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Récit

Après trois siècles au purgatoire, la réhabilitation du Greco

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Aujourd’hui célébré au Grand Palais jusqu’au 20 février 2020, le Greco a, pendant près de 300 ans, été présenté comme un esprit dérangé aux peintures étranges et incomprises. Il a fallu attendre le XIXe siècle pour qu’il soit redécouvert, admiré et suivi par des artistes tels que Manet, Cézanne ou encore Picasso.
Le Greco, Laocoon
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Le Greco, Laocoon, 1610-1614

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Huile sur toile • 142 × 193 cm • Coll. National Gallery, Washington. • © National Gallery, Washington.

En 1611, alors que ses derniers jours approchent, la célébrité du Greco a dépassé les strictes limites de Tolède, et Francisco Pacheco, censeur de l’Inquisition à Séville et futur maître de Velázquez, vient le visiter. Pacheco prépare un ouvrage, L’Art de la peinture, censé être l’équivalent espagnol des Vies de Giorgio Vasari. Il cherche donc à se documenter. L’art du Greco le laisse perplexe : s’il a creusé le sillon maniériste, il a fini par élaborer une peinture unique, presque extravagante. Pacheco désapprouve cela et, pour expliquer comment un peintre ayant étudié en Italie à l’école de Titien peut se rendre coupable de telles distorsions par rapport à la nature, il affirme que le Greco s’ingénie, par goût, à peindre mal : « Qui pourrait croire que le Greco retouchait maintes et maintes fois ses peintures justement pour séparer et désunir les couleurs, et qu’il en faisait d’horribles ébauches pour affecter la vigueur et la sûreté de sa main ? » À la mort de l’artiste, ce jugement de Pacheco signe son enterrement. Le chemin de traverse qu’il avait emprunté est qualifié d’impasse et la jeune génération d’artistes qui, au XVIIe siècle, va s’élancer ne retient aucune de ses leçons.

Le Greco et Pablo Picasso, “L’Enterrement du comte d’Orgaz” et “Évocation (L’Enterrement de Casagemas)”
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Le Greco et Pablo Picasso, “L’Enterrement du comte d’Orgaz” et “Évocation (L’Enterrement de Casagemas)”, vers 1586-1588 et 1901

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Une passion avouée

Picasso n’a jamais caché sa passion pour le Greco. Le peintre espagnol dira même que « si ses figures sont étirées à la période bleue, c’est dû à l’influence du Greco ». Nombre de ses œuvres sont des interprétations de compositions du maître, comme L’Enterrement de Casagemas, un hommage à un ami disparu directement inspiré de L’Enterrement du comte d’Orgaz.

Huiles sur toile • 480 x 360 cm et 150 × 90 cm • Coll. Eglise Santo Tomé, Tolède et Coll. Mnam, centre Pompidou, Paris • © Francis Cormon / hémis. © Bridgeman Images / © Succession Picasso 2019.

À Tolède au XIXe siècle, les peintures s’abîment dangereusement, souvent remisées dans des sacristies.

Pour le Greco, l’heure est au purgatoire et au silence. Hors Tolède, sa peinture est, au mieux, ignorée. Au début du XVIIe siècle, Antonio Palomino écrit dans son fameux El Museo pictorico, y escala óptica : « Le Greco était un grand peintre, disciple de Titien qu’il a imité si bien que ses peintures étaient confondues avec celles de son maître […] Aussi, constatant cette confusion entre sa peinture et celle de Titien, il chercha à changer sa manière, avec une telle extravagance qu’il rendit sa peinture méprisable et ridicule par un dessin disloqué et des couleurs fades. » Un siècle plus tard, le tout récent musée du Prado ne présente aucune de ses toiles et il n’est pas intégré dans le parnasse des artistes d’Espagne qui décore le fronton. Si, en France, Théophile Gautier loue sa folie, les ouvrages d’histoire de l’art qui abondent au XIXe l’ignorent superbement, tandis qu’à Tolède les peintures s’abîment dangereusement, souvent remisées dans des sacristies.

