Article réservé aux abonnés
Lilian Bourgeat, Rocking Chair, 2022 (à l'arrière-plan, "Bâtiment" de Leandro Erlich)
Foire Foraine d'Art Contemporain, Le Centquatre, Paris • Courtesy Lilian Bourgeat et Galerie Lange + Pult, Zürich / Photo Quentin Chevrier / © Lilian Bourgeat
Installé dans d’anciens chais du quartier de Bercy à Paris, le musée des Arts forains ne pouvait être un musée ordinaire, aux objets figés dans des vitrines que l’on observe en silence. Gigantesque et vivant, celui-ci ne se visite que sur réservation, en groupes de minimum 25 personnes ou lors de soirées événementielles, afin que chacun puisse participer aux attractions et profiter des manèges, tous historiques puisque datés de 1830 à 1950.
Salle du Théâtre du Merveilleux des Pavillons de Bercy, Musée des Arts Forains, Paris
© Pavillons de Bercy
Aussi, chaque année, un grand festival du Merveilleux y est organisé entre les fêtes de Noël et du Nouvel an, ouvrant les portes de ce musée ultra-vivant aux enfants surexcités. Ces conditions de visite sont intéressantes, car elles disent à quel point les arts forains sont à part dans l’histoire de l’art. Fondamentalement populaires, ils sont liés à une logique marchande qui mise tout sur une séduction multisensorielle pour attirer les clients. Couleurs vives, musiques entêtantes, odeurs gourmandes et sensations fortes ont fait, depuis le début du XIXe siècle, le succès de ces fêtes itinérantes et éphémères.
Car elles parcouraient la France, celles-ci avaient, jusqu’à l’avènement de la télévision, le rôle de diffuser des informations. Elles étaient aussi synonymes de curiosités et, mine de rien, d’innovations : de 1896 (soit un an seulement après l’invention du cinéma par les frères Lumière !) jusqu’à la Première Guerre mondiale, les forains dépensent des fortunes en matériel de projection pour diffuser des productions de Georges Méliès et des films comiques, adorés des visiteurs. Le cinéma est ainsi, dès les débuts de son histoire, lié à un public populaire, ce d’autant plus que l’émotion suscitée par les 125 morts disparus dans l’incendie du Bazar de la Charité en 1897 à Paris, provoqué par la lampe d’un projecteur de cinéma, a éloigné les mondains de cet art nouveau dont on s’est mis à se méfier. Les forains disposent quant à eux de groupes électrogènes, et font tourner les projections à l’électricité, ce qui diminue considérablement les risques d’incendie : bingo.
Candido Aragonez de Faria, Cinémathographe Pathé frères, 1906
Lithographie • 240 × 160 cm • © Coll. Fondation Pathé, 1906
Tout ceci ne dure qu’un temps, évidemment, puisque les innovations quittent rapidement le champ restreint des foires pour se diffuser dans tous les foyers. Les forains sont alors forcés de se réinventer, et la fête foraine que l’on connaît aujourd’hui prend forme : si les stands de tirs et les marchands de confiseries demeurent, les manèges sont de plus en plus audacieux, et c’est par l’attrait des sensations fortes que l’on attire désormais le chaland. Ces nouvelles fêtes foraines, enfers mécaniques mais paradis des enfants, ont inspiré tout au long des XXe et XXIe siècles bien des artistes par leur démesure, et leur façon outrée de se faire écho des dérives consuméristes du monde contemporain.
Banksy, Dismaland, 2015
© Tony French / Alamy / Hemis
En 2015, le street artiste ultra-médiatique Banksy inaugure pour un mois son « Dismaland » à Weston-super-Mare (Angleterre), parc d’attractions ironique et maussade, où la grande roue tourne à l’envers et où les employés affichent un air exagérément dépressif. La même année, le musée d’Art moderne de la Ville de Paris offre son sous-sol à un véritable train-fantôme signé Sturtevant (1924–2014). L’artiste américaine a conçu un manège à taille réelle, furieux et grinçant, truffé de références à la culture contemporaine, de la célèbre drag queen Divine au plasticien Paul McCarthy. Le musée explique alors : « The House of Horrors explore sans complexe les excès de notre ère contemporaine dominée par le spectacle, la violence et l’anti-intellectualisme. »
Sturtevant, The House of Horror, 2010
Exposition au Musée d’Art moderne de Paris / Sturtevant, « The Razzle Dazzle of Thinking », 5 février au 25 avril 2010 • Photo Pierre Antoine / © Sturtevant
C’est dans cet esprit-là, mi-fasciné, mi-désenchanté, que le commissaire Cédric Fauq a pensé son exposition « Barbe à papa » actuellement visible au CAPC de Bordeaux. Inspiré par la rumeur bruyante de la fête foraine qui se déroule deux fois par an place des Quinconces, à deux pas du musée, il nous explique : « J’ai conçu le parcours à la façon d’un paysage un peu décharné, comme après une sorte de catastrophe, dans un état d’entre-deux. Ce n’est pas une fête foraine qui est dans la joie, il y a une étrangeté, une magie un peu inquiétante. Personnellement, j’ai été traumatisé par la fête foraine car c’est un lieu où tout est accentué, il y a de la lumière et des sons partout, des odeurs de tous les côtés, les corps sont malmenés… Il y a une forme de surplus, d’excès qui m’a intéressé. »
