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Nouveau regard

Alice Audouin : « Le développement durable n’est pas un thème, c’est une donnée de notre époque. »

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Chaque mois, Beaux Arts partage le regard neuf et vivant d’une personnalité sur l’art et son histoire. Commissaire d’exposition, consultante et art advisor spécialisée dans le développement durable, Alice Audouin est la présidente fondatrice de l’association Art of Change 21, qui collabore avec des artistes pour sensibiliser le grand public aux enjeux environnementaux. Nous l’avons rencontrée à quelques semaines d’Art Paris (7 au 10 avril), où elle intervient comme commissaire invitée.
Portrait d’Alice Audouin
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Portrait d’Alice Audouin

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@ Jérome Mizar

Vous êtes aujourd’hui la référence en matière d’art et d’environnement. Comment en êtes-vous venue à associer ces deux domaines ?

Il y a 20 ans, je co-pilotais, à la Caisse des Dépôts, un média et un centre de recherche consacrés au développement durable. On parlait alors des « parties prenantes », ces ONG ou syndicats qui portaient les intérêts collectifs de la société civile. Notion que l’anglais traduit par stakeholders, en opposition aux shareholders. Étonnée qu’on n’imagine pas prêter ce rôle aux artistes, j’ai souhaité que leur point de vue soit pris en compte. De là le premier colloque international, « L’artiste comme partie prenante », que j’ai initié à l’Unesco en 2004. Puis j’ai monté une première association, COAL (la coalition Art et Développement durable), que j’ai quittée en 2014 pour fonder Art of Change 21.

Quel est le rôle de cette association ? Pourquoi 21 ?

MaskBook, action participative, artistique et citoyenne lancée par Art of Change 21 en 2020
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MaskBook, action participative, artistique et citoyenne lancée par Art of Change 21 en 2020

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© 2015 artofchange21

J’ai lancé Art of Change 21 en rassemblant 21 artistes et éco-activistes, à la veille de la COP21, afin d’aborder les enjeux du XXIe siècle. En effet, ça fait beaucoup de 21 (rires) ! Nous avons deux volets d’action. Il s’agit tout d’abord de sensibiliser le grand public. Lancé bien avant la crise sanitaire, le projet participatif MaskBook, qui invite à customiser son propre masque de protection, compte plus de 200 ateliers dans 20 pays et près de 10 000 participants à ce jour. En outre, nous collaborons avec des artistes dans le cadre d’expositions, de débats, de prix et des COP Climat.

Vous avez longtemps travaillé dans le milieu de la communication et du développement durable pour de grands groupes. D’où vient votre intérêt pour l’art ?

J’ai fait un peu d’histoire de l’art. Mon grand-père était collectionneur ; mon oncle l’un des premiers à exposer le Nouveau Réaliste Alain Jacquet. Je rêvais de pouvoir un jour, comme eux, ouvrir ma galerie. Mais mon stage, à 20 ans, chez Yvon Lambert, s’est soldé par un grand désenchantement. J’ai tout de même tenu à rester au contact des artistes pour me nourrir de leur lecture, souvent presciente, du monde.

Le phénomène est avant tout générationnel. Les jeunes artistes sont nés avec la crise environnementale.

Depuis les années 2000, où vous avez identifié le besoin de rapprocher art et écologie, constatez-vous une évolution ?

En vingt ans, tout a changé. D’une centaine d’artistes qui traitent de la question écologique, ma base de données est passée à 2 500. Et encore, il m’en manque, même si je mène une veille active à l’international. Je collabore avec nombre d’entre eux. J’ai surtout remarqué la naissance d’une nouvelle génération d’artistes, où les femmes sont très majoritaires. Galeries, foires et musées axent de plus en plus leur programmation sur l’environnement.

Justement ! Ne craignez-vous pas que ce « thème » ne devienne à la mode ?

Le phénomène est avant tout générationnel. Les jeunes artistes sont nés avec la crise environnementale. C’est une donnée de notre époque. Il est impossible de passer à côté. Capucine Vever, qui explore la notion d’un invisible géographique, social et culturel, n’était pas écologiste en sortant de l’École nationale d’art de Paris-Cergy. Elle l’est devenue à force d’être confrontée au réchauffement climatique et aux pesticides sur les territoires qu’elle étudie.

Capucine Vever, Lame de fond 4
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Capucine Vever, Lame de fond 4, 2019

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Impression taille-douce sur papier Hahnemühle blanc antique • ©ADAGP-Capucine Vever – Courtesy de l’artiste et Galerie Eric Mouchet

La foire Art Paris qui ouvre le 7 avril vous a sollicitée. Quel est ici votre rôle ?

