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Musée du Luxembourg

Tintoret : « Le plus terrible esprit qu’ait jamais connu la peinture »

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En prélude au 500e anniversaire du peintre qui fera l’objet d’une rétrospective au palais des Doges de Venise en septembre prochain, une exposition parisienne se concentre sur la jeunesse de Tintoret. L’admirateur de Michel-Ange et de Titien dépassa-t-il l’un et l’autre par « la bizarrerie de ses inventions », comme l’affirme Vasari, le biographe des maîtres de la Renaissance ? Éléments de réponse.
Tintoret, Le Miracle de l’esclave
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Tintoret, Le Miracle de l’esclave, 1547-1548

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Les yeux rivés au sol, la foule incrédule tente de comprendre ce qui se passe. Mais seul le spectateur de cette mise en scène théâtrale peut voir Marc, le saint patron de Venise, surgir du ciel pour sauver l’esclave promis au martyre pour l’avoir prié, en brisant les instruments du supplice. Avec cette œuvre sidérante aux couleurs contrastées, Tintoret se hisse au sommet de la cité des Doges.

Huile sur toile • 416 x 544 cm • Coll. Gallerie dell’Accademia, Venise • © Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Mauro Magliani

Venise, le 22 juin 1564. L’ambiance est particulièrement tendue dans les locaux de la Scuola Grande di San Rocco. Giuseppe Salviati, Federico Zuccaro, Véronèse et Tintoret, les quatre peintres les plus en vue du moment, sont chacun venus défendre leur projet pour décorer le plafond de la salle du conseil de la prestigieuse confrérie – destinée à lutter contre les épidémies de peste en apportant assistance et hospitalité à la population, elle est l’une des plus riches de la Sérénissime. L’enjeu est énorme car, à la clef, il y a pléthore d’autres commandes pour habiller les murs et les espaces encore vierges de l’institution.

Tintoret, Autoportrait
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Tintoret, Autoportrait, vers 1547

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De la même manière qu’il a peint ses amis et mécènes, Tintoret se concentre sur son regard. Il fixe le spectateur et semble l’interroger sur les raisons de sa présence. Les coups de pinceau visibles sur ses cils, ses cheveux ou sa moustache le font vibrer plus intensément encore.

Huile sur toile • 45,1 × 38,1 cm • Coll. & © Philadelphia Museum of Art, Philadelphie.

Chacun attend son tour pour présenter ses dessins devant les membres du conseil. Tintoret, lui, est venu les mains vides. D’abord surpris, ses concurrents commencent à craindre le pire. Et ils ont raison. Au moment où arrive son tour, Tintoret arrache du plafond un carton révélant devant l’assistance ébahie une peinture sur toile aboutie installée à l’emplacement prévu du projet. Quel culot, quelle audace ! Sans respect pour le protocole, Tintoret a visiblement bénéficié de l’aide d’un complice au sein de la confrérie… Face aux reproches qui lui sont adressés, l’artiste explique qu’il faut juger de peintures réelles et non de dessins préparatoires « afin de ne tromper personne », et propose d’offrir son oeuvre à San Rocco.

Plus loin que l’extravagance

Un véritable coup de maître. Non seulement Tintoret a coiffé au poteau ses brillants adversaires, mais il remportera aussi par la suite l’ensemble des commandes de la Scuola Grande di San Rocco, édifice qui allait devenir un monument tout entier dévolu à sa gloire. Un temple où chacun pourrait admirer ad vitam aeternam la théâtralité de ses compositions originales, la puissance de formes inventées directement sur la toile, la force de ses figures en clair-obscur émergeant d’un fond ténébreux, et, surtout, sa touche fougueuse et spontanée, laissant visible le travail de la matière. Au point que le célèbre biographe Vasari décrit l’artiste comme « le plus terrible esprit qu’ait jamais connu la peinture », soulignant combien « d’une manière différente et complètement en dehors de la voie suivie par les autres peintres », Tintoret « est allé plus loin que l’extravagance, par la bizarrerie de ses inventions ».