Vue de l’exposition “Barbe à papa” au CAPC de Bordeaux : « Door to Cockaigne » par Julien Ceccaldi (2022) et « Gravity Road » par Jesse Darling (2020)
Image de gauche : Acrylique, bois, mdf, porte trouvée / Image de droite : Acier, sacs de sable, terre, fleurs, bandage élastique, revêtement métallique • 244 x 408 cm / 470 × 580 × 1,620 cm • Image de gauche : Photo Robert Glowacki. Image de droite : Courtesy Jesse Darling, Galerie Sultana, Paris et Arcadia Missa, Londres
« Ce sont des œuvres qui ont l’air légères, mais quand on s’en approche, elles deviennent collantes, compliquées, on a du mal à s’en défaire. »
Ainsi cette exposition, qui se vit comme un tout cohérent et non comme une suite d’œuvres thématiques, s’ouvre sur un inquiétant œil de sorcière (Julien Ceccaldi, Door to Cockaigne, 2022), se poursuit sur des rails de montagnes russes délités (Jesse Darling, Gravity Road, 2020), allèche les sens avec une sucette géante en verre (Thomas Liu Le Lann, Training Part 2: Funmix, 2021) et une sculpture-gâteau aux allures de dessert pantagruélique au chocolat, excessive et hypnotique (Julie Villard & Simon Brossard, Teardrop Station, 2021)… « Ce sont des œuvres qui ont l’air légères, mais quand on s’en approche, elles deviennent collantes, compliquées, on a du mal à s’en défaire. C’est aussi la question de l’œuvre comme attraction : comment une œuvre peut-elle avoir ce pouvoir de nous attraper, et quelles formes de mouvement interne permet-elle ? Cette question de la séduction intéresse les artistes : comment on attire l’œil, comment on fait appel à d’autres sens… » Et ressemble à celles que se posent les forains !
Pilar Albarracin, Caseta De Tiro, 2004
Courtesy Galerie Georges Philippe et Nathalie Vallois, Paris / © Le CENTQUATRE, Paris, 2022 / Photo Quentin Chevrier
Moins désenchantée, plus festive, la « Foire foraine d’art contemporain », qu’ont imaginé pour le Centquatre à Paris les commissaires Fabrice Bousteau (directeur de la rédaction de Beaux Arts Magazine) et José-Manuel Gonçalvès, joue à fond la carte de l’expérience, en s’intéressant aux artistes qui s’inspirent directement des stands et attractions traditionnelles pour créer des œuvres interactives. Exemples, en vrac : le manège de canapés de Pierre Ardouvin (né en 1955), l’attraction tournoyante de La Briche Foraine (collectif créé en 2010), le stand de tirs de Pilar Albarracín (née en 1968), les gaufres chaudes aux motifs d’Invader (né en 1969)… En guise de billet d’entrée, la chargée de billetterie vous donnera vingt jetons, à dépenser au fil des attractions. L’illusion est parfaite ! Mais si l’ensemble est ultra-ludique, l’exposition n’est pas si innocente puisque de nombreuses œuvres abordent des questions complexes, comme celles de l’identité (notamment le jeu de massacre d’ORLAN (née en 1947), soit des photographies de son visage sur lesquelles on est invité à lancer des boules…), des émotions à l’heure des réseaux sociaux (Catch me if you can’t, Filipe Vilas-Boas) ou encore de la politique, avec une installation ironique de l’équipe de Groland.
Anonyme, André Breton à la fête foraine (titre factice)
Épreuve argentique, épreuve sur papier baryté • 0.14 × 0.09 m • Coll. MuCEM, Marseille • © MuCEM, dist. RMN-Grand Palais / Photo Christophe Fouin
La fête foraine Luna Luna avec des attractions pensées par Keith Haring, Jean-Michel Basquiat ou Salvador Dalí, bientôt réactivée par Drake…
Ainsi, si les arts forains intéressent depuis longtemps les artistes et les institutions – on pourrait citer encore les surréalistes et la fameuse photographie d’André Breton à la fête foraine, l’exposition Dreamlands en 2010 au Centre Pompidou qui étudiait l’influence des parcs de loisirs sur la conception de la ville moderne, l’artiste Carsten Höller (né en 1961) et son toboggan géant qui invite les visiteurs de la fondation Luma à Arles à vivre une expérience en mouvement, la fête foraine Luna Luna créée à Hambourg en 1987 par l’artiste André Heller avec des attractions pensées par Keith Haring, Jean-Michel Basquiat ou Salvador Dalí, bientôt réactivée aux États-Unis par le rappeur Drake… –, c’est semble-t-il parce que la fête foraine incarne un mini-monde contemporain exagéré, miroir grossissant d’expériences consuméristes et aguicheuses qui disent toutes nos fragilités. Les auto-tamponneuses incarnent notre rapport conflictuel aux autres, la barbe à papa une allégorie de la malbouffe, le labyrinthe de miroirs l’image sisyphéenne de nos désillusions… Le tout, dans la joie extravagante d’un infini jour de fête. C’est reparti pour un tour ?
Foire foraine d'art contemporain
Du 17 septembre 2022 au 29 janvier 2023
Centquatre-Paris • 5 Rue Curial • 75019 Paris
www.104.fr
Barbe à papa
Du 3 novembre 2022 au 14 mai 2023
CAPC • 7 Rue Ferrere • 33000 Bordeaux
www.capc-bordeaux.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique