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Antonello da Messina, Ecce Homo, 1475
huile sur bois (peut-être de chêne) • 43 x 32,4 cm • Coll. Collegio Alberoni, Plaisance • © 2018 Scala, Florence / presse
Surtout, ne jamais croire tout ce qu’écrit Giorgio Vasari… Car l’auteur des Vite (les Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes) avait aussi un très grand talent de bâtisseur de mythes… Antonello da Messina (vers 1430–1479), fils d’un tailleur de pierre de Messine, n’y a pas échappé. Sous la plume du biographe des artistes de la Renaissance, le Sicilien est certes dépeint en très grand artiste – ce qu’il fut –, mais il est aussi décrit en infatigable voyageur, capable de traverser l’Europe et de se rendre jusqu’en Flandre pour apprendre auprès du grand Jan Van Eyck comment « doter l’Italie de ce secret si précieux, si utile et si commode »…
En Italie, il fut l’un des premiers à abandonner la peinture à la détrempe pour s’adonner à cette nouvelle manière nordique.
Ce secret ? Celui de la peinture à l’huile, déjà largement maîtrisé au début du XVe siècle par les Nordiques quand les Italiens travaillaient encore à l’eau. Van Eyck l’aurait transmis à Antonello juste avant de mourir, en 1441. Séduisante histoire, mais totalement improbable… car, à cette date, le Sicilien n’aurait eu que 11 ans ! Pourtant, comme toujours avec Giorgio Vasari (1511–1574), le vrai et le faux s’entremêlent. Antonello da Messina, Antonello de Antonio de son vrai nom, fut bel et bien un précurseur en matière de technique picturale. En Italie, il fut l’un des premiers à abandonner la peinture à la détrempe pour s’adonner à cette nouvelle manière nordique permettant, par la pose d’une succession de couches délicates de glacis, longues à sécher mais conférant une réelle profondeur à la matière, de creuser les paysages, de modeler profondément les visages, de donner vie aux figures. Cette virtuosité lui offrit d’ailleurs un succès fulgurant, notamment à Venise où, toujours d’après Vasari, il se rendit pour « satisfaire son goût des femmes et des plaisirs ». Antonello travailla sur la lagune entre 1475 et 1476 et sa production y fut pléthorique, jalonnée de chefs-d’œuvre.
Antonello da Messina, Portrait d’homme (dit aussi Portrait Trivulzio), 1476
Autre portrait inoubliable par le naturel exceptionnel de son modèle, demeuré inconnu. Archétype de l’homme italien du Quattrocento.
Huile sur peuplier • 37,4 × 29,5 cm • Coll. Museo Civico d’Arte Antica, Palais Madama, Turin / © Studio Fotografico Gonella 2010 / Courtesy Fondazione Torino Musei, Turin.
Les études récentes, fruit de longues années de recherches, ont toutefois révélé le véritable secret d’Antonello : sa technique n’était en rien flamande ! Dessin sous-jacent rapidement tracé, contraste marqué entre éléments riches en matière picturale (objets ou architectures) laissant apparaître de courts sillons de peinture, chairs plus fondues et finitions très fluides pour la lumière des yeux, la bouche ou les angles du nez. Antonello créait de manière bien plus rapide et spontanée que le très minutieux Van Eyck. Il ne peignait pas flamand, mais « à la flamande ». Quant au voyage qu’il fit au-delà de son île natale, il ne le mena pas en Europe du Nord mais seulement à Naples, où le jeune artiste, âgé alors seulement d’une quinzaine d’années, séjourna entre 1445 et 1455. Là, entré en apprentissage dans l’atelier de Colantonio (actif entre 1440 et 1470), il fut immédiatement plongé dans l’émulation d’un foyer artistique et intellectuel cosmopolite, véritable plaque tournante en matière culturelle.
En 1443, Naples était en effet devenue la nouvelle et flamboyante capitale du bref royaume des Deux-Siciles établi par Alphonse V d’Aragon, dit le Magnanime. Vainqueur du roi poète René d’Anjou, Alphonse poursuivit avec encore plus d’éclat la politique de son prédécesseur et attira auprès de lui des peintres d’horizons divers : catalans, provençaux, italiens et surtout flamands… Il se passionna pour ses derniers, dont il possédait la collection la plus importante de son temps, riche d’œuvres de Rogier van der Weyden et Jan Van Eyck. C’est donc au contact de ces peintures – et non des artistes –, suivant l’exemple de son maître Colantonio réputé pour avoir copié avec zèle toutes les œuvres de Van Eyck qu’il avait pu voir, qu’Antonello dut apprendre la technique de l’huile.
Antonello da Messina, Portrait d’homme, vers 1470
Malgré de trop nombreuses restaurations, ce portrait aujourd’hui conservé à Cefalù, en Sicile, dit du Marin inconnu, est emblématique de la vérité des visages peints par Antonello. Avec ce sourire ironique aussi difficile à interpréter que celui de la Joconde.
Huile sur noyer • 30,5 × 26,3 cm • Coll. Museo della Fondazione Culturale Mandralisca, Cefalù • © akg-images / Electa.
