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Tarsila do Amaral, Abaporu, 1928
Huile sur toile • 85 × 73 cm • Coll. MALBA, Museo de Arte Latinoamericano de Buenos Aires • © Tarsila do Amaral Licenciamentos
Une créature aux proportions difformes posant sur nous un regard lointain dans un décor exotique minimaliste. Une tour Eiffel orangée transposée dans une scène de carnaval aux couleurs chaudes. Des compositions au tracé mathématique, mais empreintes d’une générosité forte. L’œuvre de Tarsila do Amaral est vibrante, dense et complexe, à la fois moderne et ancrée dans la culture brésilienne, étrangère et familière, rigoureuse et sensuelle.
Portrait de Tarsila do Amaral, vers 1921
Impression argentique • Coll. Pedro Corrêa do Lago, São Paulo • © Pedro Corrêa do Lago Collection, São Paulo
Tarsila, ainsi qu’elle est surnommée au Brésil, grandit dans une famille aisée près de São Paulo et suit un enseignement artistique classique avant de rejoindre Paris en 1920 pour approfondir sa formation à l’Académie Julian. Deux événements contribuent ensuite à façonner son style : la rencontre de quatre artistes brésiliens avant-gardistes (dont son futur mari le poète Oswald de Andrade) avec qui elle formera le « Grupo dos Cinco » pour promouvoir la culture indigène dans l’art moderne brésilien, ainsi que la découverte, à Paris, du cubisme au contact d’artistes tel Fernand Léger. Sa manière de peindre s’en trouve transformée, rompant avec la tradition picturale classique du Brésil pour y infuser plus de modernité tout en renouant avec la culture vernaculaire.
« Je veux être le peintre de mon pays », écrit Tarsila à sa famille en 1923. C’est en France qu’elle peint A Negra, œuvre majeure représentant une femme noire altière sur un fond construit à la mode cubiste. S’ensuivent divers voyages avec Andrade au Brésil, au cours desquels elle croque d’un trait élégant les régions traversées et leurs habitants. Ses dessins illustreront un recueil de poèmes d’Andrade, Pau Brasil, et les Feuilles de route de Blaise Cendrars. Son attachement à la culture brésilienne s’affirme et elle renoue avec les couleurs vibrantes de son enfance, dont on lui avait pourtant enseigné qu’elles manquaient de sophistication.
Tarsila do Amaral, A Negra, 1923
Huile sur toile • 100 × 81,3 cm • Coll. Museo de Arte Contemporânea de Universidade de São Paulo • © Tarsila do Amaral Licenciamentos
Le Manifeste anthropophage, publié par Andrade en 1928, synthétise la quintessence du style de Tarsila pour les cinq années suivantes. C’est d’ailleurs une de ses œuvres clés qui en illustre la couverture : Abaporu. Une créature monstrueuse tient sa tête minuscule dans une main reposant sur une cuisse et un pied difformes, le tout devant un cactus explosant en une fleur solaire. La composition est minimale mais sensuelle, et illustre à merveille le texte du manifeste qui enjoint aux artistes brésiliens de dévorer les styles européens pour ensuite affirmer leur identité propre. L’année suivante verra la création d’Antropofagia, où la créature d’Abaporu et la femme d’A Negra s’enlacent contre un décor reprenant l’imagerie du cactus et de la fleur soleil. La boucle est bouclée.
Tarsila do Amaral, Antropofagia, 1929
Huile sur toile • 126 × 142 cm • Coll. Fondation Jose et Paulina Nemirovsky, prêté par la Pinacothèque de l'État de São Paulo • © Tarsila do Amaral Licenciamentos
Le succès de Tarsila est malheureusement terni par le krach de 1929, qui ruine sa famille, et par son divorce avec Andrade, qui signe la fin de leur collaboration prolifique. Tarsila bascule dans un style plus engagé à la suite de sa découverte du marxisme en Russie. L’exposition se clôt d’ailleurs sur Operàrios, figurant des visages de travailleurs devant les cheminées fumantes d’une usine, qui marque la fin de son interprétation formelle de l’art moderne et le début de son activisme.
La reconnaissance de l’œuvre de Tarsila do Amaral se fera attendre. Ce n’est que dans les années 1960 que le Brésil la distingue comme peintre majeure. Et il faudra des années encore pour que les États-Unis lui accordent la place qu’elle mérite au panthéon de l’art moderne international. Le prix à payer pour une femme artiste voulant affirmer son identité indigène ? Le MoMA offre enfin à Tarsila sa première exposition en solo aux États-Unis, nous permettant à notre tour de dévorer l’œuvre cannibale qui a fait d’elle une icône de l’identité moderne brésilienne.
Tarsila do Amaral - Inventing Modern Art in Brazil
Du 11 février 2018 au 3 juin 2018
Museum of Modern Art • 11 West 53rd Street • 10019 New York
www.moma.org
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