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Trigonolithe taïno, XIVe-XVe siècle
Pierre polie • 42,4 x 21,5 x 15,5 cm • Coll. Musée du Louvre, pavillon des Sessions, Paris • © Musée du quai Branly – Jacques Chirac, Dist. GrandPalaisRmn - presse
Automne 1492. Des habitants des Caraïbes voient arriver sur leur île une horde d’hommes harassés par un long voyage, le corps enseveli sous d’improbables couches de tissus, là où le leur est simplement couvert de tatouages. Les insulaires se montrent accueillants, laissent les visiteurs découvrir leur territoire, une terre abondante où leurs ancêtres sont arrivés il y a plusieurs siècles depuis la forêt amazonienne pour devenir des navigateurs hors pair.
Les premiers contacts avec les étrangers se déroulent plutôt bien, basés sur le troc d’objets et de nourriture. Mais, assez vite, la situation dégénère. Les visiteurs se transforment en de féroces envahisseurs. Leurs chefs, obsédés par l’or, asservissent les populations pour aller chercher le précieux métal dans les rivières et les mines, s’approprient les terres, font massacrer les récalcitrants, tandis que des épidémies de maladies jusque-là inconnues déciment des familles entières.
Le territoire des Taïnos avant l’arrivée des Européens au XVe siècle. Ils étaient de grands navigateurs et pêcheurs, doublés de cultivateurs et jardiniers savants ayant su développer un système de polyculture pour respecter leur environnement et en tirer les meilleures ressources
© Stéphane Humbert-Basset
Ce peuple anéanti, c’est celui des Taïnos, les premiers que Christophe Colomb rencontre lors de sa légendaire exploration menée en 1492–1493 pour la couronne d’Espagne – il retournera dans les Caraïbes de 1493 à 1496, puis en 1498– 1500 et en 1502–1504. Le célèbre amiral parti de Palos de la Frontera, en Andalousie, pense arriver en Chine ou en Inde – d’où le nom donné aux habitants qu’il découvre, « los Indios », les Indiens – alors qu’il se trouve dans les Grandes Antilles. Après un passage par l’île Guanahani (dans les futures Bahamas) puis Cuba, et avant Porto Rico, les trois caravelles de Colomb débarquent en décembre sur un territoire qui correspond aux États actuels d’Haïti et de la République dominicaine, Ayiti, la « Terre des hautes montagnes » en taïno.
L’explorateur la rebaptise Hispaniola, y fait ériger les premières habitations des conquistadors, hommes du Moyen Âge partis à la conquête du Nouveau Monde. Hispaniola devient le point de départ de la colonisation européenne des Amériques. Une histoire à mille lieues des récits d’aventures de grands voyageurs, marquée par des exactions, des massacres de masse, des suicides collectifs et la mise en place d’un système esclavagiste qui aboutira à la traite des Noirs et au commerce triangulaire.
Siège cérémoniel taïno, XIVe siècle
Parmi les vestiges retrouvés de la culture taïno, figure ce type de siège cérémoniel sculpté en bois, de forme anthropomorphe avec, parfois, des incrustations d’or : le cadeau idéal dans le cadre de négociations et alliances politiques
Bois de guayac • 42,4 × 30,4 × 71,5 cm • Coll. Musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris • © Dist. GrandPalaisRmn – presse / Photo Hughes Dubois
Alors qu’ils auraient été un million d’habitants sur les îles d’Hispaniola et Porto Rico avant l’arrivée des conquistadors, la population taïno s’éteint presque totalement en deux décennies. Difficile d’envisager l’effroi, la sidération et l’horreur absolue qu’ont pu ressentir ces sociétés autochtones animistes qui vivaient en harmonie avec la nature, que ce soit en mer ou sur la terre où ils avaient érigé des architectures complexes.
« Les villages, parfois de milliers d’habitants, comprenaient des temples et des habitations de bois sophistiquées construites sur des terrassements, desservies par des routes surélevées, avec des zones non inondables. »
« Les Taïnos étaient des sociétés très développées, bien loin des clichés véhiculés sur les peuples des Caraïbes. Les villages, parfois de milliers d’habitants, comprenaient des temples et des habitations de bois sophistiquées construites sur des terrassements, desservies par des routes surélevées, avec des zones non inondables. La société était très hiérarchisée, dirigées par des caciques, hommes ou femmes, à la tête de domaines (ou royaumes) plus ou moins grands, avec une élite et des chamanes, autres figures du pouvoir, guérisseurs et devins, intermédiaires entre les vivants, les morts et le monde surnaturel », explique André Delpuech, ancien directeur du musée de l’Homme et commissaire de l’exposition que le musée du quai Branly (où il a été responsable des collections des Amériques de 2005 à 2017) consacre à ces peuples trop souvent mésestimés, voire oubliés.
