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Chéri Samba, J’aime la couleur, 2003
Acrylique et paillette sur toile • 135 x 200 cm • CAACART, Collection Pigozzi, Genève • © CAACART, Collection Pigozzi, Genève
Noire et blanche. La photographie prise en 1926 par Man Ray (1890–1976) est iconique. C’est elle qui ouvre l’exposition, faisant voisiner un masque Baoulé d’un noir profond avec le visage blanc porcelaine de Kiki de Montparnasse. C’est aussi elle qui nous dit d’emblée : voilà comment les Européens aimaient l’art africain, eux dont les avant-gardes se sont intéressées de près aux formes des artistes dits « primitifs » – sculpturales, monochromes. Manuel Valentin, commissaire scientifique, veut prendre le contrepied de cette « vision » : « cette exposition vise à réconcilier notre regard occidental, qui privilégie la forme plutôt que la couleur, avec l’art africain, pour qui la couleur est peut-être même plus importante que la forme ! »
Man Ray, Noire et blanche, 1926
photographie noir et blanc • © 2015 Man Ray Trust / Adagp, Paris, 2020
Une précision : car elle s’étend sur 274 mètres carrés, ce qui n’est pas si grand, et parce qu’elle veut attirer le grand public, l’exposition embrasse l’art africain d’une manière générale, et non régionale. Joliment scénographiée, elle est née du don qu’ont fait au musée deux collectionneurs, Denise et Michel Meynet, d’un ensemble de sculptures du XXe siècle. Son sujet, extrêmement vaste (il suffit d’imaginer une exposition sur la couleur dans l’art européen pour comprendre son ampleur !), se propose donc comme fil rouge de l’exploration de cette collection, et non comme un exposé scientifique complet. Une fois cette frustration passée, prenons donc l’exposition pour ce qu’elle est : une introduction aux langages de la couleur dans les arts africains.
Un premier objet nous introduit à trois couleurs « associées à la sphère religieuse » : le noir, le blanc et le rouge. Ce masque d’initiation Chisaluke, venu de Zambie ou d’Angola, utilise la fourrure tachetée d’un petit animal nocturne pour renforcer sa dimension symbolique et donner à voir des pouvoirs d’invisibilité. « Le noir peut être très positif, souligne Manuel Valentin. Il peut être associé à une terre fertile ou à un ciel d’orage. » Pour apporter de la polychromie aux objets, sculpturaux ou peints, une très grande variété de matériaux est employée. Une « matériauthèque » en présente quelques-uns : corail, indigo en poudre « tel qu’on le trouve sur les marchés béninois », ocre, pierres semi-précieuses, œufs d’autruche, phares de voiture brisés, ripolin…
Masque d’initiation, chisaluke, Zambie, Angola, culture luvale ou luchazi, XXe siècle
Bois, fibres d’écorce, résine, papier, textile, fibres végétales, peau de genette d’Angola • Musée des Confluences, Lyon • © Photographie musée des Confluences / Olivier Garcin
Les artisans et les artistes font feu de tout bois, et « il ne faut pas penser qu’en termes de pigments ». Les ingrédients ont d’ailleurs un sens : le noir venu de la cendre sera associé à l’énergie froide, à l’apaisement, quand le blanc fait de plumes de poulet ajoutera une dimension vivante à l’objet. Souvent, on « recherche la surenchère de couleurs, l’effet ostentatoire » : il en va ainsi de l’usage des perles, ces minuscules éléments qui permettent une polychromie éloquente. Le bleu de lessive est utilisé pour son éclat, qui « irradie » sous le soleil et donne aux sculptures une « surprésence », signalant un être surnaturel.
Étoffe masculine de Kente, Ghana, ville de Kumasi, culture ashanti, XXe siècle
Rayonne • Musée des Confluences, Lyon • © Photographie musée des Confluences / Olivier Garcin
S’ouvre ici un chapitre méconnu : bien souvent, « les représentations sculptées étaient habillées », revêtues d’accessoires honorifiques. Ces vêtements ont la plupart du temps été retirés avant d’arriver sur le marché de l’art européen du XXe siècle. Parce qu’ils pouvaient être abîmés, mais aussi parce que le goût privilégiait les sculptures nues. L’art textile, riche de nombreuses traditions anciennes de tissage, s’expose ici dans une grande vitrine qui montre les différents motifs comme une forme de langage. Une étoffe masculine de Kente porte le nom de Fathia Nkrumah, l’épouse du premier président du Ghana, et témoigne de la portée politique et sociale des formes tissées.
Baudouin Mouanda, Sapeurs de Bacongo, 2008
photographie issue de la série SAPE • © Baudouin Mouanda
D’un saut de puce, le célèbre et joyeux mouvement de la Sape (Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes) est présenté à travers quelques photographies de Baudouin Mouanda, qui montrent de fringants sapeurs aux vêtements affriolants. Bien sûr, la wax est abordée avec un petit documentaire qui retrace son histoire, de sa fabrication aux Pays-Bas à son succès en Afrique subsaharienne. Enfin, la dernière salle montre toute la portée politique de la couleur en Afrique. Avec, notamment, les maisons des femmes Ndébélé d’Afrique du Sud, qu’elles couvrent de motifs colorés pour résister contre le régime de l’apartheid. Ou encore les drapeaux rouge, vert et jaune, qui s’inspirent de celui de l’Éthiopie, le seul pays à n’avoir jamais accepté la domination coloniale. Quelques marionnettes du Mali aussi, qui prennent vie lors de spectacles de rue commentant vertement l’actualité. Et pour finir, une peinture de la star Chéri Samba, intitulée avec sobriété J’aime la couleur (2003) [ill. en une]. Bien résumé !
Une Afrique en couleurs
Du 16 octobre 2020 au 22 août 2021
Musée des Confluences • 86 Quai Perrache • 69002 Lyon
www.museedesconfluences.fr
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