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MUSÉE D'ARTS DE NANTES

Quand le train entre dans l’art

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À Nantes, une exposition passionnante, dotée d’une scénographie réussie inspirée de l’univers ferroviaire, s’intéresse au surgissement du train dans le paysage à partir de la fin des années 1830, et à la façon dont les artistes, de Monet à Dalí, ont montré comment ces voyages à bord de ce nouveau moyen de transport ont changé notre façon de regarder le monde. En voiture !
Raoul André Ulmann, La Gare de Bercy
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Raoul André Ulmann, La Gare de Bercy, 1902

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huile sur toile • 86,6 cm x 127,3 cm, • © Bayonne, musée Bonnat-Helleu / photo A. Vaquero

Si la locomotive à vapeur est née en 1812 en Angleterre, ce n’est que dans les années 1840 que la fièvre du rail s’empare de l’Europe continentale. Longtemps, ce moyen de transport révolutionnaire est boudé par les peintres et reste cantonné aux dessins publicitaires, documentaires ou satiriques, et il faut attendre 1871 pour la première représentation d’un train en marche par un artiste français, Lordship Lane Station, Dulwich de Camille Pissarro !

On pourrait déplorer l’absence de plusieurs tableaux clés dans l’exposition de Nantes. Comme celle de Pluie, vapeur et vitesse de William Turner (1844), première représentation d’un train en peinture, néanmoins remplacé par une très belle déclinaison sous forme d’estampe signée Félix Bracquemond. En France, la machine est d’abord représentée indirectement, par le biais de poutres métalliques et de nuages de vapeur, mais reste hors-champ, comme dans Chemin de Fer d’Édouard Manet (1873), non présent dans le parcours, et Sur le Pont de l’Europe de Caillebotte (1877), dont on se contente ici d’une ébauche à l’huile. Manquent aussi Le Train dans la neige (1875) de Monet, et une toile de sa célèbre série réalisée dans la gare Saint-Lazare en 1877.

Claude Monet, Train dans la campagne
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Claude Monet, Train dans la campagne, vers 1870

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huile sur toile • 79,2 × 90 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski

Y figurent cependant des pièces historiques, dont le tout premier tableau ferroviaire de Claude Monet, Train dans la campagne (vers 1870). Au départ, le train reste à distance, comme si on n’osait représenter de trop près cette créature rugissante, star d’un célèbre roman de Zola, La Bête humaine (1890). Dans ce tableau du père des Nymphéas consacré à une promenade dominicale, le train se cache entre les arbres à l’arrière-plan. Ajoutant néanmoins du mouvement et un effet d’éphémère au tableau, ainsi qu’une touche de poésie moderne. Il faut avoir l’œil encore plus aiguisé pour repérer le train dans Charing Cross Bridge (1903), lumineux chef-d’œuvre de Monet prêté par le musée des Beaux-Arts de Lyon : certes situé sur le pont au centre de la toile, le petit panache de fumée mauve se dissout comme un caméléon dans les effets d’atmosphère de cette vue londonienne, qu’il anime malgré tout avec grâce…

Claude Monet, Charing Cross Bridge, La Tamise
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Claude Monet, Charing Cross Bridge, La Tamise, 1903

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huile sur toile • Musée des Beaux-Arts de Lyon • Lyon, Musée des Beaux-Arts de Lyon, Photo / © RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojeda

C’est la reine Victoria qui serait la première personne à avoir croqué des paysages sur le vif depuis l’intérieur d’un wagon !

« L’exposition ne raconte pas l’histoire du train ni celle de sa représentation. Elle montre comment les artistes ont exprimé la façon dont le voyage en train a transformé la vie des gens et leur façon de regarder le monde » explique le commissaire Jean-Rémi Touzet, conservateur responsable des collections du XIXe siècle du musée d’Arts de Nantes. Dès l’ouverture, une toile amusante illustre cette rupture fracassante : Adieu la mythologie ! de Frédéric August Sonntag (1870), qui dépeint un groupe de centaures en fuite, apeurés par une locomotive surgissant dans le paysage, comme si elle venait de fendre la montagne ! « Les gares, viaducs, tunnels et voies de chemins de fer, qui se multiplient sous le Second Empire (1852–1870), et dont la sortie de terre est immortalisée par de nombreux photographes, bouleversent le paysage et créent un choc esthétique, tout comme le train lui-même, véritable « monstre » d’acier qui passe et s’impose avec bruit » rappelle le commissaire. Marquant le début d’une nouvelle ère et l’entrée dans la modernité…

