Article réservé aux abonnés

Visite d'atelier

Alexandre Lenoir, le nouveau talent scotchant

Par

Publié le , mis à jour le
Avec ses paysages calmes en apparence, le jeune peintre de 29 ans est devenu la coqueluche des collectionneurs. Rencontre avec un technicien rigoureux et fougueux qui utilise un matériau inattendu : le Scotch.
Photographie d’Alexandre Lenoir dans son atelier
voir toutes les images

Photographie d’Alexandre Lenoir dans son atelier

i

© François Roelants

C’est le paradoxe de l’époque. En un an et demi, sa peinture a connu un retentissement international fulgurant. Mais elle reste, l’artiste le reconnaît volontiers, encore bien peu connue, voire confidentielle pour tout un pan du public (et pas nécessairement le moins averti). « Cela a été une explosion, oui, mais une explosion sous la mer », explique-t-il. La faute en grande partie à la pandémie qui a affecté, l’une après l’autre, les expositions qu’Almine Rech lui offrait sur un plateau doré. Alexandre Lenoir fait le compte. « En 2020, ma première exposition à la galerie ouvre le 7 mars et ferme une semaine plus tard avec le confinement. » Rebelote à Bruxelles en septembre de la même année, puis en avril dernier dans le nouveau lieu de sa galeriste, avenue Matignon. « Enfin, à New York, il y a un mois, j’ai dû faire l’accrochage à distance, sans pouvoir me rendre là-bas, puisque les frontières étaient encore fermées. » Or, ces péripéties n’ont pas empêché de conclure des affaires. Couronnant ce succès commercial, le prix Jean-François Prat vient d’être alloué à cette nouvelle coqueluche des collectionneurs. Sans lui faire perdre la tête : « C’est une belle réception mais que sur PDF », s’amuse-t-il.

« Une phrase de Niele Toroni me trottait en tête : travailler à ce que la peinture travaille elle-même. »

Alexandre Lenoir

Nous sommes allés le rencontrer à son atelier, situé dans la banlieue sud de Paris, à Antony, où les anciens locaux d’Universal sont désormais occupés par des créateurs de tout acabit (du menuisier au street artist). Que la disparition de cet espace soit prévue dans un an n’inquiète pas du tout Alexandre Lenoir, guère casanier et peu enclin à conserver les traces de l’élaboration de son travail. « Cela incite à ne pas se satisfaire de ce qu’on a. Je n’ai nul besoin de garder ou de posséder quoi que ce soit. C’était pareil aux Beaux-Arts de Paris, compare-t-il. Dans l’atelier de morphologie, on traçait les esquisses des modèles vivants, à la craie, sur de grands tableaux noirs. Et on effaçait, une fois la pose finie, ne retenant finalement que la compétence qu’on avait acquise. » Le jeune homme, âgé de 29 ans, a soif d’apprendre. Et n’a pas trop apprécié la pédagogie, à ses yeux un peu trop stricte, déployée à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Au bout d’un an et demi, après n’avoir pu s’inscrire faute de place aux cours dispensant des leçons de peinture, il accumule précipitamment tous les crédits universitaires qu’il aurait pu mettre cinq ans à obtenir, et disparaît des ateliers du quai Malaquais pour peindre à Paris, en colocation. Il garde cependant un contact étroit avec son maître d’atelier, François Boisrond, le seul, semble-t-il, à avoir cru en cet étudiant que la fougue faisait dévier du tempo et des ornières de l’académie.

Alexandre Lenoir, Trois rivières
voir toutes les images

Alexandre Lenoir, Trois rivières, 2021

i

Ce triptyque joue sur les mots : Trois-Rivières est en effet aussi le nom d’une ville en Guadeloupe, où la mère de l’artiste a grandi.

Acrylique et huile sur toile • 261,9 x 128 cm • Coll. Galerie Almine Rech • © Alexandre Lenoir. Courtesy galerie Almine Rech, Paris / Photo Dan Bradica

Il n’empêche, fourbir seul ses pinceaux, sa touche, son style requiert une éreintante obstination. Une ténacité déjà aiguisée aux Beaux-Arts, où Lenoir a commencé à mettre au point une vision et une méthode, une manière de peindre et de sentir. Après avoir donné dans l’autoportrait, il puise dans une iconographie élargie aux paysages où s’inscrivent fugacement des silhouettes de ses proches. Mais, au-delà de la question du motif, que peindre? Alexandre Lenoir se pose la question en ces termes : « Comment peindre quelque chose de juste, de naturel, qui reflète ce que je vis, ma relation à l’intériorité, à l’essentialité ? Je me suis dit que cela ne devait pas nécessairement avoir lieu en surface, qu’il fallait peindre avec le moins de coups de pinceau possible, seulement avec des couleurs primaires et provoquer le hasard. Une phrase de Niele Toroni me trottait en tête : travailler à ce que la peinture travaille elle-même. » Le jeune homme tâtonne mais, au bout de trois ans et demi, son processus a mûri.

Des grandes toiles parées de milliers de petits bouts de Scotch

Alexandre Lenoir, Kenol
voir toutes les images

Alexandre Lenoir, Kenol, 2021

i

Si proche (elle occupe le centre du tableau) et
si lointaine (elle se fond dans la végétation), la silhouette dépeinte par Alexandre Lenoir arbore une manière d’être au monde qui préfère la fluidité.

