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Musée d’Art moderne de Paris

Anna-Eva Bergman, l’alchimiste aux mains d’or

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Son œuvre est un éblouissement. Longtemps éclipsée par son illustre mari Hans Hartung, la peintre norvégienne a sublimé la grandiose nature de son pays natal dans des toiles abstraites à la poésie pure qui contrastent avec sa vie mouvementée, digne d’un roman.
Anna-Eva Bergman, N°12-1975 Terre ocre avec ciel doré
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Anna-Eva Bergman, N°12-1975 Terre ocre avec ciel doré, 1975

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Acrylique et feuille de métal sur toile • 180 x 250 cm • Collection Fondation Hartung-Bergman • © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris 2022

Anna-Eva Bergman, Der Hochschwebende [Celui qui surplombe]
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Anna-Eva Bergman, Der Hochschwebende [Celui qui surplombe], 1955

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Sans pierre d’achoppement, les compositions de l’artiste happent le regard pour le perdre dans un espace flottant, envoûtant. Grâce à la technique de la feuille de métal, les œuvres d’Anna-Eva Bergman réfléchissent la lumière et varient selon l’éclairage, comme si elles avaient le pouvoir de se régénérer.

Huile et feuille de métal sur toile • 162 × 97 cm • © Anna- Eva Bergman / ADAGP, Paris, 2023 / Photographie © Fondation Hartung-Bergman.

Attention, ovni en vue… De forme oblongue, émergeant de profondeurs infinies pour envahir tout l’espace, l’objet en question pourrait évoquer aussi bien une pierre magique ou une enveloppe organique qu’un astéroïde à la dérive ou une éclipse. Avec sa drôle de façon d’absorber la lumière et sa matière patinée aux allures millénaires, la chose en suspension suscite une irrésistible envie de la toucher ; on en oublierait presque qu’il s’agit d’un tableau. Son titre, Der Hochschwebende [Celui qui surplombe], qui flotte, en lévitation, sied parfaitement au tableau et à sa créatrice, Anna-Eva Bergman (1909–1987), elle qui a élaboré une œuvre profonde et poétique en explorant les voies de l’abstraction, guidée par la lumière surnaturelle du soleil de minuit de son pays, la Norvège. Il a fallu à la jeune artiste faire preuve de pugnacité pour gagner son propre monde, du temps aussi pour s’imposer sur la scène artistique et sortir de l’ombre de son célèbre mari, le peintre Hans Hartung, chantre de l’abstraction lyrique. Combative, déterminée, attachée plus que tout à sa liberté, Anna-Eva Bergman a lutté contre les éléments pour atteindre une forme de plénitude picturale que l’incroyable Der Hochschwebende incarne avec profondeur.

À Vienne, la découverte de Klimt, Munch, Turner…

Et ce depuis une enfance « dominée par la peur », comme elle le racontera, après que sa mère célibataire, désireuse de se réaliser professionnellement, a choisi de la confier, à peine âgée de 3 ans, à l’une de ses sœurs. La tante et son militaire de mari ne sont pas tendres, ils la briment au quotidien, n’hésitent pas à la corriger. Seule éclaircie dans ce ciel sombre des environs d’Oslo, le lieutenant a pour hobby la peinture et, même si sa pratique est sommaire, il pique la curiosité de la petite. Si bien qu’à l’aune de l’adolescence, lorsqu’elle peut enfin retourner vivre avec sa mère à Oslo, elle s’y jette à corps perdu. L’art académique des peintres norvégiens l’ennuie. Elle leur préfère Klimt, Munch, dont elle imite le style symboliste, et Turner pour sa facture fougueuse. Après l’Académie des beaux-arts d’Oslo qu’elle intègre à 18 ans, elle part pour Vienne avec sa mère, où elle étudie auprès d’un professeur dont les méthodes atypiques sont une révélation. Proche du Bauhaus, Eugen Steinhof pousse ses étudiants vers une peinture non-figurative. Chacun doit trouver son chemin dans une totale liberté d’inspiration. Anna-Eva s’y emploie tout en étant rattrapée par des crises de colites aiguës qui la feront souffrir toute sa vie et l’obligeront à être hospitalisée régulièrement, comme lors de ce séjour à Vienne.

Une vie de bohème à Minorque

Anna-Eva Bergman et le peintre Hans Hartung à Leucate en 1929.
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Anna-Eva Bergman et le peintre Hans Hartung à Leucate en 1929.

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© Archives Fondation Hartung-Bergman, Antibes.