Archéologue de formation, il a mis sur pied en Guadeloupe, entre 1992 et 1999, le service archéologique de l’État et organisé des campagnes de fouilles qui ont apporté de précieuses informations et exhumé la richesse culturelle des Taïnos. « Pendant longtemps, on a défini d’un côté les grandes civilisations, celles des Incas, Aztèques et Mayas, Grecs et Romains, en les opposant aux autres, sauvages et barbares. L’archéologie bat en brèche ces idées reçues. » Les meilleures ambassadrices de la beauté de l’art des Taïnos sont leurs sculptures anthropomorphes en pierre ou bois représentant probablement des ancêtres et esprits, les zemi – certaines, taillées en creux, étaient utilisées comme urnes funéraires – ou encore ces mystérieuses sphères polies (retrouvées à Cuba dans des sépultures) et ces fascinantes pierres à trois pointes dont l’usage demeure un mystère.
Hache de type caraïbe, XIIe-XVe siècle
Méfiez-vous de cette envoûtante pierre à la forme simple, évoquant aussi bien une larme qu’une apostrophe ou une sculpture abstraite. Arme redoutable, elle ne laissait pas la moindre chance à sa victime.
Pierre • 45,5 × 36 × 6,5 cm • Coll. Musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris • © Dist. GrandPalaisRmn – presse / Photo Hughes Dubois
Certains vestiges permettent d’imaginer les us et coutumes des Taïnos, comme ce jeu de balle en caoutchouc, le batey, lié à un rituel dont on ignore la teneur, ou cette spatule vomitoire dotée d’une zone où disposer la poudre de plantes hallucinogènes que consommaient chefs et chamanes. Des somptueuses parures de plumes et de l’art du tatouage, de la poésie déclamée à l’oral lors de grands banquets de danses et de chants, il ne reste en revanche que d’infimes traces. « Les Taïnos étaient très inventifs, ils sont parvenus à créer de nouvelles espèces d’oiseaux pour confectionner des parures de plumes aux couleurs variées.
Ils faisaient un usage savant des plantes, réalisant, par exemple, leurs tatouages et peintures corporelles en graines de roucou, plante qui, entre autres vertus, repousse les moustiques et protège du soleil. En mélangeant des graines, ils avaient aussi obtenu une variété de courge sans amertume. Analysant les ossements humains retrouvés, les archéologues ont découvert que les Taïnos n’avaient pas de carence alimentaire, et ceci grâce à un système de polyculture assez exemplaire basé sur le maïs, la courge et le haricot, un trio complémentaire nutritif qui n’épuise pas la terre », souligne l’éditrice et écrivaine Paula Anacaona, qui pour écrire son roman sur la cacique Anacaona (dont elle a choisi le nom pour son pseudo et sa maison d’édition), s’est appuyée sur les recherches de Charles C. Mann, auteur d’un ouvrage qui a fait date dans l’approche historique de ces populations autochtones : 1491, nouvelles révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb. « Le récit des grandes conquêtes de l’Amérique par les Européens ne peut être compris s’il est unilatéral et ne prend pas en compte le point de vue des populations autochtones, ajoute l’éditrice. Si on connaît Christophe Colomb, on devrait connaître Anacaona. »
Statuette anthropomorphe, XIIIe-XVIe siècle
Derrière ce petit personnage aux yeux clos et à l’air serein pourrait se cacher l’un des nombreux zemi des sociétés antillaises autochtones. Divinités ou êtres surnaturels, ils étaient dotés chacun de pouvoirs spécifiques liés aux phénomènes naturels et à la vie quotidienne. Leur représentation pouvait prendre diverses formes : statues, pierres à trois pointes, têtes sculptées ou gravées sur des coquillages, poupées de coton contenant un crâne témoignant d’un probable culte des ancêtres…
Basalte noir • 25,8 × 10,4 × 9,8 cm • Coll. Musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris • © Dist. GrandPalaisRmn – presse / Photo Thierry Ollivier, Michel Urtado
Figure de la résistance, Anacaona, qui avait reçu Colomb à son arrivée, s’est illustrée en affrontant les conquistadors.
Figure de la résistance, cette cheffe, qui avait reçu Colomb à son arrivée, s’est illustrée en affrontant les conquistadors. Piégée par le gouverneur Nicolás de Ovando qui lui fait croire que des négociations seraient possibles lors d’un banquet guet-apens, elle parvient à s’échapper une première fois – le gouverneur ordonne alors de faire massacrer tous les Taïnos de son entourage – avant d’être rattrapée. Refusant de devenir sa concubine, elle finit pendue, là où ses camarades sont tous brûlés vifs.
République dominicaine, Spatule taïno, XIVe-XVIe siècle
Bois • 35 × 4 × 11 cm • Coll. Musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris • © Dist. GrandPalaisRmn – presse / Photo Claude Germain
Dans ce parcours éclairant qui, en s’appuyant sur des recherches récentes, évoque l’avant et l’après colonisation, André Delpuech associe l’histoire des Taïnos à celle de leurs contemporains et voisins, les Kalinagos des Petites Antilles (archipel où se trouvent actuellement, entre autres, la Martinique, la Guadeloupe, les îles de Saint-Martin et de Saint- Barthélemy, la Dominique et la Barbade). Il s’agit d’une société guerrière, très différente de celle des Taïnos. En attestent les nombreuses armes retrouvées, haches gravées à tête d’oiseau, haches à crochet ou à gorge, casse-tête et massues en bois dur et ornés de gravure, redoutablement efficaces pour les combats rapprochés. Indépendants les uns des autres, les clans kalinagos se regroupent pour effectuer des raids sur le continent, d’où ils emportent des richesses, enlèvent des femmes et des prisonniers.
