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Théo Mercier, Vue de l’exposition « Outremonde », 2021
© Erwan Fichou
Depuis quinze ans qu’il mène sa barque, Théo Mercier (né en 1984) a amplifié ses mouvements de barre, un coup à babord, vers les salles d’exposition, un coup à tribord, vers les salles de spectacle. De ce point de vue – celui de la dérive en zigzag d’une oeuvre entre deux eaux –, son show estival à Avignon signe une espèce de manifeste qu’on se gardera de qualifier de définitif tant l’artiste est inventif et préfère dérouler et divaguer plutôt que statuer et stagner.
Marie Taillefer, Portrait de Théo Mercier, 2021
© Marie Taillefer
L’exposition, intitulée « Outremonde », est à la lisière du vivant et de l’inerte. Habitée d’êtres – à peine humains – et d’objets – à peine statiques –, elle outrepasse les limites des genres (l’exposition et le spectacle) en même temps qu’elle plonge à des altitudes négatives au sous-sol de la Collection Lambert, à ce niveau « sous-terrain », sans lumière du jour, qu’affectionne particulièrement l’artiste. Une de ses mises en scène, Radio Vinci Park, rencontre entre un motard « entièrement masqué et un danseur, figure blanche, féminine, volontaire », se jouait déjà en 2016 dans l’espace « phobique » et caverneux d’un parking souterrain. Une préférence affirmée pour les zones sauvages qui disait combien le travail de Théo Mercier cherche à creuser la veine radicale, insolente, brutale qu’ont pu cultiver ici et là les cultures underground. Celles qui passent sous les radars de la bienséance et n’ont pas renoncé à changer les choses, sinon le monde.
L’exposition est conçue pour être mouvante et, en quelque sorte, insaisissable. Et d’un, elle est itinérante. La tournée devrait ainsi faire étape, si les discussions en cours aboutissent, à la biennale de Lyon à l’automne prochain, à la Villette en décembre 2022, puis à Helsinki en 2023. Et de deux, elle repose sur du sable. L’installation et les sculptures de l’ensemble du show sont en effet faites de cette matière qui file entre les doigts et roule sous les pieds.
Théo Mercier, Vue de l’exposition « Outremonde », 2021
Les spectateurs assistent à la pérégrination de l’enfant (ici avec Lucie Debay) en même temps qu’ils visitent l’exposition. Le travail de Théo Mercier consiste donc aussi à peser sur la temporalité du show.
© Erwan Fichou
« On arrose régulièrement les sculptures, mais elles sont déjà en train de redevenir poussière, ruines et matière. »
Théo Mercier
Construire un show sur et avec du sable est un acte riche de sens et en grande partie militant. C’est tout à la fois s’exposer à la fragilité de ce qu’on bâtit, affirmer sans doute une forme de modestie, s’échapper effrontément du marché de l’art en ne lui laissant rien de solide à vendre et puis exhiber la vulnérabilité de l’environnement naturel. Car le sable figure au rang des ressources les plus exploitées (et parfois de façon sauvage, par ratissage vandale des plages) pour les besoins insatiables de l’industrie du bâtiment.
Bétonner la planète, c’est creuser un gouffre sous les pieds de l’humanité, semble protester l’artiste dont l’exposition souterraine prend des tonalités pessimistes accentuées par des accents de fin du monde, tout en prenant soin de balayer devant sa porte : à chaque étape, « les sculptures de sable seront réinventées et sculptées à partir d’un sable local qui sera recyclé à l’issue de l’exploitation. Ici, les 90 tonnes de sable proviennent d’une carrière située à une trentaine de kilomètres d’Avignon. À la fin, tout repartira là-bas. L’environnement, les sculptures, tout va disparaître. » Sans que les galeries marchandes aient quelque chose à se mettre dans la poche (ni l’artiste d’ailleurs, qui manifestement ne fait pas ça pour ça). D’autant que les œuvres n’attendront même pas la fin du show pour s’éroder et s’écrouler.
« Ce n’est que du sable et de l’eau, insiste l’artiste. On arrose régulièrement les sculptures, mais elles sont déjà en train de redevenir poussière, ruines et matière. J’ai eu envie de mettre en œuvre un autre rapport à la sculpture et à sa fabrication, en les pensant plus comme des performances. » Quelque chose d’éphémère donc, mais aussi de « vivant ».
Théo Mercier, Vue de l’exposition « Outremonde », 2021
Les sculptures offrent parfois l’image même des ruines qu’elles sont vouées à devenir. Aucune ne sera conservée à l’issue du show. Et pour cause.
© Erwan Fichou
Toute l’exposition se situe, ajoute-t-il, « entre mes deux pratiques, entre l’art vivant et les arts plastiques, entre la salle noire (du spectacle) et le white cube (des musées), dans une zone grise ». Surtout dans ce moment de l’exposition où elle sera habitée par son guide, son cœur, son esprit et sa petite main : un enfant de 10 ans dont les spectateurs, une heure durant, suivent les agissements.