Le Greco et Paul Cézanne, « La Vierge Marie » et « La Femme à l’hermine, d’après le Greco »
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Le Greco et Paul Cézanne, « La Vierge Marie » et « La Femme à l’hermine, d’après le Greco », vers 1590 et 1886

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Un hommage revendiqué

Si le sujet et la paternité de La Dame à l’hermine ont été contestés depuis, Cézanne reproduit le tableau alors attribué au maître, d’après une gravure sur bois. La posture, les étoffes, le regard et la position de la main ne laissent aucun doute quant à l’image qui sert d’inspiration. En revanche, le peintre français aurait conféré au personnage les traits de sa sœur Marie.

Huiles sur toile • 53 × 37 cm et 53 × 49 cm. • Coll. musée des Beaux-Arts, Strasbourg et Coll. particulière • © RMN-Grand Palais/ Agence Bulloz.

Ce n’est qu’à la toute fin du siècle que deux historiens passionnés le redécouvrent, et encore, cette redécouverte ne va pas sans heurts car l’Académie résiste. De solennelles séances présentent le Greco comme un esprit dérangé ou ne trouvent d’explication à l’étrangeté de ses figures que dans un astigmatisme supposé. Mais à la première rétrospective de son œuvre en Espagne, en 1902, toutes ces résistances s’effondrent. Dans ce moment où l’art se réinvente, les œuvres survivantes imposent leur présence et conjurent la malédiction qui pesait sur le Greco : en Picasso puis Pollock, pour ne citer que deux des plus célèbres, elles trouvent enfin des artistes avec qui dialoguer.

Édouard Manet, Le Christ mort et ses anges
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Édouard Manet, Le Christ mort et ses anges, 1864

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Mystérieuses coïncidences

La composition de Manet évoque étrangement La Trinité du Greco, dont l’artiste était admiratif. Un pastiche ? Telle est l’accusation de Théophile Thoré. Baudelaire intervient en défense du peintre, argumentant que « ces étonnants parallélismes peuvent se présenter dans la nature ».

Huile sur toile • 179 × 150 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington. • © National Gallery of Art, Washington.

C’est dans la capitale française que se déroule la rédemption du Greco. Dès la fin du XIXe siècle, poètes et artistes entendent parler de ce peintre grec qui a exercé à Tolède. Théophile Gautier et Maurice Barrès se rendent en Espagne pour en savoir plus et louent la force expressive de son art. Édouard Manet, parti à son tour pour voir les œuvres de Goya, se laisse séduire par les étranges tableaux de l’artiste. En France, la Galerie espagnole du Louvre en possède quelques toiles, mais la grande révélation est encore à venir. En 1908, le peintre espagnol Ignacio Zuloaga organise une rétrospective du Greco au Salon d’automne, où sont présentés 20 tableaux du maître. Le choc ! La liberté, l’extravagance et le style unique du Crétois laissent le public perplexe. Depuis cette période charnière, le Greco fascine. Les plus grands noms de l’art du XXe siècle s’inspirent du génie : Cézanne le copie, Manet l’interprète, Picasso s’en passionne, Pollock le dessine. Une exposition organisée par le musée du Prado en 2014 a par ailleurs mis en évidence le rôle central de l’artiste dans la formation des plus importants mouvements d’avant-garde, comme le cubisme, le fauvisme et l’expressionnisme. Que ce soit par des réinterprétations, des détournements, des hommages ou des citations, chez Modigliani, Matisse, Duchamp, Chagall, Delaunay, Giacometti ou encore Bacon, le Greco est partout ! Le silence qui a pesé sur lui pendant plus de trois siècles a largement été compensé par le fracas que fait son œuvre depuis l’aube de la contemporanéité.

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Greco

Du 16 octobre 2019 au 10 février 2020

Retrouvez dans l’Encyclo : Maniérisme El Greco

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