Vincent Van Gogh, Wagons de chemin de fer à Arles
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Vincent Van Gogh, Wagons de chemin de fer à Arles, 1888

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huile sur toile • 46 × 51 cm • Musée Angladon – Collection Jacques Doucet pour la Fondation Angladon- Dubrujeaud

La puissance de la rencontre avec un train lancé à toute allure est bien retranscrite par le cadrage audacieux et les couleurs vives de Wagons de chemin de fer à Arles par Vincent Van Gogh (1888). Mais c’est surtout de l’intérieur que le train va offrir aux artistes une nouvelle façon d’observer le monde : des paysages qui, dans le cadre d’une fenêtre, défilent à toute allure, jusqu’à devenir de simples traits de couleur horizontaux, comme le note Victor Hugo dès 1837. Fasciné par la façon dont le train modifie la perception du paysage, Ferdinand Hodler synthétise cet étirement de la ligne au début des années 1900. Maurice Denis, lui aussi, dessine dans le train. Mais c’est la reine Victoria, première souveraine à prendre ce moyen de transport et aquarelliste à ses heures perdues, qui serait la première personne à avoir croqué des paysages sur le vif depuis l’intérieur d’un wagon ! Ces images captées au vol annoncent la photographie. En 1884, Paul Nadar sera le premier photographe à réaliser l’exploit d’obtenir des instantanés de paysages depuis un train en marche.

 

En 1896, les frères Lumière, acteurs majeurs de l’avènement du cinéma, créent la panique lors de leur projection d’un court film immortalisant l’arrivée d’une locomotive en gare, qui fonce vers les spectateurs comme si elle allait les écraser, puis saisissent le ballet des voyageurs pressés. Ce vertige de la vitesse est à la fois source de crainte et de fierté : ainsi le peintre Pavel Piasetski, qui suit l’avancée de la construction de la ligne du Transsibérien débutée en 1891, peint à la demande du tsar un panorama mouvant constitué de neuf rouleaux (mesurant bout à bout un kilomètre de long) qui reproduit le défilement des paysages sous forme de spectacle immersif.

Un huis clos au temps suspendu

James Tissot, Gentleman in a railway carriage
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James Tissot, Gentleman in a railway carriage, 1872

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Huile sur toile • 63.3 × 43 cm • © Worcester Art Museum / Bridgeman Images / presse

Ce qui se passe dans le cocon des voitures est tout aussi fascinant. Ainsi James Tissot représente-t-il un colonel assis dans un train, montre à gousset en main et manuel ferroviaire sur les genoux – le portrait d’un homme moderne qui emprunte à l’époque de Titien ! Les peintres naturalistes se mettent à soigner autant les tenues des passagers que les banquettes, porte-bagages et autres éléments de décor. De nombreux artistes, comme Ricardo Lopez-Cabrera, s’intéressent au temps suspendu du voyage en train, un huis clos où peuvent naître des relations amoureuses, ou des intrigues policières… Certains, comme le caricaturiste Honoré Daumier ou le peintre Lucien Schmidt, s’amusent quant à eux des aspects moins glamour du voyage en train, des retards exaspérants aux désagréments de la promiscuité forcée.

Vue de l’exposition
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Vue de l’exposition

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© Musée D’arts De Nantes/ C. Clos

Lignes droites ou courbes tracées par les rails, panneaux ronds, poteaux, signaux lumineux… Comme le montre intelligemment une section de l’exposition où des tableaux réalistes de Raoul André Ulmann ou Henry Ottmann dialoguent avec un tableau orphiste de Robert Delaunay et une installation de Takis (Signal I, 1968), le chemin de fer introduit tout un nouveau langage graphique qui pose les jalons de l’art moderne. Non loin, une accumulation d’horloges signée Arman (un travail préparatoire pour sa sculpture L’Heure de tous installée en 1985 sur le parvis de la Gare Saint-Lazare) permet de rappeler qu’avant les années 1860, chaque ville de France avait sa propre heure, et que c’est le chemin de fer qui a mené à leur synchronisation – à vrai dire plus pratique et moins cacophonique ! Enfin, le train ne manque pas d’inspirer les surréalistes, de Paul Delvaux à Giorgio de Chirico en passant par Salvador Dalí, chez qui il permet des apparitions incongrues, mais aussi l’évocation du voyage, et donc du rêve…

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Le voyage en train

Du 21 octobre 2022 au 5 février 2023

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