Théo Mercier, Vue de l’exposition « Outremonde », 2021
© Erwan Fichou
D’une salle à l’autre de la Collection Lambert, l’enfant va à la rencontre de personnages, dont certains rappellent des figures du tarot, comme le Pendu. Chacun est révélé aux yeux du public par l’enfant lui-même et délivre à celui-ci, comme en retour, un message, une énigme, des paroles, des méditations qui réconfortent et inquiètent à la fois. « Si tu perds le fil, comment tu fais pour recoudre ? Si tu perds ton ombre, qui va te suivre ? Et si tu perds… ta perte ? », lui est-il ainsi demandé par une femme qui pourrait être sa mère, ou une fée, ou une pythie.
Les voix résonnent parfois avec des accents graves et caverneux, « utérins », propose Théo Mercier, qui explique avoir conçu le show (exposition et spectacle) comme « une expérience mentale », partagée par ses personnages et par les spectateurs. « Il y est question de choses très intérieures », de voir depuis le dedans de soi, de voir ce qu’on voit quand on ferme les yeux, « de voir grâce à ce qu’on entend. On a ainsi beaucoup travaillé sur les vibrations ou sur des microvariations sonores pour créer des densités différentes ».
Théo Mercier, Vue de l’exposition « Outremonde », 2021
Passage obscur vers l’ultime salle (l’auditorium), ce tunnel est habituellement un couloir de service que Théo Mercier a fait ouvrir au public.
© Erwan Fichou
L’enfant (et l’espace autour) se tient dans « un état proche de l’hypnose ou de la transe », glisse encore l’artiste, au moment où, à quelques jours du vernissage, il en est encore à finir le montage et les répétitions. Ils sont 17 sur place, des sculpteurs de sable à la costumière en passant par le compositeur, les comédiennes, les performeuses, les danseurs, sans oublier la chanteuse, RBK Warrior. Impossible de tous les nommer ici, mais Théo Mercier prend lui cette peine de les mettre dûment au générique de l’exposition. Qui se termine après la traversée d’un couloir puant « étroit et sans fenêtres, aux parois recouvertes de peintures pariétales souillées d’urine et d’excréments », promet le synopsis.
C’est un couloir de service, d’ordinaire inaccessible au public de la Collection Lambert, que Théo Mercier a inscrit dans le cheminement de l’enfant et qui apparaît comme les restes répugnants d’un monde qu’on aura usé jusqu’à l’os. Et qui débouche, au terme de ce parcours initiatique et de cette traversée des différents âges du monde et de la vie, sur l’auditorium. Pas un hasard sans doute : c’est le lieu de la parole et du spectacle, métamorphosé ici en dune diserte. Là, l’enfant s’est volatilisé dans le sable. Il a rejoint la matière minérale et éparse du show et du monde en prenant la forme d’une dune depuis laquelle il parle tout seul et dans sa tête. C’est une image. Théo Mercier en propose une autre en attribuant le discours qui se fait entendre dans l’auditorium à l’auditorium lui-même.
Cela revient d’ailleurs au même : c’est un « monologue intérieur » qui atteste de la fusion de l’humain (fossilisé ?) avec la matière minérale. Les deux sont finalement doués de pensée et de parole. Et aucun des deux ne se fige : le sable est une matière meuble autant que l’homme est un être mouvant, changeant, mutant.
Théo Mercier, Vue de l’exposition « Outremonde », 2021
Au cours de son parcours initiatique, d’une salle à l’autre, l’enfant effleure des sculptures de sable, se glisse dans des environnements différents et dialogue avec des êtres animés comme en rêve. Ici, un chien bien docile.
© Erwan Fichou
« Outremonde » ne sera jamais identique. Les textes, les sculptures, les sons, les performances évolueront au fil des migrations de l’exposition, qui se dérouleront sur cinq ans. Seul le casting restera le même. Si l’on peut dire. Car les comédiens, à commencer par l’enfant (ils sont en fait deux à contribuer au spectacle, à tour de rôle), vont vieillir. « Je vais suivre les enfants de leurs 10 ans à leurs 15 ans », s’enthousiasme l’artiste. Grandir sur un tas de sable, prendre forme (pour les sculptures) dans un matériau friable qui vous promet que vous ne survivrez pas, apparaître aux yeux des spectateurs le temps d’une saynète jouée par des personnages dubitatifs parlant par énigmes et renonçant à quitter leur terrier : décidément, ce projet a quelque chose de fascinant, mélangeant la tendresse et l’effroi, l’exaltation et la déception. À l’image de celles des enfants qui, démoulant le sable de leur seau, s’enorgueillissent de leur beau château, avant que fatalement celui-ci ne s’écroule. Et tous leurs rêves avec.
Théo Mercier. Outremonde
Du 5 juillet 2021 au 26 septembre 2021
Collection Lambert en Avignon • 5 Rue Violette • 84000 Avignon
www.collectionlambert.fr
Nécrocéan
Du 26 juin 2021 au 26 septembre 2021
Le Portique • 30 Rue Gabriel Péri • 76600 Le Havre
www.leportique.org
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Jusqu’au 20 juillet, pendant le festival d’Avignon, l’exposition de Théo Mercier s’est peuplée une heure par jour de personnages, dont cet enfant (Paul Allain),
frêle héros, accompagné d’une figure maternelle (Marie de Corte).