Partie reprendre des forces sur la Côte d’Azur, elle s’installe une fois remise à Paris, en 1929, pour suivre les cours d’André Lothe. Lors d’un bal donné par un ami, elle croise le chemin d’un jeune peintre allemand, Hans Hartung. Coup de foudre. Ils se marient dans la foulée, s’installent à Dresde et multiplient les voyages. Pour vivre, elle vend des dessins d’illustration aux quotidiens viennois, où d’un coup de crayon acide elle croque les travers de ses contemporains, dans un style proche de George Grosz et la Nouvelle Objectivité. Sur son chevalet apparaissent de premiers paysages inspirés de ses voyages dans le sud de la France mais aussi dans les fjords de Norvège. La puissance de la roche, le vertige des côtes escarpées, l’éblouissement de la lumière sur l’eau glacée font vibrer en elle un sentiment nouveau. Il faudra patienter une quinzaine d’années pour qu’il se révèle pleinement sur la toile.

En attendant, elle poursuit son exploration des sensations de la nature. À Minorque d’abord, où Hans et Anna-Eva prennent le large lorsque l’Allemagne bascule dans la crise économique et la montée du nazisme. Ils y mènent une vie de bohème, se font construire une maison moderne, cube blanc isolé en haut d’une falaise sans eau courante ni électricité. Le bonheur est de courte durée. Seuls étrangers sur l’île, le jeune couple allemand suscite la méfiance et Hartung est soupçonné d’espionnage. Ils doivent quitter leur éden espagnol, repassent par Paris puis Oslo avant d’atterrir à Berlin. La ville est sous une chape de plomb. Ils sont surveillés par la Gestapo. Après un interrogatoire, Hartung regagne Paris. Bergman le rejoint en 1936, après s’être fait ôter la vésicule biliaire. Fauchés comme les blés, ils fréquentent les cercles artistiques parisiens, Kandinsky, Mondrian, Jean Hélion. Mais Anna-Eva doit repartir à Berlin pour une énième opération chirurgicale.

Anna-Eva Bergman, Barnefabrikasjon [Fabrication d’enfants]
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Anna-Eva Bergman, Barnefabrikasjon [Fabrication d’enfants], 1944

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Durant la Seconde Guerre mondiale, installée à Oslo, l’artiste poursuit son travail d’illustratrice et réalise de nombreux dessins antinazis.

Encre de Chine sur papier • 29,9 × 21,2 cm • © Anna-Eva Bergman / ADAGP, Paris, 2023 / Photographie © Fondation Hartung-Bergman.

Pour sa convalescence, elle se rend en Italie, à San Remo, où elle connaît une vraie douceur de vivre, en solo cette fois. Elle peint peu mais approfondit son travail autour de la ligne qui devient continue et s’émancipe de la couleur. Anna-Eva aussi a soif de liberté. Les relations avec Hartung se crispent, il ne comprend pas son désir d’autonomie, la réclame à ses côtés. Elle finit par rompre en avril 1937 – leur divorce est prononcé l’année suivante. Elle part vivre à Oslo à l’automne 1940, où elle épouse en 1944 un ingénieur et peintre amateur, Frithjof Lange. C’est le fils d’un ami à elle, l’architecte Christian Lange dont elle est très proche et qui joue un rôle déterminant dans sa carrière. Restaurateur de cathédrales, il l’initie à la technique de la feuille de métal et réveille son intérêt pour le nombre d’or. Les principales composantes de son art se mettent en place. Grâce à la section d’or, elle peut schématiser les formes en s’appuyant sur la précision de la géométrie. D’une montagne de segments, elle ne garde ainsi que quelques lignes évidentes, cohérentes. La feuille métallique, d’or, d’argent, d’étain, de bronze, d’aluminium ou de cuivre, lui permet, elle, de matérialiser la lumière. Elle l’utilise comme une couche picturale.

« Saut périlleux » dans l’art abstrait

Au lendemain de la guerre, Anna-Eva Bergman est prête. Elle reprend ses pinceaux. « Il nous faut quitter notre vieux monde pour entrer dans le nouveau. C’est un saut périlleux. L’art abstrait », note-t-elle dans ses carnets. Elle a 40 ans et des poussières et elle est grisée par l’évidence de ce qu’elle vient de découvrir. Une « peinture doit être vivante – lumineuse – contenir sa vie intérieure ». Adieu « vieux monde », bienvenue dans le nouveau, celui d’étendues fragmentées, de formes organiques, d’éclats dorés, quintessence de cette nature norvégienne qu’elle éprouve dans sa chair lors de ses voyages dans les fjords, au nord du pays et au sud d’Oslo, sur la petite île de Citadelløya, entre 1949 et 1951.

