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Longtemps restée dans l’ombre de son mari Hans Hartung, Anna-Eva Bergman (1909–1987) a pourtant produit une œuvre vibrante, poétique et spirituelle, d’une grande modernité, qu’elle nommait elle-même « un monde pictural symbolique ». Une œuvre qui tend vers l’abstraction mais sans jamais s’y abandonner totalement. Dès les années 1950, elle développe une œuvre plastique caractérisée par l’importance de la ligne et du rythme, le recours au nombre d’or, l’intensité de la lumière, la force des paysages et des couleurs, et l’emploi de la feuille de métal. Une puissante célébration de la nature.
Eddy Novarro, Anna-Eva Bergman, Paris, 1964
© Eddy Novarro / © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris 2023
« Nous n’échappons pas à la nature – nous nous contentons d’en reproduire une nouvelle facette. »
Une enfance chaotique en Norvège
Anna-Eva Bergman naît en Suède en 1909 mais très vite s’installe en Norvège dans sa famille maternelle. Là, elle y passe une enfance chaotique marquée par la solitude, l’absence de sa mère, les brimades d’un oncle et d’une tante à qui elle a été confiée. Mais déjà, Bergman fait preuve d’un sens aigu de l’observation et des qualités artistiques indéniables ; elle croque des personnages avec un humour tranchant qui ne la quittera pas.
La rencontre avec Hartung
Après avoir suivi une formation artistique à Oslo, qu’elle complète à Vienne, elle part pour Paris en 1929 pour suivre l’enseignement d’André Lhote. Elle y rencontre le jeune peintre allemand Hans Hartung, alors inconnu. Marié à peine quelques mois plus tard, le couple s’installe en Allemagne où il fréquente le cercle d’artistes engagés de Dresde.
Journaliste et illustratrice de presse face au nazisme
Elle tâtonne, aussi bien influencée par Otto Dix, que par les maîtres anciens, elle s’affirme finalement comme journaliste et illustratrice de presse, et se fait le témoin des bouleversements politiques et sociaux des années 1930. Elle observe la montée du nazisme et dénonce sans détour cette société délétère qui conduit Hitler au pouvoir. Ses mots sont incisifs, son trait est sûr, précis et continu.
Le paradis de Minorque
Durant la crise économique et la montée du nazisme, Hartung et Bergman se réfugient à Minorque (1933–1934), où ils font construire une maison. S’ils goûtent à la douceur de vivre et à la lumière méditerranéenne, l’actualité vient troubler leur existence. Seuls étrangers sur l’île, ils sont soupçonnés d’espionnage, il faut alors partir au plus vite. Rattrapée par ses problèmes de santé, sentant qu’elle a besoin de recouvrer sa liberté, son autonomie et renouer avec sa créativité, elle quitte brusquement Hartung et retourne vivre en Norvège. Leur divorce est prononcé en 1938.
Vers l’abstraction
Elle finit par délaisser, dès 1946, le dessin pour se consacrer à la peinture, abandonnant alors totalement et définitivement la figure humaine. C’est l’heure des expérimentations, qui la mèneront peu à peu sur la voie de l’abstraction. Elle cherche, étudie le nombre d’or, s’interroge sur la symbolique des couleurs, sur la ligne qui structure l’image. Cette période marque un tournant majeur dans sa création.
Retour en Norvège
À l’été 1950, elle entreprend seule un voyage en bateau le long des côtes norvégiennes. Ce premier voyage est décisif et la fait définitivement basculer dans une peinture toujours plus symbolique. Elle est fascinée par la beauté géologique de la nature. De cette expérience, naît sa première série, « Fragments d’une île en Norvège », et bientôt un répertoire de formes simples qui deviendront son vocabulaire plastique. Pierre, lune, astre, planète, montagne, stèle, arbre, tombeau, barque, etc., ces formes inspirées de la nature et de la puissante lumière scandinave seront désormais les seuls motifs de son œuvre. Elle multiplie les voyages dans le sud et le nord de la Norvège.
