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Décryptage

Comment l’art autochtone défend (corps et âme) la cause écologique

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Publié le , mis à jour le
Voilà une exposition qui fait l’effet d’une bombe. À Genève, le musée d’ethnographie donne la parole aux peuples autochtones, premières victimes du réchauffement climatique. Ts’msyen d’Alaska, Māori de Nouvelle-Zélande ou Samis de Fenno-Scandinavie : leurs voix racontent comment les dégradations environnementales menacent leur vie et leur culture au travers de témoignages, d’objets précieux et d’installations. Bouleversant.

1. En choisissant la voie de la réparation et du soin

Pour beaucoup, réparer les objets cassés ou en récupérer les matériaux est un apprentissage. Mais pour la plupart des peuples autochtones, qui entretiennent une relation spirituelle avec leurs terres et ressources, respecter le fruit de leur labeur artisanal est une évidence. Comme le montrent ces quelques objets accidentés puisés par le musée d’ethnographie de Genève dans sa collection permanente : une calebasse venue d’Afrique de l’Ouest suturée de fibres végétales ou une écuelle du Niger restaurée avec des petits bouts de métal fixés le long d’une fissure. Les fêlures deviennent source de motifs. Encore mieux, sur une magnifique calebasse déjà peinte de formes géométriques, éreintée sur le bord, on vient combler la cavité par du tissage de perles colorées. Magnifique alternative !

Afrique de l'ouest, Calebasses
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Afrique de l’ouest, Calebasses, à gauche XXe siècle et à droite XIXe siècle

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Calebasse, fibre végétale • Coll. MEG, Genève • © Photo MEG / J. Watts

2. En peignant pour revendiquer leur territoire

Des centaines de points formant des cours d’eau, des rochers, des dunes, des îles ou des buissons… À travers ses motifs et ses symboles, l’art aborigène d’Australie dévoile de véritables cartes géographiques, si précieuses et précises qu’elles servent même de preuves devant les tribunaux ! Car depuis 1976, une loi permet aux Aborigènes de revendiquer les terres inoccupées par la Couronne, à condition qu’ils puissent attester de leur lien unique avec celles-ci. Leur moyen de persuasion passe alors par la peinture… Des toiles colorées et pointillistes qui content plus de 40 000 ans d’histoire avant la colonisation britannique, mais qui gardent aussi la trace de méthodes ancestrales, comme celle du Spinifex brûlant… Cette pratique, longtemps interdite par le gouvernement, consiste à embraser régulièrement les brousses pour éviter les incendies. Elle a récemment servie à maîtriser les brasiers de 2020 – un « Black Summer » tragique, conséquence du réchauffement climatique ayant dévasté 18 millions d’hectares et tué une multitude de kangourous et de koalas… D’où la nécessité de se fier à ces fins connaisseurs des terres australes.

Exposition  « Injustice environnementale – Alternatives autochtones », partie 3 : Le temps des responsabilités réciproques
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Exposition « Injustice environnementale – Alternatives autochtones », partie 3 : Le temps des responsabilités réciproques

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© Photo MEG / J. Watts

3. En résistant face au colonialisme destructeur

En 2013, le gouvernement norvégien décide de réduire drastiquement le nombre de rennes sur le territoire et ce, au nom d’une régulation écologique… Jovsset Ánte Sara, éleveur, est sommé d’abattre plus de la moitié de son troupeau ! De quoi nuire aussi bien à ses besoins économiques qu’à sa culture samie habituée à exploiter le renne pour se nourrir de sa chair ou fabriquer des vêtements et des chaussures, et même des objets d’art. Face à ce crime commandité, le jeune homme engage des poursuites judiciaires, encouragé par sa sœur Máret Ánne Sara… En 2017, c’est devant le Parlement d’Oslo que cette artiste plasticienne dresse un gigantesque rideau dévoilant 400 crânes de rennes, tous troués d’une balle. Une œuvre poignante qu’elle intitule Pile o’Sápmi en écho aux O’bones piles, ces entassements de crânes de bisons en Amérique du Nord… Nous remémorant ainsi qu’au XIXe siècle, c’étaient les bisons que les colons massacraient pour affamer les peuples Indiens. Un processus criminel toujours opérant selon l’artiste, qui y répond par ce qu’elle appelle une « action en justice artistique » !

Máret Ánne Sara, Pile o’Sápmi
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Máret Ánne Sara, Pile o’Sápmi, 2017

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installation de 400 crânes de rennes • dimensions variables • © Máret Ánne Sara

4. En témoignant des catastrophes environnementales avec poésie

« Vais-je trouve une île ou un tombeau ? » C’est la terrible question que se pose la poétesse, activiste et artiste Kathy Jetn̄il-Kijiner dans une vidéo tournée sur les îles Marshall, pays dont elle est originaire. Souvenez-vous, c’est ici, dans ce paradis perdu en Océanie, où les cocotiers bordent une eau turquoise et limpide, que le gouvernement américain a effectué en pleine guerre froide plus de soixante essais nucléaires… Soit l’équivalent de 1,6 bombe d’Hiroshima ! Sous forme de vers déclamés et d’images stupéfiantes, Kathy Jetn̄il-Kijiner raconte le lourd héritage de ses terres sacrifiées, trahies par le gouvernement américain, traumatisées par les conséquences sanitaires et environnementales. Un voyage à la fois idyllique et désastreux. En fin d’exposition, l’artiste réapparaît dans une seconde vidéo aux côtés de la poétesse inuite Aka Niviâna, témoin de la fonte des glaces. Ensemble, elles unissent les récits de leurs mondes reculés pour nous embarquer dans une forme d’activisme aussi puissante qu’envoûtante.

5. En unissant leurs talents pour mieux dénoncer

Qu’il est saisissant de les voir brandir ces miroirs face aux policiers… En 2013, pour soutenir les manifestants de la Réserve de Standing Rock dans le Dakota du Nord, l’artiste Cannupa Hanska Luger décide de leur fournir une arme : des boucliers-miroirs fabriqués à partir de fines planches recouvertes d’un papier réfléchissant. En manifestation, ils produisent un effet renversant contre les forces armées. Car face à son propre reflet, qui soutiendrait délibérément la construction d’un gigantesque oléoduc traversant les rivières Missouri, Mississipi et le lac de la Réserve indienne de Standing Rock ? Ce « serpent noir » tant redouté par les Amérindiens entre finalement en activité en 2017, non sans avoir soulevé les foules : outre les manifestations, nombreux sont les artistes (tels que Nicolas Lampert) à avoir dessiné des affiches contestataires. Sept artistes autochtones, dont le rappeur Taboo du groupe Black Eyed Peas, ont même uni leurs voix lors d’un percutant clip vidéo clamant le caractère sacré de l’eau. Mais il faudra attendre l’année 2020 et quelques fuites désastreuses pour qu’enfin la pipeline soit désactivée sur décision de justice…

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Injustice environnementale. Alternatives autochtones

Du 24 septembre 2021 au 21 août 2022
Une réflexion autour de l’éthique du soin et de la réparation dans le cadre de la stratégie d’exposition du musée et sa volonté d’établir des liens avec des peuples autochtones et communautés locales.

www.ville-ge.ch

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