D’où cette manière si singulière de l’appréhender, en l’utilisant avec parcimonie mais efficacité, et qui semble mettre en application l’un des principes de la peinture édictés par l’humaniste Bartolomeo Fazio, proche du roi Alphonse à qui il dédia son De viris illustribus (Des hommes illustres) : « C’est à exprimer ces propriétés des êtres que doit s’efforcer le peintre aussi bien que le poète, et c’est principalement là qu’on reconnaît le talent et la faculté de l’un et de l’autre. »
Exprimer les « propriétés des êtres ». Antonello excella dans ce registre, au point de rendre les visages de ses modèles totalement magnétiques. Si ses premières œuvres sont encore imprégnées des multiples influences subies à Naples, l’ensemble de peintures qu’il semble avoir exécutées à Venise (les experts estiment qu’il en aurait réalisé près de 16 en un an), où il arrive en 1475, hausse singulièrement le ton. Entre-temps, Antonello était revenu à Messine, puis passé un temps par Reggio di Calabria, où son activité aurait là aussi été intense. Mais toute la production de cette période de maturation de son art est aujourd’hui perdue. Les spécialistes considèrent d’ailleurs son corpus amputé de 80 % de ses tableaux, victimes notamment des catastrophes naturelles siciliennes, dont le ravageur tremblement de terre de Messine en 1908. Ne reste aujourd’hui qu’une trentaine de panneaux. Parmi ceux-ci, pas moins de cinq figures d’Ecce Homo, la passion d’Antonello.
Antonello da Messina, L’Annonciation, 1475–1476
Aussi présente que distante, hiératique que proche… Comment ne pas tomber en pâmoison devant cette image de dévotion d’une intensité et d’une beauté parfaites ? La quintessence de l’art d’Antonello.
Tempera et huile sur bois • 45 × 24,5 cm • Coll. Galleria Regionale della Sicilia, Palais Abatellis, Palerme • © Photo Giulio Archinà
Bien avant Caravage, le Christ y est déjà représenté en homme simple, humble, accablé par la souffrance. Une même humanité émane de la Vierge dite Benson, quand le Christ enfant plonge spontanément la main dans le décolleté de sa mère pour lui prendre le sein. Autre présence étrangement incarnée dans l’un de ses tableaux les plus connus, l’Annonciation, magnifique abstraction dans son sujet, splendide vision en chair et en os de la Vierge, aux yeux hypnotiques, la main tendue vers le spectateur, toile jadis attribuée à Dürer. On ne peut qu’aimer cette Marie qui fait du regardeur un témoin intime de la scène sacrée, sans aucun intermédiaire. Hiératique et drapée dans un manteau bleu lapis, elle est aussi une beauté parfaite.
Antonello da Messina, Portrait d’homme, dit le Condottiere, 1475
On l’a surnommé le Condottiere (chef de guerre) pour la force de son autorité. Un visage sur fond noir superbement modelé par la lumière, pièce majeure des collections du Louvre.
Huile sur peuplier • 36 × 30 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Peter Willi / Bridgeman Images.
Toutes les femmes peintes par Antonello sont d’ailleurs de cette séduction troublante, d’où peut-être cette pique de Vasari sur son goût des femmes. Ses portraits masculins, dont les modèles nous sont demeurés anonymes, sont tout aussi fascinants par le tempérament qui les anime. Que dire face au sourire narquois de ce visage d’homme de Cefalù, face à l’autorité du célèbre Portrait d’homme dit le Condottiere au Louvre (non présenté à Milan) ? Là encore, pour leur donner vie, Antonello utilise une manière particulière, apposant en touche finale de très fins traits de rouge sur le contour des yeux ou des lèvres, uniquement visibles en gros plan. Comme si le peintre innervait ses tableaux. Voilà sans doute ce qui rend Antonello aussi populaire aujourd’hui : la possibilité de se perdre dans quelques fascinants détails de ses œuvres, ici une goutte de sang, là un stupéfiant nœud coulant autour du cou du Christ, là encore le corps d’un larron tordu de douleur.
Roberto Longhi, le grand historien de l’art, sentit dès 1914 qu’Antonello ne fut pas le simple passeur de l’art de Van Eyck, comme le suggérait Vasari. Longhi vit plutôt en lui un maillon essentiel, faisant un pont entre l’Europe du Nord, comme en témoigne son célèbre Saint Jérôme, le plus flamand de ses tableaux, et la grande peinture vénitienne, où il eut une influence capitale, notamment sur Giovanni Bellini dont il retint aussi le lyrisme de la lumière sur les paysages (retable de San Cassiano)… Antonello fut ainsi capable d’opérer une synthèse entre réalisme nordique, réflexions sur la perspective chère aux Italiens et observation fine des volumes, liée sans doute à une connaissance de l’œuvre de Piero della Francesca, son contemporain dans l’Italie du Centre.
Antonello da Messina, Saint Jérôme dans son étude, vers 1475
Tout est réuni dans ce chef-d’œuvre peint à Venise et conservé depuis la fin du XIXe siècle à la National Gallery de Londres : le réalisme et la minutie flamande, la perspective et la rigueur architecturale italienne.
Huile sur tilleul • 45,7 × 36,2 cm • Coll. & © National Gallery, Londres.
L’analyse du travail du maître sicilien a toutefois longtemps souffert des affres du temps, de la perte des archives et d’une partie de ses tableaux, retardant sa redécouverte au XIXe siècle, menée notamment par l’intrépide Cavalcaselle, le premier à arpenter toute l’Italie sur la trace de ses tableaux, qu’il reproduisit dans de précieux carnets. De son vivant, Antonello fut bel et bien considéré comme un très grand de la peinture. Mort à 49 ans à Messine, d’une pleurésie, il laissa notamment une Madone inachevée (aujourd’hui conservée à Bergame). Jacobello, son fils qui fut aussi longtemps son assistant, termina l’œuvre et la signa de cette mention : « Fils d’un peintre non humain ». Est-ce à dire divin ?
Antonello da Messina
Du 2 février 2019 au 2 juin 2019
Palazzo Reale • 12 Piazza del Duomo • 20122 Milano
www.palazzorealemilano.it
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Voici l’homme ! Sujet de prédilection pour Antonello, cet Ecce Homo livre l’image d’un Christ humble et souffrant, sur le corps duquel perlent des gouttes de sang et de sueur. Une image pieuse d’une incroyable réalité.