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L’une des icônes de la ville : le Museu de Arte de São Paulo, conçu par Lina Bo Bardi en 1947, sur l’avenue Paulista
©Fred Pinheiro / Alamy / Hemis
Après l’émoi suscité par l’investiture, le 1er janvier dernier, d’un Président ouvertement hostile aux plasticiens, la foire d’art contemporain SP-Arte – la plus importante d’Amérique latine – était plus qu’attendue pour prendre le pouls du marché de l’art brésilien, déjà ébranlé depuis 2015 par une violente crise économique. Début avril, la 15e édition ouvrait ses portes dans le vaste parc d’Ibirapuera, poumon vert de la capitale économique du Brésil dessiné dans les années 1950 par Roberto Burle Marx et jalonné de pavillons construits par Oscar Niemeyer. C’est là que se tiendra également en 2020 la vénérable biennale d’art contemporain de São Paulo, créée en 1951. Ces deux événements ont largement contribué à faire de la bouillonnante mégapole ce qu’elle est aujourd’hui – la capitale culturelle du pays –, quand Rio de Janeiro attire davantage pour ses plages que pour ses musées. C’est ici que l’on trouve les institutions de référence et les galeries les plus énergiques du pays (plus d’une centaine). Toutes ont bénéficié du dynamisme de SP-Arte qui, depuis sa création en 2005, a largement contribué à structurer le marché de l’art brésilien.
Malgré la morosité ambiante, les plus grands collectionneurs et directeurs de musées s’y sont encore déplacés cette année pour en arpenter les allées, où avaient répondu présentes les galeries étrangères David Zwirner (New York), Neugerriemschneider (Berlin) ou Lisson (Londres), mais aussi les paulistas Almeida e Dale, Luciana Brito et Bergamin & Gomide. Au cours des derniers mois, et conformément aux promesses de campagne de l’ancien militaire Bolsonaro, le climat politique a déjà sensiblement refroidi les esprits. Premier acte en matière culturelle : la suppression ô combien symbolique du ministère de la Culture, dissous dans un secrétariat rattaché au nouveau ministère de la Citoyenneté. Sans pour autant susciter un vent de panique : s’il avait été fondé en 1985 à la chute de la dictature, celui-ci tenait plus de la coquille vide, dépourvu au fil du temps de moyens budgétaires et de capacités d’action. Pourtant, début avril, le nouveau gouverneur de São Paulo, João Doria, laissait augurer un matraquage budgétaire, en soutenant le projet du gouvernement d’une nouvelle baisse de 23 % des dotations fédérales aux 19 institutions de la ville qui en bénéficient.
Mais les Brésiliens craignent aussi le retour de la censure. Plusieurs incidents ont déjà eu lieu, notamment à Rio où une performance dénonçant la dictature militaire a été interdite. Avant même l’élection de Bolsonaro, la fermeture par le maire de la ville, l’un de ses fidèles, de « Queer-museu », une exposition consacrée à la diversité sexuelle, avait annoncé la couleur. « Face à cette tentative de répression, je n’avais d’autre choix que de contre-attaquer », explique Gaudêncio Fidelis, le commissaire de l’exposition, rapatriée, quelques mois plus tard, au Parque Lage, jardin public abritant une prestigieuse école d’art.
Maria Montero, cofondatrice de la galerie Sé
Courtesy galerie Sé, São Paulo
« Les artistes ont le pouvoir, et donc le devoir, de sensibiliser l’opinion en constituant un organe de résistance, sans pour autant céder à la violence », lance pour sa part Maria Montero, cofondatrice de la galerie Sé, lieu d’expérimentation et de résidence artistique ouvert depuis 2014 dans le centre historique de São Paulo. C’est également l’avis de Thyago Nogueira, de l’Instituto Moreira Salles, qui a récemment consacré une exposition à Claudia Andujar. L’occasion de rendre hommage à cette photographe qui a passé plus de trente ans à défendre les droits des Indiens Yanomami, jusqu’à obtenir la démarcation de leurs terres, en 1993. « Pas sûr qu’elle aurait obtenu gain de cause si elle n’avait pas mis sa carrière artistique entre parenthèses. L’art tout seul ne pèse pas lourd sur l’échiquier politique. »
Aux militants engagés répondent les sceptiques, les diplomates et les défenseurs de l’art pour l’art : « Le seul rôle de l’art, c’est d’être de l’art. Il est partout, transcende les questions politiques, et rien ne saurait l’arrêter », affirme la galeriste Janaina Torres, qui représente pourtant de fortes têtes, telle Luciana Magno, dont les dernières performances dénoncent les violences faites aux femmes dans le nord du Brésil. « Le bâillon ne vient pas forcément du pouvoir. Certaines institutions finissent par s’autocensurer pour des questions de survie, précise Luciana Brito, présidente d’ABACT (Associação Brasileira de Arte Contemporânea). Je crois fermement en la liberté de parole mais les galeries n’ont pas intérêt à prendre position ; les clients sont de tous bords politiques… » De fait, au Brésil, la culture est avant tout l’affaire du privé. Pourtant, là encore, certaines promesses électorales de Jair Bolsonaro ont de quoi inquiéter. Ainsi de son souhait d’amender la loi Rouanet, laquelle permet depuis 1991 aux particuliers et aux entrepreneurs de déduire partiellement ou totalement de leurs impôts le montant investi dans un projet artistique approuvé par le gouvernement. Innovant en matière de mécénat, créé à un moment où le Président Fernando Collor de Mello avait déjà décidé de se désengager du financement de la culture, ce dispositif a été à l’origine de nombreuses fraudes scandaleuses (plus de 250 !) qui l’ont largement décrédibilisé.