Vue extérieure du Grand Palais Éphémère où se tient Art Paris
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Vue extérieure du Grand Palais Éphémère où se tient Art Paris

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© Maurine Tric

En tant que commissaire invitée, j’ai sélectionné 17 artistes à la lueur du thème « Art et Environnement » mais aussi contribué à l’éco-conception de la foire. Au-delà du traditionnel bilan carbone, qui ne mesure que les émissions de gaz à effet de serre, Art Paris a demandé à l’agence Karbone Prod et au cabinet Solinnen de mener une analyse de cycle de vie qui englobe plusieurs critères (l’eau, l’air, le sol…). De cette initiative, à laquelle j’ai participé, découlent 40 actions, de la valorisation de la moquette à l’adoption d’un nouveau type d’éclairage. Pas de viande ou de bouteilles en plastiques ; ce qui peut paraître anecdotique mais je n’ai encore jamais vu pareil engagement de la part d’une foire d’art.

Autre actualité forte, avant la COP27 de novembre : Lille3000, dont la nouvelle saison, « Utopia », est placée sous le signe de l’environnement.

Je suis co-commissaire, avec Jean-Max Colard, d’une exposition intitulée « Novacène », titre emprunté à un livre de l’écrivain anglais James Lovelock. Ce terme désigne l’ère géologique qui, contrairement à l’anthropocène, ne place plus l’homme au cœur du changement mais présente les technologies du futur comme la promesse d’une harmonie retrouvée avec la nature. À l’affiche, 20 artistes, dont Haroon Mirza, Fabien Léaustic, Allora x Calzadilla, ou encore Marie-Luce Nadal…

Fabien Léaustic, La Terre est-elle ronde ?
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Fabien Léaustic, La Terre est-elle ronde ?, 2019

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© Juan Cruz Ibanez

Difficile de nommer un mouvement circonscrit dans le temps, sachant que le réchauffement climatique est parti pour durer…

À ce propos, faut-il dire art de l’anthropocène, art écologique, éco-art ou bien art environnemental ?

Aucun des quatre. Quitte à choisir, je préfère le terme Impact Art, que j’emploie dans ma lettre d’information mensuelle Impact Art News. Difficile de nommer un mouvement circonscrit dans le temps, sachant que le réchauffement climatique est parti pour durer. Étant donné la pluralité des pratiques artistiques, peut-être vaut-il mieux, au fond, ne pas les réduire à une expression consacrée.

Parallèlement à votre association, vous menez de front les activités de commissaire d’exposition, de consultante et d’art advisor.

En tant qu’art advisor, je ne peux pas vous dire que tous les collectionneurs du monde se ruent sur le thème de l’environnement (rires), mais il y en a… J’interviens comme consultante dans le milieu de la culture, dans le monde du luxe, auprès de marques comme Guerlain et Ruinart, ainsi que dans des territoires, comme la région Grand Est que j’ai accompagnée dans sa stratégie de développement durable pour la culture.

Les artistes peuvent-ils faire bouger les lignes ?

Olafur Eliasson, Ice watch
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Olafur Eliasson, Ice watch, 2015

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12 blocs de glace • © Eric Feferberg / AFP

Certains montrent déjà la voie. À commencer par Olafur Eliasson, parrain d’Art of Change 21, qui a évité que ses œuvres ne prennent l’avion pour rejoindre sa dernière exposition à Tokyo. La réaction face à son installation Ice Watch (2015) m’a consternée : c’est l’un des premiers bilans carbone ouvertement communiqué dans le monde de l’art, et on lui a reproché de contribuer au phénomène qu’il dénonce. Les 40 tonnes de CO2 révélées en toute transparence ne sont rien à côté des 400 millions de tonnes que TotalEnergies émet par an. Un jour, j’en suis sûre, nous saurons tous ce qu’est une tonne de CO2…

Comment faire pour responsabiliser davantage le monde de l’art ? Concrètement.

Il faudrait accélérer l’éco-conception dans le monde de l’art, en ne se contentant plus seulement de bilans carbone mais en commandant, comme Art Paris cette année, des analyses de cycle de vie, plus poussées. Le simple recyclage ne suffit pas non plus. Il va falloir limiter le transport aérien, en optant, par exemple, pour le bateau qui est moins polluant et pour des créations in situ ; ou encore s’initier au Green IT, qui définit des pratiques digitales éco-responsables. Les initiatives se multiplient mais il n’y a pas encore d’organisation à l’échelle sectorielle qui permette d’être à la hauteur de ces enjeux, surtout à l’heure où le secteur de l’art se digitalise fortement. Or, le digital représente déjà 5% des gaz à effet de serre dans le monde et va doubler. Si, pour le moment, je joue ce rôle d’intermédiaire, de traductrice entre les musées et les artistes d’un côté, les écologues et les ingénieurs en éco-conception de l’autre, je suis persuadée que la multiplication des ponts et des dialogues en cours finira par créer une culture commune et nous permettra d’avancer ensemble dans le même sens.

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Art Paris 2022

Du 7 avril 2022 au 10 avril 2022
24e édition

www.artparis.com

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Utopia - Lille 3000

Du 14 mai 2022 au 2 octobre 2022

www.lille3000.eu

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