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BOURSE DE COMMERCE - COLLECTION PINAULT

Sur un air d’Anri Sala

Par • le
Jouant avec les courbes de la Bourse de Commerce, le plasticien mélomane dirige une symphonie cosmique où images, sons et architecture fusionnent. Envoûtant.
Anri Sala, Take Over
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Anri Sala, Take Over, 2017

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D’un côté, la Marseillaise jouée par un pianiste ; de l’autre, l’Internationale composée par un clavier mécanique. Un duo inspiré par le fait que, durant ses dix-sept premières années, l’Internationale n’avait pas de mélodie allouée : ses vers étaient donc chantés sur l’air de Rouget de l’Isle. « C’est un peu comme si je réveillais l’inconscient de la Marseillaise endormie sous l’hymne ouvrier avec lequel j’ai grandi », évoque l’artiste.

Projections vidéo HD dos à dos, couleur, son à huit canaux, éléments en verre • 7 min 56 s. • © Anri Sala / Courtesy Esther Schipper, Berlin, et kurimanzutto, Mexico / Photo Andrea Rossetti.

Oublions la bourse, oublions le commerce… Anri Sala nous propulse dans une quatrième dimension avec cette nouvelle exposition orchestrée pour la Collection Pinault. De la Bourse de Commerce il fait une zone trouble où le temps pulse comme nulle part ailleurs, où la musique bat dans nos veines, où les histoires s’effilent en mille et une feuilles. Pièce maîtresse, son dernier film, Time No Longer, est « semblable à un météore qui aurait transpercé la coupole et atterri dans la rotonde, la transformant en une sorte de cenote, comme au Mexique », explique l’artiste. Nous voilà donc dans l’une de ces cavités souterraines engendrées par la chute d’une énorme météorite dans la péninsule du Yucatán ? La terre a tremblé, Time No Longer, le temps n’est plus.

Au fil de ses expositions, Anri Sala est passé maître dans ces brouillages temporels. Son outil de prédilection : la musique, autour de laquelle il construit la plupart de ses projets. C’est grâce à elle qu’il parvient comme nul autre à aiguiser nos états de conscience, à nous inviter à une vigilance extrême au temps présent. « Pour moi, la musique est un moyen d’étendre au maximum cette sensation, elle est le seul médium capable d’embrouiller notre cerveau en le rendant, quelques secondes, incapable de faire la distinction entre passé, présent et avenir. Le langage ne peut nous perdre ainsi dans le temps », assure l’artiste, habitué à passer de l’albanais maternel au français, appris durant ses études aux Arts déco et au Fresnoy, ou de l’anglais à l’allemand, qu’il pratique au quotidien depuis son installation à Berlin il y a une quinzaine d’années.

Anri Sala, Time No Longer
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Anri Sala, Time No Longer, 2021

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Images de synthèse UHD et son à trois canaux, couleur • 13 mins. • © Anri Sala / Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris.

« J’ai un lien intuitif à la musique, un rapport extramusical plutôt qu’un rapport de musicien. »

Anri Sala

Dès son premier film, Intervista, qui raconte comment il a appris que sa mère faisait partie des cadres du parti communiste albanais et maniait à merveille la langue de bois stalinienne, il a « compris l’opacité de la langue, comment la syntaxe plie les volontés. Ce premier film m’a mis en alerte. »

Plutôt que les mots, c’est donc la musique qu’il a choisie pour « articuler le monde ». Souvenir des études de violon qui l’accaparent de 4 à 11 ans ? Pas vraiment. « J’ai un lien intuitif à la musique, un rapport extramusical plutôt qu’un rapport de musicien : c’est ce qui me permet d’oser des choses avec elle. Je l’utilise non pas pour embellir ou meubler un film, mais comme quelque chose qui est là avant que toutes les choses n’y soient. Elle déplie le temps. » Time No Longer, donc. Il nous faut préserver un brin de mystère sur cet opus complexe, treize minutes de film qui passent en boucle dans la rotonde. Quelques indices cependant. L’écran a des proportions hors du commun : 55 mètres de long sur 4,5 mètres de haut. « Une échelle nécessaire pour être en lien avec l’espace. » Tout autour, des lumières clignotent au rythme des images, donnant à l’ensemble « l’allure d’un vaisseau spatial un peu endormi, mais qui semble fonctionner malgré tout ».

De l’effet de l’apesanteur sur les tourne-disques

Entièrement réalisé en images de synthèse, ce film s’inspire du destin tragique de Ronald McNair. Saxophoniste, cet astronaute afro-américain rêvait d’être le premier musicien à enregistrer dans l’espace. Son rêve devait se réaliser en 1986, avec un solo joué dans la navette Challenger pour un concert de Jean-Michel Jarre à Houston. Elle explosa soixante-treize secondes après son décollage. Anri Sala n’est pas Christopher Nolan : il n’a pas cherché à illustrer cette histoire terrible. Elle est plutôt comme un spectre qui hante ses images. Nous voilà donc propulsés dans une station spatiale. Nulle présence humaine. Un tourne-disque flotte en apesanteur. Il ne joue pas la mélodie perdue à jamais de Ronald McNair. « Je ne voulais pas faire exister ce qui n’a pu exister, mais plutôt la forme d’une intention. Accompagner la profonde solitude de cet être qui se retrouve, éminemment fragile, dans une construction ultra-scientifique, avec juste une voix. »

En collaboration avec Liria Bégéja, sur un projet de Šejla Kamerić et Anri Sala avec Ari Benjamin Meyers., 1395 Days Without Red
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En collaboration avec Liria Bégéja, sur un projet de Šejla Kamerić et Anri Sala avec Ari Benjamin Meyers., 1395 Days Without Red, 2011

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Projection vidéo monocanale, couleur, son • 43 min 46 s • © Pinault Collection / © Anri Sala et Šejla Kamerić / Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, et Hauser & Wirth, Londres.

Cette « voix » est tirée du Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen. « La grande composition moderne d’un grand religieux, inspiré par le Livre de la Révélation du Nouveau Testament, où il est dit qu’à un moment donné, il n’y aura plus de temps », décrit ce fin mélomane. Alors soldat, Messiaen l’a composée en détention dans un Stalag allemand, en 1941. « Je l’ai choisie notamment parce que c’était la pièce de musique occidentale la plus connue qui ait été réalisée en captivité. » Messiaen l’a écrite pour quatre voix, celles de quatre de ses codétenus. Pour l’un d’eux, joueur de clarinette, il a composé le chapitre intitulé « Abîme des oiseaux », qu’a retenu Sala. Mais ce solo fait, comme toujours chez l’artiste, l’objet d’une manipulation sophistiquée. « Alors que le disque tourne en le jouant, le saphir perd aléatoirement le contact, revient sur la piste, se perd à nouveau… Cet effet de l’apesanteur a été simulé par un logiciel. À partir de son poids, de sa masse, les modèles mathématiques ont permis de calculer les mouvements du tourne-disque. »

En collaboration avec Liria Bégéja, sur un projet de Šejla Kamerić et Anri Sala avec Ari Benjamin Meyers., 1395 Days Without Red
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En collaboration avec Liria Bégéja, sur un projet de Šejla Kamerić et Anri Sala avec Ari Benjamin Meyers., 1395 Days Without Red, 2011

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Elle est à bout de souffle, mais rien ne l’arrête : la musicienne (interprétée par Maribel Verdú) doit retrouver son orchestre. Elle court dans les rues vides, elle chante en haletant ; parfois elle s’arrête à un carrefour, se précipite pour traverser. Autour d’elle, les balles des snipers sifflent. Parfois, un corps tombe… Pour traverser Sarajevo assiégé, la musique lui donne l’énergie du désespoir. Un chef-d’oeuvre de film !

Projection vidéo monocanale, couleur, son • 43 min 46 s. • © Pinault Collection / © Anri Sala et Šejla Kamerić / Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, et Hauser & Wirth, Londres.

Mais ces saccades ont été finement retravaillées par l’artiste afin de les harmoniser avec « le sentiment du tempo de Messiaen ». La clarinette comme un souffle. Et parfois, en bruit de fond, le fantôme d’un saxophone : mémoire de Ronald McNair qui affleure.

« L’intention musicale est comme une lumière blanche qui se diffracte dans le film en deux instruments. Deux solitudes en dialogue, deux captivités, deux êtres qui furent l’objet de circonstances, d’une histoire… » C’est ce qui les lie au chef-d’œuvre de l’artiste, projeté au sous-sol : 1395 Days Without Red, stupéfiante évocation des 1 395 jours de siège de Sarajevo à travers le parcours d’une musicienne qui tente de rejoindre son orchestre en échappant aux snipers. Ensemble, ils jouent la Symphonie pathétique de Tchaïkovski : elle, dans sa tête ; eux, dans la salle de répétition. À chaque carrefour, elle peut tomber sous les balles. « C’est le rapport de la musique au danger : arriver ou pas au bon moment, c’est une question musicale, mais pour elle, cela s’avère aussi une question de vie ou de mort. »

Anri Sala, Untitled (Muraena Ophis/England)
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Anri Sala, Untitled (Muraena Ophis/England)

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L’artiste s’est inspiré de planches d’histoire naturelle anciennes pour dresser la cartographie de pays. Comme les espèces se plient au cadre, quitte à se contorsionner, les contrées se courbent et se déforment. Un cabinet de curiosités pour aujourd’hui.