Dès ses débuts, Tintoret veut casser les codes de la création picturale. Il affiche une ambition démesurée. Celle d’égaler les plus grands, Raphaël, Miche-lAnge et, bien sûr, Titien, qui dominait alors la scène artistique vénitienne où il avait fait triompher le colorito. Le supposé passage par l’atelier de Titien dont il aurait été chassé au bout de quelques jours (le maître ayant d’emblée jalousé son talent) ou qu’il aurait quitté considérant qu’il ne serait pas un bon mentor, s’il semble relever du fantasme, en dit long sur sa soif de réussite. Tintoret veut, par son art, s’ériger au sommet, séduire les plus puissants commanditaires, lui, l’artiste de condition simple qui doit son surnom – Tintoretto, le « petit teinturier » – à la profession de son père, dont il n’a de cesse de revendiquer les racines vénitiennes.

Tintoret, Lucrèce et Tarquin
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Tintoret, Lucrèce et Tarquin, vers 1578–1580

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L’artiste s’empare de l’épisode tragique du viol de la vertueuse Lucrèce pour offrir au regard ce nu féminin sensuel, corps lumineux aux formes sculpturales, contorsionné dans un ultime effort pour échapper à son agresseur. Les perles du collier arraché à la belle s’échappent, entraînant l’œil de sa poitrine à ses pieds délicats.

Huile sur toile • 175 × 151,5 cm • Coll. Art Institute, Chicago • © Art resource / Scala

De son vrai nom Jacopo Robusti, l’artiste est né à Venise en 1519. Il fait probablement son apprentissage chez Bonifacio de Pitati, peintre originaire de Vérone à la tête d’une bottega prospère où s’activent élèves, assistants et peintres indépendants venus prêter mainforte pour les grandes commandes. Très vite, il ouvre son propre atelier, vers 1539, dans le quartier de San Cassiano, travaillant à son compte mais aussi pour des artistes tels Bonifacio et même Titien. Ses compositions surprenantes, jouant avec la perspective et détournant les règles de la représentation illusionniste pour donner à voir la vie et traduire les tourments de l’âme, remportent un franc succès. Les puissantes scuole de la République de Venise ne jurent que par lui.

Mieux que quiconque, l’artiste sait répondre aux attentes des confréries. Pour la Scuola del Sacramento, dont les membres ont épousé un idéal d’humilité, il exécute un Lavement de pieds (1547), dont les principaux protagonistes, le Christ, Pierre et Jean, sont relégués dans l’ombre du tableau, un procédé nouveau déroutant et fascinant. L’énergie qui s’en dégage et la multiplicité des points de vue (telle qu’il est impossible d’embrasser la scène d’un seul regard) impressionnent jusqu’à Bassano et Véronèse.

Violence et sidération

Mais c’est un an plus tard, avec le Miracle de l’esclave que Tintoret marque définitivement les esprits. Le miracle en question a lieu dans la salle de réunion de la Scuola di San Marco. La scène qui y est dépeinte dans les tons ocre, rouge cramoisi, vert olive et bleu gris, est un concentré de personnages contorsionnés traduisant un sentiment de sidération exacerbée – celle des bourreaux ne pouvant accomplir leurs basses œuvres, mais aussi celle du spectateur. L’ensemble s’organise selon un axe partant de la main droite du saint dominant la foule, sans cesse interrompu par des ombres et coups de peinture noire créant une dissonance aussi violente qu’envoûtante. Les membres de la confrérie se déchirent pour savoir s’il faut exposer cette œuvre qui fait un bruit tel à Venise que Tintoret est désormais considéré à l’égal de Titien. Nul hasard quand le critique vénitien Paolo Pino écrit cette année-là : « Si Titien et Michel-Ange ne faisaient qu’un, c’est-à-dire le dessin de Michel-Ange allié à la couleur de Titien, on pourrait appeler cet homme le dieu de la peinture. » D’ailleurs, Carlo Ridolfi, le premier biographe de Tintoret, raconte que celui-ci aurait inscrit comme devise sur le mur de son atelier « le dessin de Michel-Ange et la couleur de Titien ». Plus rien ne peut arrêter l’ascension du nouveau dieu de la scène picturale vénitienne.

Tintoret, L’Annonciation
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Tintoret, L’Annonciation, 1583-1587

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Jamais l’annonce faite à Marie de sa maternité divine n’avait été représentée avec autant d’énergie. Faisant irruption dans une pièce meublée à la mode vénitienne, une horde d’angelots déchaînés accompagne l’archange Gabriel. Surprise, la Vierge interrompt sa lecture tandis que l’Esprit saint se manifeste en projetant sur elle une lumière éblouissante.