Ces derniers connaissent un funeste destin au cours de rituels anthropophages dont les Européens feront des récits glaçants alimentant le mythe du sauvage cannibale. Les biens pillés sont redistribués à la population lors des grandes fêtes de la bière (réalisée à base de manioc). Dépourvu d’or, le territoire des Kalinagos n’intéresse pas les Espagnols qui s’en vont envahir des îles voisines, laissant la place à partir de 1550 aux Français, aux Anglais et aux Hollandais
Ces nouveaux venus européens scellent dans un premier temps des alliances avec les chefs sur place pour dévaliser l’ennemi commun espagnol – c’est ainsi que naquirent les vrais « Pirates des Caraïbes » – pour finalement se lancer dans une vaste entreprise de colonisation de l’archipel, dont l’un des épisodes cruciaux est, en 1635, la mainmise de la France sur les îles de la Martinique et de la Guadeloupe. Massacrés, chassés de leur terre par les colons, les Kalinagos résistent mieux que les Taïnos.
Hispaniola, Statue taïno zemi, XIVe-XVe siècle
Bois • 85 cm • © Vincent Girier Dufournier
Certains se réfugient dans l’île de la Dominique où des missionnaires, désireux de les convertir, étudient leur mode de vie et apprennent leur langue, laissant à la postérité quelques écrits incomplets. Un « traité » totalement inéquitable est finalement signé entre Français, Anglais et une quinzaine de chefs kalinagos, qui leur laisse les îles Saint-Vincent et la Dominique, à condition qu’ils renoncent à tout le reste. Quant à Haïti, elle devient colonie française à la fin du XVIIe siècle, faisant de sa partie occidentale, Saint-Domingue, une immense usine à sucre où seront déportés des milliers d’esclaves africains.
Malgré des espaces contraints, le parcours construit par André Delpuech parvient à poursuivre le récit jusqu’à l’époque contemporaine, soulignant que Kalinagos et Taïnos n’ont pas complètement disparu et que se trouvent au cœur de la société métissée antillaise nombre de leurs descendants, en quête de leurs racines et de leur histoire. Parmi eux, Sylvanie Burton, femme kalinago, élue en septembre 2023 présidente de la Dominique, devenue la première originaire d’un peuple autochtone à accéder à la fonction de cheffe d’État dans toute la Caraïbe.
Taïnos et Kalinagos des Antilles
Musée du quai Branly - Jacques Chirac
Du 4 juin 2024 au 13 octobre 2024
Adresse : 37, quai Branly • 75007 Paris
Billetterie Beaux Arts présentée par Come to Paris.
Un hommage à une exposition fondatrice de 1994
En 1994, au Petit Palais, le public parisien découvrait « L’art des sculpteurs taïnos – Chefs-d’œuvre des Grandes Antilles précolombiennes », exposition envisagée dès 1992 pour célébrer, plutôt que le très polémique 500e anniversaire de la « découverte » – et début de la colonisation –, des Amériques par Colomb, l’art des peuples autochtones des Antilles. Décidée par Jacques Chirac, alors maire de Paris, un an avant qu’il ne devienne président de la République, organisée par son ami collectionneur Jacques Kerchache, la manifestation est considérée comme la première étape du musée du quai Branly qu’il inaugurera en 2006. André Delpuech reprend aujourd’hui au sein de l’établissement parisien l’exposition dont il fut le commissaire, repensée à la lumière des avancées de la recherche archéologique. Il réussit le petit miracle d’élaborer un parcours vivant et éclairant dans les espaces ingrats de l’Atelier Martine Aublet – galeries étroites qui nous plongent dans une mélancolie digne des Tristes Tropiques lévi-straussiennes, où les objets alignés dans les vitrines, malgré leur âme et leur beauté, semblent mourir d’oubli. Avec peu d’œuvres – il a fallu renoncer aux prêts internationaux pour se concentrer sur les collections conservées dans les musées français –, privé de catalogue, le récit parvient à soulever un maximum de questions essentielles et à rappeler l’héritage fondamental des peuples autochtones au cœur de l’histoire des Antilles, où se mêlèrent les destins européens et africains. De quoi stimuler une exposition de plus grande ampleur et une publication digne de ce sujet en prise avec les enjeux de notre monde contemporain en crise.
À lire
1492, Anacaona, l’insurgée des Caraïbes
Par Paula Anacaona • éd. Anacaona 201 p. • 12 €
L’ouvrage illustré est épuisé mais on trouve encore la version poche (sans dessins) de cette histoire des Taïnos racontée à travers la voix d’Anacaona, cheffe qui résista aux colonisateurs.
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Chef-d’œuvre de la sculpture taïno, cette mystérieuse pierre provenant de l’île de Porto Rico a été découverte au XIXe siècle en plein territoire kalinago, sur l’île de la Dominique. Il s’agit probablement d’un butin rapporté lors d’un raid guerrier.