Article réservé aux abonnés
Vue extérieure du train spécial Canteuropa-Express dans la gare d’Impéria en Italie, 1972
Villa Médicis, Rome • © Fonds de dotation Orient Express
Étiquette à bagages du trajet Paris-Rome-Express par la Compagnie Internationale des Wagons-Lits, Années 1920–1930
Villa Médicis, Rome • © Fonds de dotation Orient Express
En 1950, le journaliste Roy Rowan et son photographe Jack Birns empruntent le train Simplon-Orient-Express, dans l’idée d’un grand reportage pour le magazine Life. Près de 70 ans après l’aller-retour inaugural de cette ligne emblématique (en 1883), les deux hommes déchantent : le luxe qui a fait sa renommée n’est plus au rendez-vous. Les équipements sont fatigués, et puis les voyageurs ne ressemblent pas tant que ça aux riches personnages du roman écrit par Agatha Christie en 1934… Dans ses images, Jack Birns s’éloigne des clichés pour retenir l’âme du train, en faisant le portrait de ses conducteurs, en saisissant les gestes de ceux qui travaillent à son bord et le nettoient, ou encore en immortalisant les voyageurs assis dans la voiture-bar, serrés, l’air absent ou concentrés sur un journal.
De ce reportage présenté dans les premières salles de l’exposition, il faut retenir le regard clair, sans illusions, et l’intérêt pour les travailleurs, qui ressemble beaucoup à celui qu’ont adopté Eva Gravayat et Arthur Mettetal dans leurs recherches. À rebours du mythe, les deux commissaires tâchent ici de replacer l’Orient-Express dans l’histoire plus large de la compagnie révolutionnaire à laquelle il appartenait, les Wagons-lits (créée en 1872 par Georges Nagelmackers, un industriel belge qui a découvert le principe des sleeping-cars lors d’un voyage aux États-Unis, un moyen de transport rapide, sûr et confortable), mais aussi d’interroger le pourquoi de son succès et de rendre hommage à ceux qui ont fait sa beauté.
Vue de l’exposition Orient-Express & Cie. Itinéraire d’un mythe moderne, à la Villa Médicis
© Photo de Daniele Molajoli
Alors, oui, on y retrouve bien sûr les superbes affiches qui assuraient la promotion du train en vantant à la fois sa vitesse et la beauté de ses destinations − au premier rang desquelles figurait Constantinople, capitale de l’Empire ottoman qui captivait à la fin du XIXe siècle les Européens (ceux-ci étaient alors abreuvés d’iconographies orientalistes, dont on retrouve l’influence dans des illustrations nimbées d’une lumière orangée signées Jacques Touchet, Joseph de La Nézière ou André Wilquin dans les années 1930…). Mais à ce défilé d’images fantasmagoriques, diablement séduisantes et emblématiques de l’âge d’or de l’Orient-Express, répondent différentes archives qui ancrent ce train (comme les autres lignes de la compagnie des Wagons-lits) dans le réel.
Le réel industriel d’une « énorme chaîne logistique », disent les commissaires, avec des photographies des ateliers de constructions des voitures prises par le studio Cuchet (1930), mais aussi des images d’entreprise des couverts et des verres qui servaient à la voiture-bar dans les années 1970, ou encore la planche technique d’une carafe empruntée au Registre des objets d’approvisionnement des voitures-restaurants de la CIWL (1932). Et puis le réel humain, avec des portraits d’ouvriers, ou encore la vue d’une blanchisserie de Saint-Ouen (1958) par laquelle transitaient les nappes et les draps et où travaillaient une majorité de femmes puis, au tournant des années 1950, d’immigrés « assignés aux tâches les plus pénibles », expliquent encore les commissaires. Une courte vidéo d’entreprise illustre les gestes optimisés pour plier des torchons, et s’exécuter ainsi le plus vite possible. Les artisans sont eux aussi mobilisés en nombre, spécialisés en marqueterie de bois, en tapisserie…
Blanchisserie de la Compagnie Internationale des Wagons-Lits à Saint-Ouen en France, 1958
Villa Médicis, Rome • © Fonds de dotation Orient Express
Un menu témoigne de la fine gastronomie servie aux passagers : « œufs brouillés aux truffes (…), aspic de foie gras à la Lucullus, oie de Styrie rôtie (…) ».