Acrylique et huile sur toile de coton • 180 × 143 cm • Coll. Galerie Almine Rech • © Alexandre Lenoir. Courtesy galerie Almine Rech, Paris / Photo Nicolas Brasseur

« Je choisis une image de notre album de famille, je la décompose avec Photoshop, de manière à la rendre binaire en masquant soit les zones sombres, soit les zones claires. Je la projette sur une toile et, à nouveau opacifie certains pans au moyen de languettes de Scotch. » Dans l’atelier d’Antony, sans lumière naturelle, uniquement celle du rétroprojecteur, Alexandre Lenoir joint le geste à la parole. Avec vivacité, il déchire et colle de minuscules bouts de Scotch sur les points lumineux verts. Une partie de la toile est déjà parée d’un autre type d’adhésif, plus poreux à la peinture et collé avec des effets de relief, froissé, en boule. Ces zones-là laisseront la peinture se frayer plus facilement un chemin sur la toile. Ces bouts de Scotch forment en quelque sorte les « tuteurs » de la peinture. Laquelle, une fois appliquée au moyen de larges coups de brosse, va dégouliner en suivant la trajectoire, les sillons, les creux et les bosses qu’ils lui imposent. À certains endroits, l’artiste peint le verso de la toile qui boit le pigment et le laisse apparaître, allégé, au recto. Le protocole implique un nombre d’étapes conséquent et requiert temps et main-d’œuvre. Au début, « il m’a fallu quatre mois pour terminer une de mes premières toiles, et sept mois pour une autre », souffle l’artiste.

Mais ça paye. Il obtient son diplôme et participe à l’exposition des félicités du jury en 2017. Ses toiles, onctueuses et pâteuses à la fois, laissant la peinture occuper tour à tour le dessus et le dessous de manière à envelopper le sujet dans des effets de flou et de transparence, séduisent quelques collectionneurs. Ces derniers jouent le rôle de mécènes auprès du jeune artiste, couronné du prix Thaddaeus Ropac et de celui de la fondation Jean-François et Marie-Laure de Clermont-Tonnerre. Toutefois, au lieu de surfer sur la vague de cette notoriété naissante, de courir les galeries et de se vendre, il part travailler au Maroc, à Casablanca. Il entend y inventer sa propre économie de travail, son atelier et son mode de production. Parce qu’il lui faut des assistants (pour préparer ses grandes toiles aux milliers de petits bouts de Scotch) et de la place. Et que les prix (de la main-d’œuvre et des mètres carrés) y sont moins élevés qu’en France. Il y reste un an et demi. Peint 40 tableaux. N’en garde finalement que six. « Ce fut un échec, concède-t-il sans ambages. J’ai vu trop grand. J’ai dépensé trop d’argent. »

Alexandre Lenoir, La Cascade
voir toutes les images

Alexandre Lenoir, La Cascade, 2020

i

Le paysage aquatique est pour l’artiste plus qu’un motif : il reflète sa manière de peindre, qui ne s’interdit pas de laisser la peinture couler, dégouliner, en cascade.

Acrylique et huile sur toile • 176 x 255cm • Coll. Galerie Almina Rech • © Alexandre Lenoir. Courtesy galerie Almine Rech, Paris

À son retour chez ses parents, à Chartres, il lui a fallu six mois pour reprendre confiance en lui. « Renouer, dit-il, avec des formats plus petits et des paysages extérieurs, alors qu’au Maroc je ne faisais que des toiles d’intérieur avec une lumière artificielle. » En janvier 2019, il installe son atelier à Antony, dans un box d’à peine 30 m2. Il y travaille tôt, toute la journée et le soir, ouvre aux curieux et aux amateurs d’art les portes d’un espace de stockage qu’il s’est trouvé dans le XXe arrondissement. C’est là qu’Almine Rech découvre son travail. Et lui déroule le tapis blanc des cimaises de sa galerie début 2020. On connaît la suite.

Photographie d’Alexandre Lenoir dans son atelier
voir toutes les images

Photographie d’Alexandre Lenoir dans son atelier

i

© François Roelants

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Même si le marché et le succès semblent avoir pris en main le destin d’Alexandre Lenoir, lui continue, bille en tête, à « travailler à laisser la peinture travailler ». Et, à triturer ses toiles en augmentant son protocole. Dans l’atelier, on voit ainsi qu’il laisse un pan de sa toile traîner au sol, qu’il ne s’interdit pas de marcher dessus pour peindre la partie qui est fixée au mur. À ses yeux, l’atelier, du sol au plafond, fait ainsi office de châssis, de cadre élargi de la toile. Mieux : l’atelier est au travail avec l’artiste. Il n’est pas seulement le cadre indifférent où la peinture a lieu. Il met la main à la pâte. D’ailleurs, une autre toile a été frottée au sol, dans une flaque de peinture blanche et de white-spirit versée là par l’artiste. On en voit encore la trace par terre. Et sur le tableau accroché au mur figurant des eaux lustrales où se baigne un personnage dont le visage prend des teintes roses et un grain tendre. Au terme d’un processus qui aboutit à rendre la figure humaine évanescente, voire abstraite, Alexandre Lenoir prend désormais plaisir à lui rendre sa carnation. « Quand je suis seul, le dimanche soir, je renoue avec le pinceau. Je retouche les silhouettes. Cela demande une certaine force, des tripes, du cœur. » Est ainsi formulé le paradoxe qui rend cette œuvre si tendue : elle ne cesse de contrecarrer les plans conceptuels et techniques qu’elle a traversés pour rejoindre une autre conception de la peinture, plus expressionniste, plus lyrique, plus incarnée.

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi