À gauche, le portrait de Pablo Picasso, 1920. À droite, le portrait de Hannah Gadsby, 2018
© 2023 Estate of Pablo Picasso / Artists Rights Society (ARS), New York ; © Alan Moyle
En pleine célébration du cinquantenaire de la disparition de Pablo Picasso (1881–1973), marquée par de nombreux hommages et événements à travers le monde, le Brooklyn Museum a inauguré le 2 juin une exposition singulière et disruptive : « It’s Pablo-matic ». Consacrée à l’examen du côté sombre de cette figure totémique de l’art moderne, cette dernière a été confiée à l’humoriste australien.ne non-binaire Hannah Gadsby (née en 1978), qui déclare « haïr » le père du cubisme en tant que symbole de domination masculine — la « parfaite mascotte » d’un XXe siècle « arrogant et destructeur » — et a décidé de le mettre en regard d’artistes femmes telles Louise Bourgeois et les Guerrilla Girls. Pour cela, Gadsby (diplômée en histoire de l’art de l’Université nationale d’Australie) a bénéficié de plusieurs prêts du musée Picasso de Paris et de l’aide scientifique des commissaires de l’établissement new-yorkais.
Pablo Picasso, The Crying Woman, Octobre 1937
Huile sur toile • 55,3 × 46,3 cm • Coll. Musée national Picasso, Paris • © 2023 Estate of Pablo Picasso / Artists Rights Society (ARS), New York. © RMN-Grand Palais / Art Resource, New York / Adrien Didierjean
Dans un contexte post-éclosion du mouvement #Metoo, Gadsby, qui avait déjà déboulonné le mythe Picasso en 2018 dans son spectacle Nanette (disponible sur Netflix et qui l’a propulsé.e au rang de star du stand-up), propose de réexaminer, « tout en reconnaissant sa puissance transformative et son influence durable », l’œuvre de Picasso sous un angle « contemporain, critique et féministe ». Car depuis environ deux ans, de terribles accusations, qui avaient jusque-là été peu relayées et peu écoutées, ont été mises en lumière avec une intensité nouvelle, modifiant le regard que le grand public porte sur l’artiste. Parmi les faits reprochés, des viols, mais aussi d’autres violences physiques et psychologiques que ce dominateur aurait (en plus d’étouffer leurs carrières) infligés à ses compagnes.
Racoleuse, trop radicale, révisionniste, indigente… Dès son dévoilement, l’exposition de Gadsby a dérangé, et essuyé une vague de critiques virulentes, aux États-Unis et en Europe. « L’ambition ici reste au niveau d’un GIF », tacle Jason Farago dans le New York Times. Dans son article très défavorable publié sur Artnet News, le journaliste Alex Greenberger l’attaque sur tous les fronts, regrettant d’un côté que les œuvres d’artistes femmes présentées aient peu à voir avec Picasso, et de l’autre que Picasso soit trop présent dans cette exposition censée décentrer notre regard !
Sur Instagram, le musée s’est défendu dans des posts soulignant que l’expo avait comme par hasard « ému » des critiques masculins. « 1 Picasso, 30 artistes femmes. Allez-y, prenez-vous en à nous, les haters », a publié Brooke Baldeschwiler, directrice de la communication du musée. « Le regard sur Picasso a changé. (…) Les musées sont des lieux où passé et présent se rencontrent. Nos expositions doivent encourager le dialogue, même s’il est inconfortable. Et quel meilleur moyen pour le faire qu’avec un peu d’humour ? (…) Gadsby nous pousse à regarder les choses différemment », plaident les curatrices Lisa Small et Catherine Janet Morris dans un communiqué. Dans un édito publié dans The Art Newspaper, la directrice du musée, Anne Pasternak, interpelle ses détracteurs : « À ceux qui questionnent la légitimité de la voix de Gadsby, je pose cette simple question : qui voit ses intérêts menacés par l’inclusion de celle-ci ? Ou, à qui profite son exclusion ? »
It’s Pablo-matic: Picasso According to Hannah Gadsby
Du 2 juin 2023 au 24 septembre 2023
Brooklyn Museum • 200 Eastern Parkway • 11238 Brooklyn
www.brooklynmuseum.org
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