La consécration
Sa peinture se fait de plus en plus complexe, s’inspirant des mythes anciens, se faisant l’écho des avancées scientifiques de son temps (archéologie, astronomie ou astrophysique), et utilisant des techniques ancestrales telle la feuille de métal. Bergman connaît la consécration, expose partout en France et à l’international, son travail est salué par le public et la critique.
Retrouvailles avec Hartung
Entretemps, Bergman a retrouvé Hartung. Et, en 1952, lors d’un vernissage, c’est à nouveau le coup de foudre. Ils divorcent l’un et l’autre, et se remarient en 1957. Ils ne se quitteront plus. En 1973, ils s’installent au « Champ des Oliviers », à Antibes, dans une maison achetée douze ans plus tôt, qu’ils conçoivent entièrement. Sa peinture s’y réinvente encore, l’œuvre devenant plus radicale. Elle s’éteint à l’hôpital de Grasse en 1987. Sa dernière toile est un horizon…
Anna-Eva Bergman, N°26–1962 Feu, 1962
Huile et feuille de métal sur toile • 250 × 200 cm • Fondation Hartung-Bergman, Antibes • © Fondation Hartung-Bergman, Antibes / © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris 2023
N°26–1962 Feu, 1962
C’est durant la Seconde Guerre mondiale que Bergman s’initie à la technique de la dorure, avec l’architecte Christian Lange, son beau-père. Si l’œuvre n’est pas sans évoquer une toile de Gustav Klimt, que Bergman admirait, elle rappelle aussi la peinture sacrée du Trecento, des enluminures et de l’art byzantin. L’artiste n’a cessé de personnaliser cette technique de la feuille de métal (or, argent, cuivre, étain, aluminium), devenue sa signature. Elle lui applique tantôt différents vernis afin d’en diversifier les reflets et contrastes, tantôt travaille directement la matière, en arrachant les feuilles de métal pour faire apparaître les strates sous-jacentes ou, au contraire, en y apportant du volume par la peinture.
Anna-Eva Bergman, N°12–1967 Grand Finnmark rouge, 1967
Vinylique et feuille de métal sur toile • 150 × 300 cm • Fondation Hartung-Bergman, Antibes • © Fondation Hartung-Bergman, Antibes / © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris 2023
N°12–1967 Grand Finnmark rouge, 1967
Depuis 1962, Anna-Eva Bergman a accueilli un nouveau thème dans son vocabulaire : l’horizon. « L’horizon est la limite de l’expérience humaine qui est commune ; une limite que j’essaie de dépasser, une expérience que je tente d’élargir. » Alternant les couleurs sourdes et les feuilles de métal d’or ou d’argent, se dessine un horizon lointain, éternel et inconnu. L’œuvre est le souvenir tant de l’éblouissement du soleil de minuit qui se reflètent dans les étendues glacées que des sensations captées d’espaces démultipliés et qui semblent se répéter à l’infini, éprouvés par l’artiste lors de son second séjour dans la Norvège septentrionale. Pour réaliser cette simplification extrême, ce paysage poétique, l’artiste s’est appuyée sur ses nombreuses photographies et sur une série de dessins où elle utilise la section d’or.
Anna-Eva Bergman, N°45–1971 Crête de montagne, 1971
Acrylique, modeling paste et feuille de métal sur toile • 200 × 150 cm • Musée d’Art moderne, Paris, don Fondation Hartung- Bergman, 2017 • © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris 2023 / photo © Laurent Chapellon – Key Graphic
N°45–1971 Crête de montagne, 1971
Souvenir de ces voyages en Norvège, Bergman offre ici, dans une simplification extrême, le visage d’une nature majestueuse, puissante, tellurique, presque sacrée. Un absolu. Ici, c’est la technique du modeling paste (pâte de structure) que Bergman expérimente, permettant ainsi de suggérer les reliefs de la montagne.
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