Ouverte également à l’art moderne et au design, l’excellente foire d’art contemporain SP-Arte a lieu dans le pavillon Ciccillo Matarazzo construit entre 1951 et 1954 selon les plans d’Oscar Niemeyer.
© Leo Eloy / SP-Arte
Même la foire SP-Arte sert aujourd’hui de pont entre secteur privé et sphère publique. Tous les ans, elle en appelle à la générosité des riches collectionneurs brésiliens en les invitant à faire don de quelques-unes de leurs acquisitions aux institutions de leur choix. « C’est un bon moyen d’enrichir nos collections nationales », affirme Akio Aoki, de la galerie Vermelho, dont deux photos signées Claudia Andujar viennent justement de rejoindre le Museu de Arte Moderna de São Paulo. De son côté, la Pinacoteca peut se targuer d’avoir reçu une vidéo de Sonia Andrade, deux larges toiles de Solange Pessoa et une sculpture de José Bento.
Au-delà des lourdeurs administratives, les taxes douanières n’ont eu de cesse de grimper.
Au total, 70 dons ont ainsi été réalisés dans le cadre de cette 15e édition de SP-Arte. Un record qui soulève tout de même une question : tributaire d’initiatives majoritairement privées, la scène artistique paulista et le marché de l’art brésilien ne risquent-ils pas de se replier ? Car les plasticiens étrangers sont encore peu présents au Brésil. Et 70 % des 165 galeries réunies à la foire cette année étaient brésiliennes. Les professionnels se justifient notamment par des questions de coût, la foire étant déjà considérée comme onéreuse, avec un mètre carré qui tourne autour de 350 euros (certes deux fois moins cher qu’à Art Basel) : « Le plus ruineux, c’est de faire venir des artistes étrangers. Mieux vaut vendre des pièces locales à des acheteurs locaux. Dans ce cas, il n’y a que la TVA (18 %) à payer », explique Akio Aoki. Au-delà des lourdeurs administratives, les taxes douanières n’ont eu de cesse de grimper. Déjà proportionnelles au poids de l’objet, elles sont désormais aussi calculées au prorata de sa valeur. À une centaine de dollars (environ 90 euros) par kilo s’ajoute 0,75 % du prix de vente…
Les galeries ne sont pas les seules victimes de ces taxes à l’importation. L’Instituto Tomie Ohtake, l’une des rares institutions paulistas spécialisées dans l’art, l’architecture et le design internationaux, a été contraint de décaler d’un an une exposition de gravures empruntées à l’Albertina de Vienne. « Rembrandt, Delacroix, Warhol, Picasso. C’était le coup de massue assuré », rapporte Ricardo Ohtake, qui dirige ce centre culturel inauguré par sa mère en 2001. « Nous avons prévu une grosse exposition Van Gogh, en 2023, annonce de son côté Heitor Martins, le président exécutif du Museu de Arte de São Paulo. Chaque peinture vaut entre 35 et 45 millions d’euros. Au vu des tarifs actuels, je ne vois pas comment nous allons faire. »
Face à cet élan protectionniste, chacun tâche de composer, en conviant notamment des plasticiens à venir créer in situ. « Multiplier les résidences d’artistes dans des formats ouverts et exigeants comme chez Pivô, un centre d’art indépendant, soutenir activement la performance et la vidéo, développer des formats nouveaux, considérer la pratique au même titre que l’œuvre – ce dont témoigne la collection de Pedro Barbosa, extrader qui trouve aux quatre coins du monde des documents inédits parmi lesquels des revues historiques, des multiples introuvables, des enregistrements sonores rarissimes… – autant de perspectives laissant entendre que la scène de São Paulo est riche d’acteurs pertinents dont les initiatives ne demandent qu’à être amplifiées », suggère Théo-Mario Coppola, commissaire d’exposition indépendant installé à Paris. De même que les écoles, les galeries se livrent désormais à des programmes d’échange qui leur permettent d’accueillir dans leurs espaces des expositions étrangères à moindres frais : ces group shows divisent les coûts par deux, quand ils ne sont pas entièrement pris en charge par le pays invité. « C’est le moyen le plus économique d’amener des artistes internationaux au-devant de la scène brésilienne, confirme Maria Montero. L’art est un appel à la tolérance, un outil d’intégration dont nous avons besoin plus que jamais à l’heure actuelle. »
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