À gauche : 2018, manuscrit historique avec gravure couleur, 44 × 27,3 cm. À droite : 2018, encre et rouille sur papier, 46,5 × 30,7 cm. • Anri Sala / Courtesy Esther Schipper, Berlin, et kurimanzutto, Mexico

L’ici et maintenant de la musique, sa capacité à se distordre, aussi : voilà de quoi l’artiste joue. « J’aime faire en sorte que quelque chose arrive à la musique. Dans mon travail, elle a un rôle de syntaxe, de structure, plus que de contenu. Avec les images de synthèse, on peut tout faire, mais j’ai besoin de choses qui m’obligent : la rotation du vinyle m’oblige, comme dans un autre film, cet escargot que j’ai posé sur l’archet du violoniste m’oblige. J’ai besoin de quelque chose sur laquelle ma volonté va se frotter. Entre désir et lâcher prise. »

Courbe, l’immense écran de Time No Longer « donne la ligne courbe à l’ensemble de l’exposition », dévoile Sala. Courbe, donc, cette torsion qu’il impose aux cartographies de pays, dans une série de dessins disséminés dans les vitrines de bois qui cernent la rotonde. Digression en cabinet de curiosités, cette trentaine de diptyques fait dialoguer deux types d’images : d’un côté ces gravures d’histoire naturelle des XVII ou XVIIIe siècles qu’il aime à collectionner, « cette histoire naturelle dont l’exploration et l’exploitation vont de pair avec la naissance de la Bourse de Commerce ». Contraintes par le cadre des gravures anciennes, ces espèces découvertes lors de voyages s’y « plient », jusqu’à être déformées. « Cela répond au besoin de mettre quelque chose dans le cadre pour pouvoir le comparer. »

Anri Sala, Untitled (L’Anguille, le Congre, le Carape, le Passan / Italy)
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Anri Sala, Untitled (L’Anguille, le Congre, le Carape, le Passan / Italy)

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À gauche : 2022, manuscrit historique avec gravure couleur, 45 x 36,5 cm. À droite : 2022, pastel et encre sur papier, 47 x 39,5 cm. • Anri Sala / Courtesy Esther Schipper, Berlin, et kurimanzutto, Mexico

En écho, l’artiste a transposé cette technique à des cartes de pays. « Que deviennent la mer Baltique ou la Sicile une fois courbées ? Les contrées se retrouvent déformées comme on a plié ces espèces. » Contraindre le monde pour le faire entrer dans sa grille de compréhension. Sala a complété cette série commencée il y a quelques années pour faire écho à la géographie de la fresque immense qui orne la rotonde et, dédiée à l’histoire du commerce entre les pays, « va de la Russie aux Balkans en passant par l’Orient et l’Asie ».

Des sons comme des empreintes digitales

Remixé in situ, le son se plie lui aussi à la dynamique courbe de ce rond panthéon. Car l’architecture est un des instruments essentiels dont Anri Sala aime à jouer. « J’essaie de mettre une idée, un espace, sous l’influence du monde, pour les « mettre en fréquence » par le biais du son et de la musique », résume-t-il. À la biennale de Venise 2013, où il représentait la France, c’est le pavillon allemand, échangé avec le pavillon français, qui accueillait le Concerto pour la main gauche de Ravel, écrit pour un soldat qui avait perdu un bras pendant la Première Guerre mondiale. À Berlin, les grands ensembles méprisés ou l’aéroport de Tempelhof. À Bordeaux, un quartier de HLM.

À ses yeux, chaque architecture produit un son unique au monde, comme une empreinte digitale. À chaque fois qu’il rejoue l’un de ses projets, l’espace impose ainsi à son tour sa propre partition. Déjà montré à Houston, dans une citerne désaffectée, Time No Longer vibrait autrement, dédoublé par l’eau. À Paris, Anri Sala compose une valse d’orbites où se croisent les révolutions imaginaires de la Bourse, du tourne-disque, de la station spatiale. Sous la courbe de ses yeux.

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Anri Sala

Du 14 octobre 2022 au 3 janvier 2023

www.pinaultcollection.com

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Une seconde d'éternité

par Emma Lavigne (dir.)

éd. Bourse de Commerce / Dilecta

45€ (bilingue français-anglais)

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Performances

Réservations sur pinaultcollection.com

Une série de performances est orchestrée en écho à l’exposition, solos de jazz ou de clarinette en octobre et novembre, mais aussi un concert de piano en janvier autour de l’œuvre Ravel/Unravel conçue pour le pavillon français de la biennale de Venise 2013.

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