le fait d’être un homme marié et père de famille vivant à Londres. Circonscrire le rôle et la personnalité de Claire à une démarche dada, sans recherche de sens au-delà du travestissement, serait pourtant réducteur. Avec elle, il déstructure le genre même de l’artiste en remettant en cause la notion de génie créateur, implicitement masculine. Elle incarne un monde où l’image de l’homme prédateur et enclin aux abus de pouvoir n’a plus lieu d’être.
Grayson Perry, The Adoration of the Cage Fighters (série The Vanity of Small Differences), 2012
Chez Perry, la Vierge porte des talons hauts et est accro à son smartphone. L’artiste détruit et recompose les icônes avec malice et irrévérence. Comme ici, avec l’Adoration des bergers (1455–1456) d’Andrea Mantegna.
Tapisserie en laine et soie, coton, acrylique et polyester • 200 x 400 cm • © Grayson Perry / Courtesy Grayson Perry & Victoria Miro, Londres-Venise
Avec ces hybridations d’images, de peurs enfantines, de mémoire populaire et de souvenirs moyenâgeux, Perry étale les archétypes du kitsch et dresse le portrait – sans jamais tomber dans la caricature – de la société britannique. Celui qui se définit lui-même comme un « anthropologue de l’art » (une étiquette de plus) est devenu au fil du temps un commentateur incontournable des questions sociales. Il porte sur son époque et sur le monde de l’art un regard amusé, parfois ironique et critique, mais jamais dénué de tendresse. Sans jamais faire preuve de condescendance, il nous invite à désacraliser l’art et l’intellectualisme des musées.
« L’art ne devrait pas être une sorte de club privé, réservé à ceux qui le comprennent. Mon but a toujours été de m’adresser à l’audience la plus large possible », raconte-t-il. Et quel autre média que la télévision pour parler au plus grand nombre ? En 2012, dans le premier épisode de sa série sur Channel 4, All in the Best Possible Taste, il y décryptait le rapport à l’art des milieux populaires, dans une petite ville ouvrière au nord-est du pays. Travesti selon les codes de beauté locaux (perruque blonde peroxydée, robe trop courte et maquillage outrancier), il passe une soirée dans les bars, assiste à une réunion de fans de tuning et visite un salon de tatouage. Les deux autres épisodes suivaient les classes moyennes du Kent et l’aristocratie du Gloucestershire.
Grayson Perry, Kenilworth AM1 (vue de l’exposition « The Most Popular Art Exhibition Ever ! », Serpentine Galleries, Londres), 2017
Cette Harley a été transformée par l’artiste en « papamobile » pour son ours en peluche. Il y a inscrit les mots « Patience », « Humilité » et « Chasteté ».
© Grayson Perry / Courtesy Grayson Perry & Victoria Miro, Londres-Venise
De ces expériences au sein de ces trois « tribus du goût esthétique » naîtront six tapisseries – transpositions contemporaines du conte moral pictural de William Hogarth, la Carrière d’un libertin, qui épinglait la société britannique du XVIIIe siècle – et une exposition à la galerie Victoria Miro : « The Vanity of Small Differences », en 2012. Ses préoccupations trouvent un écho particulier dans la fracture qui secoue le Royaume-Uni post-Brexit. L’année qui suit le référendum, il expose deux vases conçus avec les internautes, d’après les images et textes envoyés par les partisans du « Leave » ou du « Remain ». Big Ben, Winston Churchill ou Nigel Farage (leader d’extrême droite) font face à Barack Obama, Shakespeare et l’épouse de l’artiste. À noter que l’image plébiscitée par les deux camps était un portrait de David Bowie, autre artiste aux multiples visages. Le talent rassemble parfois. En 2013, la reine d’Angleterre décore Grayson Perry du titre de commandeur de l’ordre de l’Empire britannique, pour services rendus à l’art contemporain. Il n’est vraiment qu’au pays qui a vu naître les Monty Python qu’un potier, biker, travesti et show runner puisse accéder à pareil hommage. God bless the Queen.
Perry est une fête
La France n’avait jamais consacré de rétrospective à Grayson Perry, pourtant trésor national dans son pays et célèbre artiste multicarte. En partenariat avec le musée Kiasma d’Helsinki, la Monnaie de Paris répare enfin l’outrage. À travers une soixantaine d’oeuvres réparties dans dix salles thématiques, le 11 Conti aborde les sujets de prédilection du Britannique : l’identité, le genre, les classes sociales… Orchestrée par Camille Morineau et Lucia Pesapane, cette présentation inédite fera aussi le lien entre sa pratique et le savoir-faire des artisans de la Monnaie, avec la création d’une médaille inédite signée par Grayson Perry et réalisée dans les ateliers de l’institution. Un autoportrait de l’artiste en ourson héros de guerre. On n’en attendait pas moins.
Grayson Perry - Vanité, identité, sexualité
Du 19 octobre 2018 au 3 février 2019
Monnaie de Paris • 11, quai de Conti • 75006 Paris
www.monnaiedeparis.fr
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