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Marseille

Ghada Amer, féministe aux doigts de fée, à l’honneur de trois expos événements

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Elle est du côté des pin-ups, des musulmanes voilées, des actrices porno et des femmes au foyer. Que son regard confronte les stéréotypes occidentaux ou conservateurs, Ghada Amer s’inscrit toujours comme une artiste féministe. Honorée d’une triple exposition au Mucem, au Frac Provence-Alpes-Côte-d’Azur et à la Vieille Charité, l’Égyptienne formée à la Villa Arson voit (enfin !) son travail mis en avant en France. Un événement.
Portrait de Ghada Amer
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Portrait de Ghada Amer

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© Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur / Photo Laurent Lecat

« La voix de la femme est source de honte. » Ce slogan odieux, Ghada Amer (née en 1963) l’a vu brandi sur la place Tahrir, au Caire, sa ville natale. La place Tahrir, comme la place de la République à Paris, est pourtant un lieu de luttes, de manifestations et de révolutions – son nom veut même dire « libération ». Pour y répondre, Ghada Amer l’a transformé en « La voix de la femme est révolution », mots qu’elle a écrits en calligraphie arabe dans les jardins du fort Saint-Jean. Une installation à ciel ouvert, réalisée avec du charbon (en clin d’œil au « feu de la révolte » comme aux « bûchers des sorcières », nous explique la co-commissaire Hélia Paukner) et des immortelles, petites plantes choisies sur le conseil des paysagistes du Mucem. L’œuvre veut faire le lien entre les trois lieux investis par cette première grande rétrospective française, entre la salle du Mucem à dix mètres, le Frac à dix minutes à pied et la Vieille Charité, à peine plus loin. Cri lancé au soleil, elle donne tout de suite le ton du féminisme révolté qui habite l’œuvre de Ghada Amer.

Ghada Amer, Girls In White-RFGA [filles en blanc-RFGA]
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Ghada Amer, Girls In White-RFGA [filles en blanc-RFGA], 2004

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Peinture acrylique, broderie et gel médium sur toile • Coll. Neda Young, New York / ADAGP, Paris, 2023 / © Ghada Amer

Des femmes qui cuisinent, qui aspirent le sol, qui s’occupent d’un enfant, qui se masturbent jambes écartées, des princesses et des sorcières…

Née au Caire, donc, l’artiste n’aura vécu qu’une dizaine d’années en Égypte, avant que ses parents ne décident de s’installer en France en 1973, fuyant la guerre du Kippour. En 1984, elle entre à la Villa Arson, l’école d’art niçoise où elle se fait refouler à la porte des ateliers de peinture – un art démodé et puis masculin, paraît-il. Qu’à cela ne tienne, elle peindra à sa façon, c’est-à-dire avec des moyens dits « féminins », en brodant. C’est son coup de génie, ce qui la rendra célèbre. Sur la surface de la toile, elle brode des femmes. Des femmes qui cuisinent, qui aspirent le sol, qui s’occupent d’un enfant (Cinq femmes au travail, 1991), qui s’enlacent (Girls in white-RFGA, réalisé avec son ami Reza Farkhondeh en 2004), qui dévoilent leurs fesses en un geste provocateur (Rainbow Lulu, 2018), qui se masturbent, jambes écartées (Nadia’s Flowers, 2001), des princesses et des sorcières issues de films de Walt Disney (Witches and Bitches, réalisé avec Reza Farkhondeh en 2010). Des femmes à qui on a enlevé toute voix, pour se concentrer sur leur seule et unique apparence archétypale ; Ghada a prélevé leur figure dans des magazines ou des films, s’inscrivant en héritière d’un pop art critique, qui vise juste en copiant et recopiant, répétant et répétant. Une déchirante litanie polychrome.

La liberté brodée

Reza Farkhondeh et Ghada Amer, Witches And Bitches A [sorcières et salopes A]
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Reza Farkhondeh et Ghada Amer, Witches And Bitches A [sorcières et salopes A], 2010

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Techniques mixtes sur papier • Coll. de l’artiste, New York / ADAGP, Paris, 2023 / Photo Christopher Burke Studios / © Reza Farkhondeh et Ghada Amer

Ses broderies soignées sont en partie dissimulées derrière les fils qui ondulent sur la toile, comme des chevelures libérées de toute attache. Multicolores, emmêlés, ils brouillent d’abord le regard, qui ne lit pas immédiatement les silhouettes derrière eux. C’est en s’approchant, et par le même mouvement en entrant dans l’intimité des femmes représentées, que le regardeur aperçoit enfin les seins, les fesses et les bouches de ces silhouettes charnelles. Abondamment illustrée au Frac Provence-Alpes-Côte-d’Azur, cette liberté brodée est peinture. Ainsi les fils apparaissent comme des coulures, qui couvrent en all-over toute la surface de la toile. Ghada Amer entre aussi en conversation avec les plus grands maîtres du genre, tels Claude Monet à qui elle dédie Les Grands Nymphéas (2018–2022).