Huile sur toile • 422 x 545 cm • Coll. Scuola Grande di San Rocco, Venise • © Scala

Son atelier travaille sans relâche. Comme la plupart des artistes de l’époque, il y emploie ses enfants. Son fils Domenico devient son principal assistant, réalisant des œuvres de belle qualité. Sa fille naturelle adorée Marietta, elle aussi peintre, épouse Sebastiano Casser qui les rejoindra au sein de l’atelier. Ils ne sont pas de trop pour répondre à la demande – immense. San Rocco occupe Tintoret jusqu’en 1587. Il y réalise quantité de chefs-d’œuvre, dont la célébrissime Crucifixion, composition dramatique entre le jour et la nuit où une foule de personnages se déchaînent autour d’un Christ lumineux et immobile. Parallèlement, Tintoret s’illustre dans l’art du portrait. D’une grande sobriété, ses effigies font ressortir l’âme du modèle. Les patriciens raffolent de ces représentations dénuées de détails superflus ou ostentatoires.

Tintoret, Jupiter et Sémélée
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Tintoret, Jupiter et Sémélée, 1541–1542

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Tintoret joue la carte de l’humour dans cette audacieuse contre-plongée. Il s’amuse de la position du spectateur, ne lui révélant qu’une partie du corps de Sémélée foudroyée sur place après que Jupiter lui est apparu dans toute sa splendeur divine. Mortel orgasme.

Huile sur bois • 127 × 124 cm • Coll. Galleria Estense, Modène

Après la mort de Titien, Tintoret, comme Véronèse, récupère les commandes de grands princes. Il met ses talents au service du duc de Mantoue (où il se rend en 1580) et de l’empereur Rodolphe II pour lequel il peint quatre tableaux mythologiques consacrés à la vie d’Hercule. Puis c’est au tour du roi Philippe II d’Espagne de lui passer commande. Tintoret réalise ainsi en 1583 un tableau d’autel sur le thème de la Nativité. Dix ans plus tard, c’est la consécration : avec son fils Domenico, ils deviennent membres de l’Accademia Veneziana Seconda. Dans les dernières années de sa vie, il participe également à la monumentale entreprise de décoration du palais des Doges, pour laquelle il sollicite plus que jamais l’aide de ses enfants. Domenico termine sans son père le Paradis, morceau de bravoure couronnant la carrière d’un peintre de génie.

Tintoret meurt en 1594, après avoir marqué de façon indélébile la peinture de sa touche effrontément libre. Quatre siècles après Vasari, dans un texte intitulé le Séquestré de Venise, Jean-Paul Sartre constate à son tour que « sous le pinceau du Tintoret, la peinture s’est fait peur ». « Une longue évolution a commencé, qui substituera partout le profane au sacré : froids, étincelants, givrés, les divers rameaux de l’activité humaine surgiront l’un après l’autre de la douce promiscuité divine. L’art est touché : d’un tassement de brumes émerge ce désenchantement somptueux, la peinture. »

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Portrait d'un génie en herbe

Montrer l’ascension d’un artiste avant la gloire et la reconnaissance officielle : tel est le propos de l’exposition du musée du Luxembourg qui se penche sur les années de jeunesse de Tintoret, période encore sujette à de nombreux débats chez les historiens de l’art. Délicat en effet, dans certains cas, de différencier la main du maître de toutes celles de son atelier, où plane l’ombre de Giovanni Galizzi, son principal collaborateur jusqu’au milieu des années 1550. S’appuyant sur les recherches de Roland Krischel, conservateur au Wallraf-Richartz-Museum de Cologne où l’exposition a d’abord été présentée, le parcours propose d’attribuer à Tintoret un Lavement de pieds conservé à Grenoble, considéré jadis comme une copie d’atelier, et un Portrait d’Andrea Calmo jusque-là donné à Carrache. Une manière d’attirer l’attention du public sur ces épineuses questions d’authentification et une invitation à se rendre à Venise où sont conservés la plupart des chefsd’oeuvre. En attendant la rétrospective célébrant les 500 ans du peintre au palais des Doges (septembre 2018-janvier 2019) puis à la National Gallery of Art de Washington (mars-juin 2019).

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Tintoret - Naissance d'un génie

Du 7 mars 2018 au 1 juillet 2018

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À lire

Catalogue de l'exposition

éd. RMN • 224 p. • 39 €

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Tintoret

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