Anna-Eva Bergman, Rollei 16 3-17, 1964, et Non titré, 1967
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Anna-Eva Bergman, Rollei 16 3-17, 1964, et Non titré, 1967

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© Fondation Hartung - Bergman

Elle dévore des yeux les pierres, les galets, les fissures dans la roche, les plis des minéraux, les astres au-dessus des montagnes, les étendues d’eau tel un miroir ; les digère pour en retenir l’essentiel, qu’elle compile en une sorte d’alphabet de motifs simplifiés. Elle exulte. Elle a envie de partager cet état de félicité intranquille avec son complice de toujours, Hans Hartung. « Je n’ai jamais vu un paysage aussi inspirant pour faire de la peinture abstraite. Tout a l’air de ne pas être tout à fait fini de créer – la matérialité n’existe pas – un air particulier – tout a l’aspect d’une « idée » », lui écrit-elle en 1950.

Une simplification des formes à l’extrême

Ils ont recommencé à correspondre. Comme elle, il s’est remarié (avec l’artiste Roberta González, fille du sculpteur). Il veut la revoir. Elle prend son temps, accaparée par son art. Les retrouvailles ont lieu à Paris en mars 1952. Ils ne se quittent plus, divorcent de leurs époux respectifs, se remarient. Le succès de Hartung est désormais international. Celui de Bergman encore modeste, mais lorsqu’elle révèle chez Louis Carré, en mars 1955, ses tableaux changeant de matière selon la luminosité, c’est un éblouissement. Elle intègre ensuite la prestigieuse Galerie de France où les peintres Pierre Soulages et Michel Seuphor viennent admirer ses œuvres. Le couple passe ses étés en Espagne, caressant le rêve de retrouver le bonheur connu à Minorque, mais impossible sous le régime franquiste.

Vue actuelle de son atelier, récemment ouvert à la visite. À gauche, « N°15-1976 Nunataks 1 » (1976) ; à droite, « N°12-1975, Terre ocre avec ciel doré » (1975).
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Vue actuelle de son atelier, récemment ouvert à la visite. À gauche, « N°15–1976 Nunataks 1 » (1976) ; à droite, « N°12–1975, Terre ocre avec ciel doré » (1975).

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© ADAGP Paris 2023. Photo © Claire Dorn

Finalement, ils jettent leur dévolu sur Antibes. Sur un terrain pentu de deux hectares, planté d’oliviers centenaires, ils font ériger une maison-atelier où ils s’installent après douze ans de travaux, en 1973. Véritable utopie architecturale, la demeure qu’ils ont imaginée se compose de rectangles et de cubes blancs percés de baies vitrées, en osmose avec la nature environnante. Dans ce lieu paradisiaque, qui deviendra en 1994 une fondation garante de leurs œuvres respectives, chacun dispose de son atelier. Celui d’Eva est situé en contrebas, isolé et plus calme. Là, elle pousse la simplification des formes à l’extrême pour traduire les phénomènes atmosphériques, à l’image de Pluie, série ininterrompue de points d’or, Mistral, succession de tracés épais, Vague baroque, animé de courbes continues. Avant de s’éteindre en juillet 1987, la dernière fulgurance de l’étoile Anna-Eva est un horizon noir couvert dans la partie inférieure d’une lumière blanche.

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Pleins feux sur une redécouverte

Une riche rétrospective qui met en lumière l’œuvre lunaire et magnétique d’Anna-Eva Bergman. Quelque 200 peintures, gravures et dessins racontent le parcours de cette artiste norvégienne en quête d’absolu, qui peignait à la feuille d’or, d’argent ou de cuivre des paysages abstraits envoûtants.

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Anna-Eva Bergman. Voyage vers l'intérieur

Du 31 mars 2023 au 16 juillet 2023

www.mam.paris.fr

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À lire

Catalogue par Hélène Leroy (dir.)

Éd. Paris Musées • 280 p. • 45 €

 

Anna-Eva Bergman. Vies lumineuses par Thomas Schlesser

Éd. Gallimard / Témoins de l’art • 384 p. • 29 €

Une biographie complète et sensible, fruit d’une enquête minutieuse au cœur des archives de la fondation qui lui est dédiée, à elle et à son mari.

 

Hors-série

Beaux Arts Éditions • 68 p. • 13 €

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Le lieu à découvrir

Au cœur d’une oliveraie, la maison-atelier que Hartung et Bergman firent ériger sur les hauteurs d’Antibes est désormais une fondation garante de l’intégrité et de la diffusion de leurs œuvres. Centre de recherche conservant toutes leurs archives, elle est ouverte au public de mai à septembre (du mercredi au vendredi).

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Fondation Hartung-Bergman

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Cosmic Trip

Du 1 mai 2023 au 30 septembre 2023

fondationhartungbergman.fr

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