Ghada Amer, Les Grands Nymphéas [the big nympheas]
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Ghada Amer, Les Grands Nymphéas [the big nympheas], 2021

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Broderie et gel médium sur toile • Coll. de l'artiste, New York / Photo Christopher Burke Studios / © Ghada Amer

Et quand elle travaille la céramique à Guadalajara, au Mexique, c’est encore avec la picturalité d’une peintre, avec ces émaux qui coulent et ces formes abstraites travaillées de la main gauche, en héritière de la « gestualité des peintres expressionnistes abstraits », nous précise le cartel. Visibles à la Vieille Charité, ces petites formes vont de pair avec de grandes sculptures en bronze, un matériau qu’elle approche également en peintre, en lui donnant la forme de gigantesques pans de carton pliés, sur lesquels sont dessinées des femmes – et des coulures, encore, comme des larmes éternelles.

Ghada Amer, À gauche : « Self-Portrait in Blue and Yellow [autoportrait en bleu et jaune] » (2014) / À droite : Vue d’ensemble de l’exposition « Witches and Bitches » de Ghada Amer au Frac Provence-Alpes-Côte
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Ghada Amer, À gauche : « Self-Portrait in Blue and Yellow [autoportrait en bleu et jaune] » (2014) / À droite : Vue d’ensemble de l’exposition « Witches and Bitches » de Ghada Amer au Frac Provence-Alpes-Côte

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Grès cérame avec incrustations de porcelaine et barbotine de porcelaine • Coll. de l’artiste, New York / Photo Christopher Burke Studios / © Ghada Amer. © Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur / Photo Laurent Lecat

C’est au Mucem que ses œuvres sont le plus variées (installations, broderies, photographies, films), ce chapitre étant consacré à sa double culture. Entre l’Égypte de ses parents, où elle est si souvent revenue et a constaté, effarée, que les libertés des femmes diminuaient à mesure que l’Islam radical s’emparait d’une place de plus en plus importante dans la société, et la France, qui lui a refusé par trois fois une carte d’identité, où elle a connu le racisme et les préjugés et qu’elle a quittée pour les États-Unis en 1996. Parmi les œuvres, un salon tout entier fait dialoguer des meubles néo-Louis XVI avec un tapis brodé de lettres arabes (Salon courbé, 2007–2022). Plus loin, une toute petite broderie où elle a inscrit le mot « peur » (Fear Exists, 1996) raconte cette exposition de 1996 au Caire, chez son galeriste Karim Francis, et sa crainte d’exposer en Égypte, elle qui fait tant de nus. Il y a aussi cette œuvre de 1991, I ♥ Paris, où elle confronte les Français à leurs préjugés en se baladant dans les rues de la capitale habillée d’un voile intégral noir – à une époque où ce vêtement religieux était nettement moins répandu. Elle se photographie ainsi aux jardins des Tuileries, place de la Concorde… et est arrêtée pour cette performance par des policiers.

À gauche : “Salon Courbé” (2008) de Ghada Amer / À droite : Photographie issue de la série “I ♥ Paris” (1991) de Ghada Amer et Ladan S. Naderi
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À gauche : “Salon Courbé” (2008) de Ghada Amer / À droite : Photographie issue de la série “I ♥ Paris” (1991) de Ghada Amer et Ladan S. Naderi

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Fauteuils et canapé en bois tapissés de toile brodée, tapis, papier peint imprimé • À gauche : 749,9 x 560,1 cm • Courtesy Ghada Amer et galerie Marianne Boesky, New York, Aspen / ADAGP, Paris, 2023 / © Ghada Amer. Coll. de l'artiste, New York / ADAGP, Paris, 2023 / © Ghada Amer et Ladan S. Naderi

Elle s’inscrit en protectrice des femmes, qu’elles soient voilées et racisées ou nues et érotisées.

Dans le catalogue, les deux co-commissaires Philippe Dagen et Hélia Paukner soulignent : « Toute exposition de ses travaux renvoie donc aux relations qu’entretiennent, dans un monde à la fois globalisé et violemment déchiré, ce que l’on nomme l’Orient et ce que l’on nomme l’Occident : à leur passé sous le signe de la colonisation et de l’acculturation et à leur présent, plus souvent tragique qu’apaisé. Ghada Amer se situe exactement au point où ces mondes se rencontrent, se heurtent, se fécondent et s’affrontent : sur une ligne de fracture. » En cela, son ambition est multiple, universelle. Elle s’inscrit en protectrice des femmes, qu’elles soient voilées et racisées ou nues et érotisées. Ce travail précieux, subtil, ouvre la voie à la discussion et à la réflexion sur la représentation et les stéréotypes. Alors que les mouvements d’extrême droite ont à nouveau le vent en poupe en Europe, et qu’en Afghanistan, les Talibans ont repris tout pouvoir sur les femmes, le chemin emprunté par Ghada Amer semble encore très long. Et cette exposition, d’autant plus importante.

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Ghada Amer

Du 2 décembre 2022 au 16 avril 2023

www.mucem.org

Retrouvez dans l’Encyclo : Pop art

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