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Nicolás García Uriburu, Performance avec de la fluorescéine dans le Grand Canal, juin 1968
© Nicolás García Uriburu Foundation
D’abord, l’air de rien, il y a un brin de fierté… Pensez, une Française à la tête de la biennale de Venise ! Cela n’était pas arrivé depuis Jean Clair, en 1995. Et l’on peut être sûr que Christine Macel défende un programme sacrément différent. « Viva Arte Viva » : voilà comment elle a intitulé l’exposition internationale qu’elle a conçue pour la 57e édition du prestigieux événement.
« L’art est le lieu où trouver des ressources, la force de résister et de combattre l’individualisme et le repli sur soi. »
Christine Macel
« Pour moi, c’est comme une chanson, un mantra, une déclaration d’amour, s’enflamme cette conservatrice en chef qui a fait la quasi-totalité de sa carrière au Centre Pompidou, tout en voyageant constamment pour des projets à l’étranger. Les artistes guident ma vie depuis très longtemps. Quand je considère ces voies régressives qui s’élèvent dans l’incertitude du monde, cela confirme comme jamais que l’art est le lieu où trouver des ressources, la force de résister et de combattre l’individualisme et le repli sur soi. » S’agira-t-il donc d’un quasi-programme politique se déployant à travers 800 œuvres? « C’est plutôt un oui à la vie, rétorque-t-elle. Un « oui mais », car de nombreux doutes émergent et rendent la responsabilité des artistes cruciale sur le plan social, voire politique. »
Christine Macel photographiée à Venise.
© Andrea Avezzù / Courtesy Biennale di Venezia
Comment Christine Macel a-t-elle composé, des Giardini (les « jardins » où se situent le pavillon international dédié à l’exposition « Viva Arte Viva » et la plupart des pavillons nationaux) à l’Arsenale (l’arsenal historique de la Sérénissime, dont 50 000 m2 sont dévolus à la biennale), cette ode à la vie qui a ouvert au lendemain de l’élection présidentielle française ? « L’idée est de comprendre ce que sont les artistes aujourd’hui ; de rendre visible leur monde, du studio solitaire à la factory collective. » D’où ce projet phare de l’édition 2017 : transformer l’Arsenale, deux fois par semaine, en tavola aperta, table ouverte où rencontrer les artistes et partager leur pratique (des vidéos sont également mises en ligne, où chacun se révèle à sa manière). L’exposition internationale, qui revendique un joyeux mélange des genres, des continents et des générations, et compte une cinquantaine de productions toutes neuves, se déroulera en une succession de chapitres, que la commissaire a intitulés « Pavillons », en écho aux pavillons nationaux qui font tout le sel de Venise.
« Nietzsche disait que pour faire quelque chose, il faut parfois passer la moitié du temps à ne rien faire. »
Christine Macel
On y retrouvera aussi bien des anciens, comme l’Américaine Sheila Hicks, et de vifs espoirs, comme le Hongrois (installé à Varsovie) Attila Csörgő ou la Polonaise (vivant à Berlin) Alicja Kwade, pour citer quelques-uns des noms des 120 artistes invités. Sans oublier les Français Kader Attia, Pauline Curnier-Jardin, Philippe Parreno ou Marie Voignier. Cœur battant de cette immense manifestation, riche de créateurs issus aussi bien du peuple inuk du Grand Nord canadien que des Philippines ? Une bibliothèque, en plein cœur des Giardini, composée des choix de lecture des artistes, comme cette boîte en valise du regretté Raymond Hains, souvenir de ses errances vénitiennes. « Une façon de rappeler que l’art a parfois besoin d’un temps d’inaction, précise Christine Macel. Nietzsche disait que pour faire quelque chose, il faut parfois passer la moitié du temps à ne rien faire. Tous les artistes sont dans cette oisiveté productive, ce vagabondage mental. Un « état de non-vigilance », comme l’appelle Fabrice Hyber. » Le temps de l’otium, pour reprendre l’étymologie latine de l’oisiveté, en opposition à celui du negotium, des affaires : c’est dans cette tension que se dessine la biennale 2017, que l’on pourra aborder affalé dans l’un des canapés de Franz West, dès l’entrée. « Cette question fait particulièrement sens dans la société actuelle, marquée par l’hyperinstantanéité du présent, l’accélération de l’accessibilité des choses. Question de la paresse nécessaire, de la part disproportionnée offerte au temps de travail. Nous devons interroger ces valeurs », plaide-t-elle.
Rachel Rose, Lake Valley, 2016 [extrait]
Courtesy Rachel Rose Pilar Corrias Gallery, Londres et Gavin Brown's Enterprise, New York-Rome
Prendre son temps, il en est plus que jamais temps. Un Pavillon est même consacré à cette idée « du temps et la finitude ». Ainsi la jeune New-Yorkaise Dawn Kasper emménagera-t-elle directement dans le pavillon international, pendant six mois, pour partager son quotidien avec le public. Six mois également pour la Belge Edith Dekyndt, qui compose et recompose inlassablement, en Pénélope du foyer, un carré de poussière suivant la progression de la lumière dans la salle. Le Danois Olafur Eliasson prendra, lui aussi, tout un semestre pour réaliser une œuvre en collaboration avec des migrants soudanais de Venise.
Visages douloureux du peintre syrien récemment disparu Marwan, mélancolie américaine de Rachel Rose… Confrontés aux souffrances du monde, certains apportent leurs propres remèdes, comme l’évoque le Pavillon des chamans, qui ne cache rien de ses intentions bénéfiques. « Le chaman développe une vision intérieure. On n’est pas dans des choses ésotériques ou farfelues, mais dans une attention anthropologique au monde », rassure Christine Macel à l’attention des cartésiens. Ainsi des chamans quitteront-ils leur Amazonie natale à l’invitation du Brésilien Ernesto Neto, « bien décidés à faire un rituel pour notre monde malade ». Dans une même ambition, l’Italienne Maria Lai se reliait lors d’une performance de 1981 à la montagne, et la chorégraphe américaine Anna Halprin, magistrale doyenne de la biennale du haut de ses 97 ans, organise sur la lagune sa fameuse danse planétaire débutée dans les années 1980. C’était, à l’époque, pour tenter de soigner la terre de San Francisco, frappée par la violence et la criminalité.
Cette immense ronde collective peut prendre aujourd’hui mille autres significations, mais garde son acuité contemporaine. Tout comme les œuvres de Nicolás García Uriburu, qui teinta de vert le Grand Canal dès 1968 [voir plus haut], en militant de la cause écologique. Il revient aujourd’hui sur les lieux du « crime », invité au Pavillon de la terre. Une fois fait le plein « d’énergies salvatrices », vous voilà prêt à tomber en extase ? Un Pavillon est spécialement prévu à cet effet, et cela n’étonnera pas les fidèles de la dionysiaque Christine Macel. Célébration du plaisir par la peintre libanaise Huguette Caland, figure des seventies, ou altération des états de conscience chez le Canadien Jeremy Shaw… Ces ravissements nous mènent tout droit vers la fin de l’Arsenale, « qui explose en feu d’artifice », avec le Malien Abdoulaye Konaté ou l’Écossaise Karla Black. Reste à espérer que le visiteur aura alors un tant soit peu approché l’idéal que lui promet Venise : « Retrouver son propre rythme, retrouver le temps de son corps. »
57e Biennale d’art contemporain de Venise - Viva Arte Viva
Du 13 mai 2017 au 26 novembre 2017
Giardini, Arsenale et à travers la ville
+ 39 041 5218 828
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