L’Orient-Express ayant pour originalité d’être un train de luxe, l’exposition explore également la communication photographique mise en place pour mettre en valeur son confort. Où l’on voit un mannequin dormir à poings fermés dans un lit douillet, la tête posée sur deux oreillers (vers 1930), une jeune femme coquette vérifier sa coiffure dans un miroir puis lire au lit (1959)… Un menu est également montré, témoignant de la fine gastronomie servie aux passagers : « œufs brouillés aux truffes (…), aspic de foie gras à la Lucullus, oie de Styrie rôtie (…) ». On observe avec amusement une tripotée de célébrités venues poser à la fenêtre d’un train (parmi lesquelles la comédienne Jeanne Moreau ou l’écrivain Georges Simenon), non parce qu’elles l’avaient réellement emprunté, mais parce qu’en 1955, la compagnie avait installé dans une kermesse du jardin des Tuileries un faux wagon-lit où elles pouvaient venir poser, et entretenir le mythe du « train des stars ».
Photographie publicitaire pour la promotion des nouvelles voitures lits Lx (luxe) de la CIWL (à gauche) ; Voyageurs à bord d’une voiture restaurant de la Compagnie (à droite), vers 1930
Villa Médicis, Rome • © Fonds de dotation Orient Express
Outre ces démarches publicitaires, une voiture de la Compagnie des wagons-lits est entrée dans l’Histoire : posée en forêt de Compiègne, elle a accueilli des représentants du Troisième Reich et du gouvernement de la Troisième République française pour la signature de l’armistice du 22 juin 1940. Autre publicité majeure, celle du roman d’Agatha Christie (et des films qui ont suivi, réalisés par Sidney Lumet en 1974 puis Kenneth Branagh en 2017), l’autrice ayant été inspirée par un fait divers véritable : en 1929, un train s’était enlisé dans la neige en Turquie durant plusieurs jours, soufflant aux journaux du moment des centaines d’articles.
Brochure publicitaire italienne illustrée de la Compagnie internationale des wagons-lits, Années 1980
Villa Médicis, Rome • © Fonds de dotation Orient Express
En 1977, l’Orient-Express s’est arrêté. Ses heures de voyage ne paraissaient plus si courtes ni si romantiques aux voyageurs, séduits par les vertiges de l’aviation. Dispersé aux enchères, le patrimoine de la compagnie s’est muséifié… Et les trains de nuit, de façon générale, ont petit à petit disparu, chagrinant les amateurs de ce qui était devenu un emblème de la lenteur (on dirait slow life aujourd’hui). Mais, depuis, la crise écologique a réveillé les consciences, et les fantasmes. Le train de nuit est redevenu désirable : la SNCF s’est réveillée, a rouvert deux lignes en 2021 (Paris-Nice et Paris-Tarbes) et en promet d’autres pour les années à venir. Le secteur privé s’empare également du sujet : l’entreprise Midnight Trains (dont le nom soigneusement choisi fait écho au mythe façon Agatha Christie !) reprend les codes balisés de l’Orient-Express : promesses de confort (« Literie haut de gamme » annonce le site), design ultra-soigné, wagon-bar gastronomique… Avec un nouvel argument com’ (« 23 fois moins polluant que l’avion »), la compagnie se lancera en 2024, incarnant à merveille l’air du temps, entre nostalgie esthète, conscience écologique − et, toujours, une inextinguible soif de voyages…
Orient-Express & Cie : itinéraire d’un mythe moderne
Du 17 mars 2023 au 21 mai 2023
Villa Médicis • 1 Viale della Trinità dei Monti • 00187 Roma
www.villamedici.it
Pour en savoir plus
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
QUIZ
ARTIPS Reconnaissez-vous ces chefs-d’œuvre de l’Antiquité ? _ re Testez vos connaissances et défiez vos amis !_
DOSSIER
TEST ! Ses chefs-d’œuvre, son histoire, ses plus belles salles… Tout pour préparer sa visite au musée du Louvre
Abonnés
LA CHRONIQUE DE NICOLAS BOURRIAUD
« Face aux galeries hors sol, aux Shein de l’art contemporain, les petites échoppes intelligentes ont une carte à jouer » en RW